Déclin agricole français : analyser les causes... pour préparer le rebond ?

Les Assises de la lutte contre le déclin agricole sous le parrainage du sénateur Laurent Duplomb.
Les Assises de la lutte contre le déclin agricole étaient placées sous le parrainage du sénateur Laurent Duplomb. (©Terre-net Média)

Si le secteur agricole alerte depuis plusieurs années sur la perte de ses capacités productives, cette dégradation redoutée est désormais tangible. Les premières « Assises de la lutte contre le déclin agricole » ont mis en avant des causes structurelles, liées en partie aux cristallisations du dialogue sociétal, et nourrissent l’objectif, ambitieux, de changer les termes du débat public sur l’agriculture.

La balance commerciale agroalimentaire de la France, négative pour la première fois depuis près de 50 ans, a acté en 2025 le déclin des capacités exportatrices, mais aussi productives, de l’agriculture française. Et contrairement à ce que l’on pourrait parfois penser, cette fatalité semble propre à l’Hexagone.

Car l’Europe, elle, est plus performante aujourd’hui qu’il y a 25 ans, explique Vincent Chatellier, économiste à Inrae, l’un des intervenants de ces premières Assises du Déclin agricole qui se sont tenues le 2 février au Sénat. L’UE est la deuxième zone excédentaire au monde, derrière le Brésil, mais devant les Ètats-Unis, la Russie, ou encore le Canada. En revanche, si la France est encore aujourd’hui le premier pays agricole d’Europe, on « n’est pas sûr que ça dure », prévient le chercheur, si l’on regarde la dynamique de production de croissance qui « est à la ramasse ». Le pays connaît, en valeur (ce qui inclut donc l’inflation), une progression de + 28 % depuis 2015, loin derrière la Pologne qui a de son côté progressé de + 75 %, l’Espagne (+ 46 %) ou encore l’Irlande (+ 60 %).

Si la trajectoire est préoccupante, c’est aussi parce que la balance commerciale de la France se dégrade avec les pays européens, mais également avec les pays tiers. « Ce n’est pas parce qu’on a baissé nos exports, qui font + 1,3 milliards d’euros en 2025, mais parce que les importations ont fait + 5,4 milliards d’euros », soit un solde commercial estimé à -4,1 milliards d’euros, indique Vincent Chatellier. Seuls deux secteurs ont progressé : les bovins vivants et le soja. Et si le premier poste d’importation concerne des produits dont la France est forcément dépendante (thé, cacao...) et dont elle doit subir l’augmentation des cours, le deuxième est, de façon plus surprenante, celui des produits laitiers. « On a perdu 700 M€ de balance commerciale, sur le beurre, mais aussi sur les fromages », qui représentent une baisse de - 180 M€, ajoute le chercheur.

Un déclin multifactoriel

Parrainées par le sénateur Laurent Duplomb, initiateur de la loi « anti-entraves », ces assises avaient pour ambition d’identifier et d’analyser les raisons du déclin agricole français. Entre un principe de précaution dévoyé, un droit de l’environnement dogmatique qui prévaut trop souvent sur l’activité agricole, une grande distribution qui a tiré les prix et les marges vers le bas, investie de la sacro-sainte mission du maintien du pouvoir d’achat des Français, mais aussi une société civile qui pèse sur les questions agricoles – en témoigne l’ampleur de la pétition contre cette fameuse loi Duplomb – sans la plupart du temps connaître les enjeux, les contraintes sont désormais trop fortes pour permettre à l’agriculture de produire, ont prêché les nombreux intervenants, globalement d’accord, devant un public de politiques et représentants agricoles déjà convertis.

Une judiciarisation « infernale » du métier

Derrière le sujet de la compétitivité en déclin, c’est surtout celui des entraves qui a particulièrement été mis en avant, comme le souligne l’appel lancé à l’occasion des assises et demandant notamment l’interdiction par la loi de la surtranspositions de textes européens, et l’interdiction d’importer des produits moins-disants environnementalement ou réglementairement.

Si ces demandes ne sont pas nouvelles, elles peinent à aboutir, en partie à cause de la législation. « Aujourd’hui, on ne peut pas produire dans l’état actuel du droit », explique ainsi Laurent Sourisseau, agriculteur spécialisé en production de semences. Face à une étude qui prévoyait de retirer 60 à 70 % des volumes d’eau d’irrigation dans son secteur, les agriculteurs se sont battus pour obtenir une étude d’impact, qui a montré que 200 emplois seraient rapidement supprimés. Mais avant que l’étude d’impact soit réalisée, il a fallu batailler. « La judiciarisation du métier devient insupportable et infernale », témoigne-t-il.

Pour Jérôme Bissières, producteur de noisettes, c’est la loi Biodiversité et l’interdiction de l’acétamipride qui a condamné sa filière. « Plus on a d’hectares et moins on produit », déplore-t-il, conséquences des ravages de la punaise diabolique contre laquelle il n’existe pas d’autre moyen de lutte. Un rapport de l’Inrae publié en octobre dernier confirme ce constat, soulignant un risque que la filière disparaisse avant que les alternatives ne soient opérationnelles. En 2025, 7 200 tonnes de noisettes ont été produites en France, pour un potentiel de 15 000 tonnes. Aujourd’hui, « il manque 2000 €/ha pour que les producteurs de noisettes puissent vivre de leur culture. On a stoppé tous les investissements dans notre coopérative, on n’arrive plus à installer des jeunes », se désole l’agriculteur, mortifié à l’idée de devoir, peut-être, cesser l’activité sur une exploitation familiale transmise depuis plusieurs générations.

Pour la juriste Carole Zakine, le droit de l’environnement constitue en effet un problème, dans sa construction basée sur « la limitation de toutes les activités économiques et leurs impacts sur la nature ». « Vous n’avez plus d’autorisation de principe de produire, vous devez demander l’autorisation de le faire », remarque-t-elle. Si l’agriculture a été reconnue d’intérêt général majeur avec la loi d’orientation agricole de 2025, il n’est pas sûr que cette mesure suffise, estime la juriste, qui se pose la question d’une hiérarchie à introduire entre le droit rural et le droit de l’environnement.  

S’il est également difficile, pour les politiques, de faire bouger les lignes, c’est aussi en raison de la multiplication des conflits sociétaux et du poids de la société civile dans les décisions agricoles. Les intervenants peuvent bien accuser « l’heuristique de la peur », les raccourcis erronés, et mettre en garde contre « les grandes manipulations médiatiques des activistes décroissantistes », la polarisation actuelle du débat public auxquels ils n’échappent pas laisse peu de place à la complexité et à la modération nécessaire à beaucoup de sujets, notamment agricoles.  

Pour autant, l’Observatoire du déclin agricole et pour l’autosuffisance peut toujours s’appuyer sur l’attachement des Français à leur agriculture pour espérer devenir l’observatoire du rebond. Un sondage OpinionWay le rappelle : 94 % des Français considèrent que les agriculteurs en France sont confrontés à une concurrence internationale déloyale, 70 % jugent que les normes agricoles et environnementales françaises sont plus strictes que dans d’autres pays européens, et 86 % souhaitent faire de l’autosuffisance une priorité nationale.

Réagir à cet article
Bons plans
Aperçu des marchés
Vaches, charolaises, U= France 7,66 €/kg net +0,03
Vaches, charolaises, R= France 7,5 €/kg net +0,05

Météo

Tapez un ou plusieurs mots-clés...