Installé en EARL, Christophe Martin a mis progressivement en place une organisation qui lui permet de gérer seul son troupeau, avec un système fourrager diversifié prévoyant jusqu’à un an de stocks d’avance pour faire face aux aléas.
En 2008, à l’heure de prendre la succession de ses parents, Christophe Martin a d’abord fait le choix de la double activité. L’exploitation compte alors 50 vaches logées en aire paillée, à 7 000 litres de lait de moyenne, sur 65 hectares de SAU. Sachant pouvoir compter sur une aide familiale, il va en effet rester salarié à mi-temps pendant encore six ans comme technicien de production à l’usine Häagen-Dazs, située à une cinquantaine de kilomètres, avant de s’installer définitivement à plein temps en 2014, à 33 ans.


« Cette expérience en usine à un poste qualifié était très enrichissante et formatrice. Mais j’avais toujours dans un coin de ma tête l’idée de m’installer, explique Christophe, passé par un cursus scolaire agricole jusqu’au BTS Acse (analyse, conduite et stratégie de l’entreprise agricole), suivi d’un certificat de spécialisation lait. Grâce à l’aide de mes parents, le choix de la double activité dans un premier temps permettait de continuer à m’épanouir à l’extérieur, tout en représentant une sécurité financière. C’est une période qui est passée vite, très intense, au cours de laquelle nous avons bâti notre maison avec mon épouse salariée à l’extérieur. »
Aménagement de la stabulation et robotisation
À son installation Christophe perçoit une demi-DJA (de l’ordre de 10 000 €) et une rallonge de 12 500 litres de lait de sa coopérative, pour un quota de 450 000 litres. Puis, en 2014, tout s’accélère : l’aire paillée est convertie en stabulation à logettes sur caillebotis de 60 places. Un investissement de 125 000 € comprenant une large part d’autoconstruction. « Mon meilleur investissement, aussi bien pour la baisse des achats de paille que pour l’amélioration de la qualité du lait, ou encore l’accès au lisier pour la fertilisation des prairies. »
Désormais à plein temps sur la ferme, l’éleveur obtient une nouvelle rallonge de 50 000 litres de lait en 2018. Pour simplifier le travail, il s’oriente résolument vers un système laitier spécialisé et la recherche d’une plus grande productivité laitière par la voie de l’intensification fourragère.


Parallèlement, il mène de front l’aménagement de la nurserie dans la stabulation et l’organisation des box des génisses : quais autonettoyants, passage d’homme, barrières amovibles pour faciliter le curage et le transfert des animaux. Seul sur la ferme, avec à l’époque un apprenti, il garde comme idée directrice d’aménager un bâtiment compact, regroupant tous les animaux sous un même toit, pour simplifier le travail tout en gagnant en vigilance. C’est dans cette logique que s’est imposée la réflexion autour de l’automatisation : « Une idée que j’avais depuis longtemps à l’esprit. En 2022, j’ai saisi l’opportunité d’avoir accès aux aides PCAE (80 000 €), notamment grâce à un cumul de points liés à ma participation au Geda ou aux essais culturaux de groupes Dephy portant sur la réduction des produits phytosanitaires. »
Valoriser les prairies permanentes par la fauche
Avant la mise en route du robot de traite (Lely A5) en octobre de 2022, Christophe va visiter une dizaine d’exploitations, pour affiner son projet d’un montant de 250 000 €, complété par l’achat d’un nouveau tank de 7 000 l (19 000 €). À grands efforts d’autoconstruction, l’aménagement de deux travées dans l’ancienne étable pour installer ces équipements va durer dix mois. « Au terme du chantier, j’étais sur les rotules, se souvient Christophe. Heureusement, les vaches se sont rapidement adaptées. »


