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3 élevages passés «au-delà des clôtures»Ils ont entièrement revu leur système pour plus d'économie et d'autonomie

S'il s'agissait pour certains de la dernière chance, le fait de se tourner vers des systèmes d'élevage plus pâturants a bouleversé le métier de ces cinq éleveurs. Olivier, Patrick, Romain, Margaux et Paul reviennent sur leurs motivations et leurs difficultés mais aussi sur les avantages à passer « au-delà des clôtures ».

[Bande annonce] Au-delà des clôtures :

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Ils sont cinq éleveurs laitiers, répartis sous trois exploitations : l'une en Haute-Marne, la seconde dans le Finistère et l'autre dans le Maine-et-Loire. Ils ne se connaissent pas mais ont un point commun : ils ont entièrement revu leur système pour maximiser le pâturage et ramener une meilleure plus-value à leur production. Ils racontent leurs parcours...

Au Gaec des 3 sillons (Haute-Marne), les Jersiaises ont remplacé les Holstein

Olivier et Patrick du Gaec des 3 sillons (52)
Olivier et Patrick se sont tournés vers un système plus herbager suite à la crise laitière. Leur objectif : mieux valoriser leur production en diminuant la charge de travail. (©Au-delà des clôtures)
Olivier et Patrick sont deux frères installés en Haute-Marne. Ils élèvent 100 vaches laitières sur 157 ha de SAU. « Quand je me suis installé en 1985, nous étions dans un système plutôt intensif, raconte Patrick. On faisait beaucoup de génétique, des concours, notre objectif était de devenir le meilleur élevage... »

« À l'époque, on ne pensait qu'au boulot, il n'y avait rien d'autre. En 2009, notre associé céréalier a quitté la structure et nous nous sommes retrouvés deux éleveurs face à la crise laitière. On s'est dit : si on continue comme ça, on va droit dans le mur. » Par ailleurs, il était hors de question pour Patrick de voir son fils Nicolas s'installer à l'avenir dans les mêmes conditions.

Soit on intensifiait encore davantage notre élevage, soit on changeait tout !
Les éleveurs se penchent sur la question : « On a regardé les robots de traite ou encore les robots d'alimentation. Il nous fallait encore investir 500 000 €, ça aurait empiré notre situation. Alors en regardant la marge aux 1 000 l, on avait deux leviers possibles : améliorer la qualité du lait (notamment les taux), et diminuer les coûts de production. »

Alors, Olivier et Patrick ont resemé des prairies ; d'abord 3 ha, puis 8 et encore 8 ha. « On a aussi replanté des arbres. Un comble alors qu'on en arrachait à notre installation ! » Puis, ils se sont orientés vers le changement de race en achetant progressivement des Jersiaises.

« Alors certes notre production a bien diminué : on est en dessous des 6 000 l/VL, mais les taux ne font que monter. On gagne entre 100 et 120 €/1 000 l rien qu'avec les taux. Et déjà la première année, on économisait 30 000 € d'aliment. Avant, il y avait deux classeurs pour les factures, maintenant on n'en a plus qu'un », plaisantent-ils. « On a gagné en qualité de vie avec plus de temps libre. Ça nous a redonné goût à notre métier ! »

Bien que le pâturage soit la base du système, il faut sécuriser et faire du stock.
Il reste néanmoins une ombre au tableau : « Malgré le fait d'être en région Champagne humide, on n'est pas épargnés par la sécheresse. Il nous faut absolument avoir du stock. On fait alors de l'ensilage d'herbe au printemps. De plus, l'humidité l'hiver nous empêche de sortir les animaux à cette période au risque de ne pas avoir d'herbe au printemps. »

Chez Romain (Finistère), le système herbager était une évidence

Romain, éleveur laitier dans le Finistère
Convaincu par les systèmes pâturants, Romain a voulu appliquer la méthode sur l'élevage familial. (©Au-delà des clôtures)

En Bretagne, Romain s'est installé sur la ferme familiale en 2016. Il élève 80 vaches laitières sur 90 ha. Il raconte : « J'ai continué ce qui était déjà en place : un système classique maïs ensilage, correcteur azoté, de l'herbe, de l'enrubannage et de la paille. Les vaches étaient à 6 500 l de moyenne. Le système fonctionnait bien, j'avais fait une bonne première année. J'aurais pu continuer comme ça mais ça ne correspondait pas à mes valeurs et à ce que je voulais vraiment faire. Au bout d'un an et demi à faire 12h/j et 7j/7, j'ai fait évoluer le système. »

Augmenter la surface accessible grâce aux échanges de parcelles.
« L'accessibilité au pâturage étant difficile autour de la ferme, il fallait tout réaménager. Ça a été un réel investissement mais j'ai réussi à augmenter la surface pâturable grâce à des échanges avec mes voisins. » Romain a également entamé une conversion à la bio et se tourne désormais vers l'agroforesterie.

