Histoire de l'Allemagne laitièreDe la ferme d'Etat à l'agrobusiness, les entrepreneurs regardent vers le futur

| par BTPL | Terre-net Média

Un siècle d'histoire a modelé les exploitations laitières allemandes. Les entrepreneurs aujourd'hui à la tête des grandes exploitations de l'Est anciennement communistes, ont fait de l'Allemagne le premier producteur de lait d'Europe. L'occasion pour les 265 éleveurs du réseau European Dairy farmers de se comparer à leurs collègues allemands.

région de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale Région de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale
(©EDF)
 

P our marquer son 25e anniversaire, le Congrès European Dairy Farmers ( www.dairyfarmer.net ) a eu lieu cette année à Rostock, dans le nord de Allemagne, du 24 au 26 juin 2015. Les agriculteurs allemands ont partagé leurs connaissances et leurs expériences avec un focus particulier sur la région de Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, un État fédéral en Allemagne de l'Est, une partie de l'ex-RDA.

Pas une, mais des productions laitières allemandes !

Les 78 000 élevages allemands produisent plus de 31 millions de tonnes de lait par an. C’est le plus grand pays producteur sur le marché laitier de l'Union Européenne et le cinquième plus grand dans le monde. En termes de transformation laitière, il y a aujourd’hui 147 transformateurs laitiers allemands, trois d'entre eux se classant parmi les 20 premiers mondiaux (DMK, ARLA et Müller).

Le rendement laitier moyen est de 7 352 kg de lait par vache et par an. Mais les structures d’exploitation sont très différentes selon les régions.

Les régions laitières principales en Allemagne sont la Bavière (26 % de la production totale de lait) et la Basse-Saxe (20 %), avec des ateliers laitiers comptant en moyenne une cinquantaine de vaches laitières

Taille moyenne des troupeaux (nombre de vaches) selon les régions. Taille moyenne des troupeaux (nombre de vaches) selon les régions. (©EDF)

La Mecklembourg-Poméranie occidentale (5 % de la production allemande) et d’autres Landers en Allemagne de l'Est se démarquent en termes de taille d’exploitation : de grands troupeaux laitiers (en moyenne, 183 vaches par ferme) et d’immenses surfaces caractérisent le paysage agricole. Les fermes laitières de l’ex-Allemagne de l'Est sont probablement passées par les phases de changement les plus importantes suite à la réunification il y a 25 ans.

L’histoire a transformé les structures agricoles

Les structures atypiques des exploitations agricoles en Allemagne de l'Est sont le résultat de l’histoire du pays. Avant-guerre existaient déjà de très grands domaines agricoles possédés par de grands propriétaires terriens de la noblesse prussienne : les junkers.

Entre 1945 et 1949, les Soviétiques exproprient les propriétaires terriens possédant plus de 100 hectares et étatisent les terres. Durant ces années, ce sont 3,3 millions d'hectares de terres agricoles (35 % de toutes les terres agricoles) qui sont concernés. Environ 2,2 millions d'hectares ont été redistribués aux nouveaux agriculteurs appelés « Neubauern ». Au total, 1 100 fermes d'Etat et 200.000 nouvelles exploitations privées sont créées. Un système de location de machines agricoles est mis en place pour permettre à ces exploitations de fonctionner.

La collectivisation des fermes s’est ensuite poursuivie en deux phases.

  • La première phase, de 1952 à 1960, a vu la création de coopératives agricoles de production (LPG) de tailles moyennes, environ 600 hectares, soumises au contrôle du régime mais constituées des sols et des équipements mis en commun lors de la collectivisation forcée qui dura jusqu’en 1960.
  • La deuxième phase de collectivisation entre 1968 et 1975, a réuni plusieurs coopératives en  « KAPs » de plus de 4 000 hectares. Ces exploitations sont des entreprises agricoles mixtes avec le bétail et la production de cultures arables. A côté de ces coopératives, environ 500 domaines agricoles (moins de 10 % des terres est-allemandes cultivées) étaient directement gérés par l’état

A partir de 1975, des fermes plus spécialisées ont été créées en séparant l’élevage et les cultures.

Après la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989 et la réunification de l'Allemagne en 1990, les LPG ont été dissous : chaque membre d'une coopérative agricole a dû alors choisir : soit devenir actionnaire de l’exploitation et continuer à y travailler, soit partir. Plus des trois quarts des 3.800 coopératives ont maintenu leur activité sous une forme juridique nouvelle après 1990. A l’époque, des « pionniers » ont pu acheter des terrains, à des prix modérés, auprès de l’organisme public gérant la privatisation des 2 millions d’hectares agricoles qui appartenaient à l’État est-allemand (tarifs proches des 1 000 euros/hectare). A côté des anciens salariés des LPG, l’agriculture est-allemande a vu également arriver des investisseurs fortunés issus du milieu industriel sans passé d’exploitants.