La traite robotisée s’accompagne d’une rallonge de 200 000 litres de lait, soit un contrat de 700 000 l, et de l’arrêt du pâturage des laitières sur les 9 ha accessibles depuis la stabulation. Il faut préciser que, en plus de sols lourds posant parfois des problèmes de portance, cette zone de plaine est aussi confrontée à un arrêt de la pousse de l’herbe estivale de plus en plus récurrent. « J’ai préféré miser sur la fauche pour mieux maîtriser la qualité des fourrages. Cela passe bien sûr par des coupes précoces, dont la qualité est très dépendante de la fertilisation. C’est pourquoi, en sortie d’hiver, dès le mois de février, la fertilisation des prairies est ma priorité. » Environ 20 ha sont ensilés en première coupe et une quinzaine en deuxième coupe, après le débrayage de 5 ha pour le pâturage des élèves. Puis, Christophe n’hésite pas à relancer la prairie par un nouvel apport de lisier ou de 50 unités d’azote et à multiplier les coupes enrubannées sur de petites parcelles afin de profiter des repousses d’automne de qualité : jusqu’à 4 coupes et près d’un an de stock d’avance, selon les années.
Jusqu’à un an d’herbe et six mois de stocks de maïs
L’intégration de 5 à 6 kg d’ensilage d’herbe de qualité dans la ration des laitières sécurise la fibrosité et permet de miser sur des maïs mixtes, typés grain, ensilés à 35 % de MS et plus, afin de maximiser l’amidon et les UFL. « Avec une vingtaine d’hectares, mon objectif est de constituer six mois de stocks d’avance pour être plus serein face aux aléas climatiques. Ce report est d’autant plus important, pour garantir un temps de fermentation adapté à des variétés riches en grain. » La betterave fourragère et, depuis trois ans, le maïs grain humide renforcent la densité énergétique de la ration de base.


La sole dédiée aux céréales (18 ha de blé), dont la conduite est sous-traitée à une ETA, se limite aux besoins de maintenir une rotation. Ces pratiques, complétées certaines années par l’achat de pulpes de betterave surpressée (190 tonnes brutes cette année), assurent l’autonomie fourragère du troupeau, sur la base d’un chargement pourtant élevé de 2,1 UGB/ha (90 UGB totaux/42 ha de SFP), avec une production par vache de 10 601 kg de lait et une consommation de 2 620 kg de concentré/VL (dont le maïs humide). Sur le volet génétique, les accouplements sont affinés par le génotypage des génisses et le recours aux semences sexées, jusqu’à deux doses sur les meilleures souches.
Priorité à la sélection sur l’Isu
Le plan d’accouplement met l’accent sur le lait et les taux, en particulier le TP pour aller chercher les bonus laiterie, sans négliger la qualité des membres. La couverture énergétique de la ration autorise une mise à la reproduction dès 45 à 50 jours, pour un IVV moyen de 387 jours. Les génisses (35 % de renouvellement) sont mises à la reproduction dès 13 mois, pour un âge au premier vêlage de 25 mois. Dans tous les cas, Christophe se réserve, chaque année en famille, dix jours de vacances en été et une semaine de sports d’hiver. Donc, pas d’insémination neuf mois avant la date programmée des vacances.


En son absence, il peut confier, d’une part, la gestion des alertes robots à trois éleveurs voisins situés à vingt minutes, tous membres du groupement d’études et de développement agricole (Geda) local et équipés du même modèle, et, d’autre part, le travail d’astreinte (3 heures/jour, hors période de vêlage) à son frère. L’achat de colliers de détection des chaleurs, d’un robot repousse-fourrage et d’un robot racleur, la conception au fil du temps de silos et de cellules de stockage, ou le bétonnage des aires de circulation extérieures, tout est pensé pour soulager le travail d’une personne seule et lui permettre de se concentrer sur les soins du troupeau et la prévention.
« Une seconde partie de carrière plus tranquille »
« L’obtention de hauts niveaux de production laitière se joue sur des détails. Grâce à tous les aménagements mis en œuvre, j’entame, à presque 50 ans, une seconde partie de carrière plus tranquille. Mon objectif est de caler le troupeau à 60 vaches traites entre 10 000 et 11 000 l de lait. » Pour autant, Christophe n’est pas du genre à laisser s’installer la routine. Toujours en quête d’amélioration, il vient de lancer deux nouveaux chantiers – l’aménagement d’un hangar de stockage et le prolongement de la stabulation de deux travées dédiées à des box sur aire paillée pour la préparation aux vêlages et les vêlages – et envisage d’aménager une porte de tri pour permettre l’accès au troupeau à 5-6 ha de pâtures.
Quant à la question de la reprise par sa fille de 14 ans ou son fils de 17 ans, elle ne se pose pas encore. « Comme mes parents l’on fait pour moi, je ne veux pas les pousser à s’installer, mais plutôt à se faire leur propre expérience. »

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