Pour la première fois dans le Limousin, des parcelles agricoles se voient retirer leurs drains en totalité et partiellement, sur environ 8 hectares. L’objectif des éleveurs est de retrouver une production fourragère plus longue et plus diversifiée, lors des périodes de sécheresse estivale.
Cornelis Van Marle et Danielle Manders sont hollandais. Ils se sont installés dans la Creuse en 2015, sur la ferme d’un ancien couple d’éleveurs Tom Vierhout et Inge Van Vliet, botanistes amateurs.
Et c’est par une suite de rencontres et d’échanges que l’idée de dédrainer deux prairies est arrivée. « Le dédrainage, c’est peu connu et cela fait peur », déclare ouvertement Julien Lemesle, technicien rivière du Syndicat mixte du bassin de la petite Creuse. Il faut dire que le mot n’existe même pas. Retirer les drains d’une parcelle fait donc encore hurler certains professionnels agricoles. Pourtant, entre l’installation des drains en 1983 et aujourd’hui, l’écosystème et surtout le climat ont évolué. « Aujourd’hui, si on ne garde pas l’eau, elle s’en va », relève Julien. Le système de Cornelis et Danielle est fondé sur le pâturage. Or « j’ai connu des épisodes très secs ces dernières années. Je dirais même que nous sommes partis sur un rythme de deux années sèches et une année humide », constate l’éleveur. Les mouillères redeviennent une ressource herbagère en été. D’autres éleveurs ont fait ce même constat dans la zone. « Quand l’eau est de bonne qualité bactériologique dans un pré de fond, l’éleveur y gagne. Le bon fonctionnement de la zone humide est en fait intéressant pour tous », relève Julien Lemesle qui rappelle : « Ici, nous ne sommes pas en Normandie ou en Bretagne avec de l’herbe tout le temps et un climat océanique ! »
Mieux qu’un étang
Pour Julien, « le mieux pour garder l’eau, ce n’est pas un étang mais bien le sol. Avec un étang, l’eau s’évapore et surchauffe en été, amenant le développement de cyanobactéries, par exemple. Avoir des terrains tampons, avec des zones humides, aide à mieux gérer les flux d’eau ». Trop canalisée, comme en ville avec des berges fixes, l’eau va prendre de la force en amont et lors de crues rapides fera plus de dégâts en aval. Si elle peut s’étaler à un endroit, elle va perdre en force également et les sols pourront absorber puis restituer cette eau par la suite. Tout le monde sera gagnant, ville et campagne. « Nous avons fait des mesures de débits en amont et en aval et les sols restituent bien cette eau », réaffirme Julien.
Aussi, lors d’un appel d’offres de financement pour des projets innovants en zones humides de la région Nouvelle-Aquitaine, les éleveurs ont validé une expérimentation de dédrainage, en lien avec le conservatoire des espaces naturels de Nouvelle-Aquitaine et le syndicat mixte des eaux. « Ce type d’expérimentation n’est possible qu’avec une logique d’exploitation bien définie », relève Julien. « Nous avons choisi les terres les moins productives et les plus éloignées de la ferme. Globalement, je n’aime pas faucher en juin pour dérouler ensuite en juillet ce que j’ai récolté ! Aussi j’utilise beaucoup les stocks sur pied et ces parcelles en font partie. J’y fais pâturer jusqu’en septembre, soit les vaches laitières en complémentant, soit les bœufs, les vaches taries et les génisses avec l’herbe pour seule ration. Mon but était de renforcer l’humidité des sols et de retrouver une biodiversité des espèces fourragères. Cette diversité floristique est importante car nous faisons des fromages et cela a une influence directe sur la qualité du produit final. Tom Vierhout avait remarqué, à son époque et dans ses parcelles, des espèces assez rares qui ont complètement disparu depuis », explique Cornelis. Tom Vierhout est toujours propriétaire des parcelles et lui aussi a été d’accord pour lancer cette expérimentation de dédrainage.
Un consensus entre tous les acteurs
L’appel à projet remporté, le dédrainage a été entamé en décembre 2024. Les travaux et le suivi des parcelles représentent un montant de 8 000 €, financés à 80 % par la Région et à 20 % par le syndicat mixte des eaux. La moitié de ce montant correspond aux travaux de dédrainage pour les parcelles tests (sol argilo-sableux) : une parcelle de 2 ha jouxtant une autre de 1,5 ha (dédrainage complet) et une autre de 4 ha (dédrainage partiel). « Retirer les drains traumatise les sols. Il faut que tout le monde soit psychologiquement prêt », relève Julien Lemesle.
Sur les 1,3 km de drains que comportent les parcelles, 320 m seront retirés. Il a fallu avoir recours à des photos aériennes pour retrouver les drains. Les plans d’origine n’étaient effectivement pas représentatifs du terrain. Dans le cas du dédrainage partiel, les connexions au ruisseau ont été retirées sur une dizaine de mètres ainsi que toutes les zones de connexion intermédiaire, là où les arêtes rejoignent le drain principal. La profondeur d’enfouissement des drains variait de 50 cm à 1,20 m, voire 1,50 m. Il aura fallu cinq jours pour mener la manœuvre à bien.
« Mécaniquement, lorsque les drains sont retirés et les cavités rebouchées, l’eau ressort encore au départ par les tranchées, explique Julien. Nous avons systématiquement travaillé avec un technicien de rivière et une personne conduisant la pelle-tonne pour un minimum de dégâts sur le terrain. »
Retrouver une meilleure hydromorphie du sol
Les drains non retirés vont se boucher petit à petit. Il n’est effectivement pas nécessaire de tout dédrainer pour retrouver un effet hydromorphe du sol. Sur la ferme, Tom avait dénombré 450 espèces végétales. « Il est encore trop tôt pour voir le résultat du retrait de ces drains. Mais j’ai constaté tout de même, à l’été 2025, une prairie plus verte », lance Cornelis. Il gère son système en pâturage tournant dynamique et pâturage régénératif. Il déplace les fils tous les jours. Seules les vaches laitières hivernent en bâtiment.

Tous les autres animaux restent dehors, affouragés si nécessaire. « Cela est rendu possible car nous avons 18 km de haie et des parcelles boisées dans lesquelles les animaux peuvent s’abriter aussi », précise l’éleveur. L’exploitation a été entièrement réfléchie pour tourner avec peu d’intrants. Les vaches laitières sont les seules à recevoir 2 à 3 kg de céréales par jour, en hiver, pour aider aussi à ingérer certains oligo-éléments « jusqu’à un total de 4-5 tonnes de céréales par an pour toute la ferme ». La ripisylve (haie en bordure de rivière) des parcelles dédrainées n’a pas été modifiée. « On ne peut pas dédrainer partout. Cela doit se faire en concertation avec l’ensemble des acteurs et le résultat doit être gagnant-gagnant pour toutes les parties. Cette expérimentation est une opportunité pour voir ce que cela peut donner aujourd’hui », conclut Julien.

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