Du communisme à l’agrobusiness

Les changements dans les structures juridiques n’ont pas été le seul défi à mener. Suite à leur démantèlement, ces combinats agricoles ont du se transformer en exploitations à haute productivité. Avant la réunification, les coopératives et les fermes d'Etat vendaient leurs produits à des prix fixes et la plupart couvraient les charges. Elles se sont trouvées confrontées du jour au lendemain à l'économie de libre marché, et sont entrées dans la Pac. Les premières années après la réunification ont été difficiles et parfois chaotiques (en 1990/91, 58 % des emplois dans l'agriculture ont ainsi disparu).

Vaches laitières Allemagne La réunification de 1990 a été un grand défi entrepreneurial et administratif
pour le secteur agricole en Allemagne de l'Est, mais un esprit d'entrepreneur exceptionnel a émergé. Certaines fermes allemandes EDF et leurs propriétaires sont des exemples frappants de cela. (©Terre-net Média)

A partir de 2007, avec la hausse du prix des céréales et l’effondrement de Wall Street, la crise financière a attiré de nouveaux investisseurs à la recherche de placements sûrs dans le foncier agricole. Ce mouvement a fait monter le prix des terres agricoles à l’Est : multiplié par deux dans les régions de l’Est depuis 2007, par trois depuis la fin des années 1990. En 2013, un hectare de terre agricole était près de deux fois plus cher en ex-RDA qu’en France (10.500 euros en moyenne, contre 5.750 euros).

Aujourd’hui, les agriculteurs repreneurs subissent cette explosion du prix du foncier. Les directeurs des grandes exploitations de l’Est atteignent l’un après l’autre l’âge de la retraite, et seules de grandes sociétés sont capables de reprendre ces structures, en les concentrant encore plus.

Même si la loi allemande ne permet de vendre des terres agricoles qu’à des agriculteurs, elle n’interdit à personne de reprendre des exploitations avec des terres cultivées en fermage, restant propriété des particuliers ou de l’église protestante grand propriétaire terrien en Allemagne de l’Est.

Des voix commencent à s’élever contre le fait que ces exploitations gigantesques soient subventionnées par la Pac, ce qui représente plusieurs millions d’euros par an pour les plus grosses structures. Ironie de l’histoire, c’est la collectivisation mise en œuvre par le régime communiste qui favorise aujourd’hui l’entrée de grands groupes privés dans ces exploitations.


Les éleveurs adhérents au réseau European Dairy Farmer comparent les résultats technico-économiques entre eux.

De bons résultats EDF 2014 pour le groupe allemand

Coûts de production EDF 2015 (année 2014)

Membres EDF Allemagne

(30 expl.)

Membres EDF France

(30 expl.)

Total membres EDF

(265 expl.)

Part des fermes de plus de 250 vaches

47 %

7 %

37 %

Lait par vache (kg/vache/an)

8 787

8 192

8 641

Productivité du travail (kg lait/h)

220

179

208

Productivité des terres (kg lait/ha fourrages)

12 802

9 241

14 070

Productivité du capital (kg lait/1000 euros investis)

2 992

1 315

1 814

Seuil de rentabilité (cts €/kg lait)

35.5

42.8

40.1

Avec en moyenne 35.5 cts d’€ par kg de lait, (incluant les aides Pac), le prix de revient des ateliers laitiers allemands se trouve en dessous de la moyenne EDF Europe. Cela est dû notamment à des économies d’échelle sur les exploitations de taille aussi importante, une très bonne productivité du capital lié à des investissements en bâtiment raisonnés, ainsi qu’une maîtrise des coûts liés au travail. Mais il doit être pris en considération le fait que les fermes allemandes EDF ne sont pas représentatives des fermes allemandes en général car elles sont souvent d’une taille bien plus grande. Il y a aussi beaucoup plus d’économie d’échelle dans le groupe EDF Allemand que dans la plupart des autres pays européens.

Sources : European Dairy Farmers comparaison 2015 – les chiffres représentent les moyennes des éleveurs du réseau EDF et ne sont pas représentatifs de l’ensemble des producteurs de chaque pays. Le seuil de rentabilité présenté dans ce tableau est le niveau de prix du lait permettant de couvrir toutes les charges réelles de l’exploitation ainsi que les amortissements. Ce seuil ne permet pas de rémunérer le capital, le travail des associés, les terres en propriété.

 A voir également : l'Allemagne laitière
Cliquez sur la carte pour découvrir des reportages dans des élevages allemands


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