Pour autant, le système reste assez fragile car encore en transition : « À l'heure actuelle, ça reste financièrement compliqué, notamment à cause de la baisse de production laitière. » Mais l'éleveur reste confiant et se dit en cohérence avec ses valeurs. Il a même lancé un accueil de groupes d'élèves pour leur expliquer sa façon de faire.

C'est la baisse de production laitière qui fait peur.
Le plus dur concerne en fait le conflit de générations avec son père. « Il fallait prouver que le changement que je voulais amener pouvait fonctionner. » De son côté, Jean-Yves, son père, explique : « Quand Romain a enlevé le tank de 5 500 litres pour en mettre un de 3 000 litres, ça a été compliqué. Durant les 10 années qui ont suivi mon installation, mon salaire servait à rembourser mes prêts. Nous vivions sur le salaire de ma femme. Je ne voulais pas que mon histoire se répète pour lui. Alors produire deux fois moins de lait, ça me faisait peur. »

Pour Paul et Margaux (Maine-et-Loire), le changement était la dernière option envisageable

Paul et Margaux, éleveurs laitiers (49)
Père et fille, Paul et Margaux ne reviendraient pas en arrière et se sentent bien plus épanouis aujourd'hui. (©Au-delà des clôtures)

Paul s'est installé en 1997. « En 2004, j'avais atteint 12 000 l/VL de moyenne. Une belle performance ! Pourtant, j'étais au bout du système. Le prix du lait ne bougeait pas alors que toutes mes charges augmentaient. Ça a fini par coincer et ma femme est partie travailler à l'extérieur », se souvient-il. Puis la production s'est mise à diminuer et l'éleveur s'est vu confronté à un autre problème : l'apparition de mycotoxines dans le maïs. « Il a fallu mettre des capteurs dans la ration, ce qui nous coutait très cher, et puis la charge de travail augmentait car il fallait soigner les animaux. Bref, on n'en voyait pas l'issue ! »

L'année de transition est la plus dure car il faut payer les factures du passé tandis que la production diminue.
Avec sa fille Margaux, ils s'intéressent aux systèmes pâturants et se lancent enfin. « On voyait sur les compteurs à lait que la production chutait. On s'est rendu compte qu'on n'arriverait pas à maintenir notre niveau. » Et, comme l'expliquait Romain précédemment, c'est cette phase intermédiaire qui fut la plus difficile : « Quand on change comme ça, on continue à avoir les factures à payer de l’ancien système, se souvient Margaux. Au début, on a donc encore de grosses charges alors que le résultat diminue. Mais une fois épongées, on retrouve un équilibre. »

Les éleveurs ont alors eux aussi franchit le cap de la bio. « Ce qui nous a sauvé, ce n'est pas le prix du lait bio, c'est surtout la baisse des charges. Moins d'aliments, de coûts mécaniques, de frais vétos : en une année, toutes ces charges se sont écroulées. »

On ne peut pas faire un copier-coller d'une région à l'autre. Il faut adapter le système à son exploitation puis à sa région.
Côté alimentation, le pâturage représente 70 % de la ration. Pourtant, la pluviométrie annuelle n'est que de 650 mm dans la zone. « L'été, dès que l'herbe diminue, on ne sort les vaches qu'une demi-journée, puis elles ont de l'ensilage d'herbe à l'auge. Et quand il n'y a plus d'herbe, elles rentrent en bâtiment. L'an dernier, elles sont rentrées du 14 juillet jusqu'en septembre puis sont ressorties progressivement. Nous avons gardé une dizaine d'ha de maïs pour l'hiver. » Pour les éleveurs, impossible de copier-coller un système, « il faut l'adapter à sa région et à soi. »

Le père et la fille se disent épanouis dans leur métier. « On a encore de nombreux leviers possibles pour faire évoluer le système alors qu'on était coincé avant. » Et Paul confie même : « Je n'ai pas envie de prendre ma retraire car je prends du plaisir dans ce que je fais. »

Rédactrice en chef de Web-agri

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