[Edito] Crise laitière« Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente »

| par | Terre-net Média

Edito du Terre-net Magazine n°39 d'octobre 2016. Par Robin Vergonjeanne, chef de rubrique élevage.

Robin VergonjeanneSuivez Robin sur Facebook « Jugeant qu'il n'y a pas péril en la demeure
Allons vers l'autre monde en flânant en chemin
Car, à forcer l'allure, il arrive qu'on meure
Pour des idées n'ayant plus cours le lendemain
Or, s'il est une chose amère, désolante
En rendant l'âme à Dieu, c'est bien de constater
Qu'on a fait fausse route, qu'on s'est trompé d'idée
Mourons pour des idées, d'accord, mais de mort lente
D'accord, mais de mort lente »

Ces quelques vers fredonnés par Georges Brassens m’inspirent. Ils me font penser à la situation déplorable de la Ferme France avec ses éleveurs laitiers qui s’éteignent un à un. Eux qui une fois qu’ils auront arrêté la machine à traire, ne la remettront plus jamais en route.

Il aura fallu un an et demi. Un an et demi de crise après l’arrêt des quotas pour « juger qu’il y a suffisamment péril en la demeure » et voir poindre les premières velléités de régulation de la production en Europe. Mieux vaut tard que jamais, me direz-vous. Dans l’espoir que l’offre laitière se contracte, la France indemnisera ses producteurs à hauteur de 240 € la tonne non produite, puis 140 €/t au-delà de -5 % du volume. Et après ? Cette mesure aura-t-elle l’effet escompté ? Fera-t-elle remonter mécaniquement les prix ? Rien n’est moins sûr.

Cette incitation à réguler les volumes coûtera plus de 150 millions d’euros aux contribuables, sans compter les précédentes enveloppes dont l’inefficacité fut redoutable. Pourtant, les quotas, « simple » dispositif réglementaire, ne coûtaient presque rien. Comme le chantait Brassens, ce serait « bien de constater qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée » en laissant les industries et les coopératives laitières gérer les volumes au détriment des prix. À l’évidence, leurs intérêts semblent parfois difficilement conciliables avec ceux des producteurs de lait. Courageusement, de nombreux éleveurs sont allés à Laval occuper le « rond-point de la honte du lait », espérant partager le volumineux bas de laine de la famille Besnier. J’estime que c’est à nos élus de reprendre le pouvoir sur ces entreprises qui ne travaillent pas dans l’intérêt commun.

Bien sûr, nul n’est devin. Difficile en effet de prévoir la crise provoquée par l’embargo russe ou le ralentissement des achats chinois. La reprise des cours balbutie, mais tout porte à croire que le nouveau prix d’équilibre mondial n’atteindra pas de sitôt les niveaux d’antan. Le marché du lait, comme désormais la plupart des produits globalisés, subit inéluctablement des soubresauts que même les meilleurs économistes ne parviennent pas à expliquer avant le lendemain.

Plus que jamais, les producteurs devront avoir les reins solides et s’accrocher grâce aux dialyses que la France et l’Europe leur prescriront régulièrement. Contraindre par la loi les laiteries et les éleveurs me semblerait plus courageux et vertueux que de devoir mettre la main au porte-monnaie pour les inciter à ne pas produire. Les mesures prises ne suffiront sans doute pas à désamorcer l’hécatombe en cours. Au mieux, elles la ralentiront. Doit-on pour autant laisser mourir la filière laitière pour des pensées néo-libérales sans garde-fou ni contrepartie ? « Il arrive qu’on meure pour des idées n’ayant plus court le lendemain. »


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DÉJÀ 3 RÉACTIONS


chantal
Il y a 256 jours
Merci Robin de votre lucidité concernant la ferme France qui voit mourir ses éleveurs laitiers en silence, seul dans leur ferme..Depuis un mois, nos vaches
sont parties vers d'autres élevages après toute une vie professionnelle de passion, d'implication morale et physique...et bien sur familiale. Les contraintes
environnementales, administratives, fiscales et au bout du bout physiques...avec
lendemain sans perspective d'amélioration...malgré maintes actions sur les leviers techniques( production, qualité des produits, troupeau issu de choix d'index fonctionnel....) nous ont poussé à choisir l’arrêt de cette activité .
Notre environnement agricole est sous le choc à chaque arrêt d'élevage. La
campagne se vide de ses élevages qui occupaient et entretenaient à leur façon
un paysage agricole harmonieux....
Pour terminer, juste un mot sur le ressenti à partir du choix de l’arrêt ( difficile à admettre...) puis l'organisation de l’arrêt propre si possible afin de se
protéger au mieux... Nous avons rencontré des éleveurs passionnés qui malgré
la crise ont pu
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stephclaud
Il y a 258 jours
Bonjour
Vu les paroles de Georges Brassens le monde n'a guère évolué ,toujours droit dans le mur,tel une devise.
Pour info un de mes voisin devait arreter de traire en septembre résultat aujourd'hui il trait toujours pour profiter du maximum de la prime de meme lorsque les quotats ont été instauré des producteurs de lait qui devaient arreter ont non seulement continuer mais en plus ont fait des plans de développement .......Peut etre dans l'espoir de monayer leurs quotats.
L amour du métier a pris du plomb dans l'aile.

Il faut s'accrocher .....a quoi je sais pas
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alain
Il y a 259 jours
je pense que tout est dit , esperons que les prix suivent (et vite ) car il y en a mare de travailler pour rien
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