Guerre en Iran : hausse du gaz, du pétrole et des engrais, quels impacts pour l’agriculture ?

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Hausse des prix du pétrole
L'attaque américano-israélienne du 28 février sur l'Iran et l'escalade rapide qui a suivi ont provoqué une flambée du prix du baril du pétrole, qui se répercute notamment sur les prix des carburants agricoles. (©Miha Creative, AdobeStock)

En enchérissant les prix des engrais, du gaz, des carburants et du transport maritime, la guerre qui s’est ouverte le 28 février au Proche et au Moyen-Orient risque de vite peser sur les coûts de production des agriculteurs et alimente les inquiétudes sur la qualité de la récolte 2026.

« Il y a des inquiétudes sur les conséquences de ce qui se passe au Moyen-Orient », lançait Benoît Piètrement, président du conseil spécialisé « Grandes cultures » de FranceAgriMer, lors d’un point presse organisé le 11 mars. Les prix des céréales montent un peu mais c’est presque anecdotique : ils restent bien en dessous de nos prix de revient. Par contre, la question du prix du carburant, du prix du gaz et du prix des engrais, ça arrive à un moment où les agriculteurs n’avaient vraiment pas besoin de charges supplémentaires ! »

L’attaque américano-israélienne du 28 février sur l’Iran et les répliques iraniennes ont mené à une escalade rapide du conflit, avec des navires commerciaux endommagés dans le golfe Persique, des sites de production pétroliers et gaziers touchés dans plusieurs pays de la zone et, surtout, la paralysie du détroit d’Ormuz, carrefour stratégique.

« Dans ce détroit transitent 20 % du pétrole mondial, 30 % de l’urée et 20 % de l’ammoniac. Une déstabilisation sur ce détroit a un effet non seulement sur le marché mondial de l’énergie, mais aussi des engrais », souligne Majda En-nourhi, chargée d’études économiques sur le marché international des céréales à FranceAgriMer.

Entre risque critique d’attaque et absence d’assureurs prêts à couvrir les marchandises, le trafic maritime dans le détroit a chuté de façon spectaculaire : « - 70 % en une semaine. 500 navires seraient bloqués à quai. » En parallèle, les routes commerciales se redirigent vers le cap de Bonne-Espérance, gonflant les délais et les coûts logistiques.

« Les détours maritimes, l’augmentation des primes d’assurance et la hausse du carburant alourdissent les coûts d’acheminement », souligne l’analyste Nicolas Pinchon sur Terre-net.

Le fret de vrac sec, qui concerne notamment les céréales, reste relativement maîtrisé : l’indice Baltic Dry Index (BDI) a bondi aux premiers jours du conflit, dans un mouvement de panique, avant de se reprendre. Au 6 mars, il accusait une baisse de 6 % par rapport au 27 février.

Le fret pétrolier s’est en revanche envolé : + 54 % en une semaine pour le Dirty Tanker Index, indice du transport de pétrole brut.

Vent de panique sur le pétrole

La guerre a déclenché une réaction immédiate des marchés énergétiques. Pour le pétrole, elle a « provoqué un vent de panique chez les investisseurs et négociants, tandis que plusieurs pays de la région ont déjà annoncé avoir réduit leur rythme de production […]. L’or noir a ainsi flambé de manière ininterrompue jusqu’à la séance de lundi 9 mars, pour dépasser nettement les 100 $ par baril », précise Nicolas Pinchon.

Les cours se sont ensuite légèrement repliés après les annonces de Donald Trump évoquant une possible désescalade du conflit. Les pays de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), dont les États-Unis, ont annoncé mercredi 11 mars débloquer 400 millions de barils de leurs réserves stratégiques pour contrer la hausse des prix, mais cela n’a pas empêché le prix du Brent de grimper à nouveau en soirée. Il approchait à nouveau les 100 $/baril jeudi 12 mars à la mi-journée.

Le carburant agricole a subi de plein fouet la flambée du brut. « Le prix du GNR a été multiplié par deux en une dizaine de jours, on est passés de 600 €/1000 l HT à 1 200, déplore Benoît Piètrement. En pleine période de semis, de besoins en carburants, on n’a pas le choix : je pense que le prix des carburants ne va pas redescendre à des niveaux bas, la charge va être là et il faudra faire avec. Pour nous, agriculteurs, cela va amplifier les difficultés de trésorerie et, à terme, de revenu ».

Quid des disponibilités ? « Au début de la guerre, par crainte de pénurie ou de flambée, tout le monde s’est précipité pour remplir les cuves ou faire les pleins. Cela amplifie les évolutions de prix et crée une pénurie qui est passagère, car il n’y a pas de pénurie de production de carburant », poursuit-il.

Le gaz européen, « très sensible aux tensions géopolitiques », a réagi encore plus fortement que le pétrole. « Entre le 27 février et le 10 mars, le prix du gaz européen (TTF) a bondi de 52 %, soit plus de 16 €/MWh », souligne Majda En-nourhi.

Jean Jacquez, chargé d’études économiques sur le marché européen des céréales à FranceAgriMer, rappelle la flambée des prix du gaz européen aux débuts de guerre en Ukraine — jusqu’à 220 €/MWh au moment de l’arrêt du gazoduc Yamal et du sabotage de Nord Stream – et commente : « Les prix ont ensuite fortement chuté, mais le marché post-crise ukrainienne évolue à un niveau moyen bien supérieur au niveau d’avant-crise. On vient à peine de finir la digestion de ce choc qu’on a un nouveau choc géopolitique, la guerre en Iran, qui pousse à nouveau les prix à la hausse. »

Les engrais repartent à la hausse

Entre renchérissement des coûts de production — le gaz représente plus de 80 % des coûts de fabrication des engrais azotés — et crainte sur les approvisionnements, les marchés des fertilisants sont aussi repartis à la hausse. À l’échelle mondiale, « le prix de l’urée et des DAP a fortement augmenté en raison des tensions géopolitiques dans le golfe Persique, combinées à une demande saisonnière soutenue », indique Majda En-nourhi.

La région produit une part majeure de l’offre mondiale : près de la moitié du soufre commercialisé mondialement, un tiers de l’urée, et près d’un quart de l’ammoniac, selon Sarah Marlow, responsable fertilisants chez Argus Media.

De grands pays agricoles comme les États-Unis ou l’Australie s’y fournissent en urée et phosphore. Le Brésil, premier producteur de soja, importe l’essentiel de son urée du Qatar et d’Iran, tandis que l’Inde compte sur le phosphate saoudien. L’Asie dépend du Golfe à 64 % pour l’ammoniac, plus de 50 % pour le soufre et les phosphates, selon les données Kpler de 2024.

« Même la Russie, premier exportateur mondial d’engrais, ne dispose pas de capacités suffisantes pour compenser rapidement une baisse de l’offre mondiale. Le marché pourrait donc rester perturbé pendant plusieurs semaines, avec une volatilité accrue des prix », estime Nicolas Pinchon.

L’UE apparaît moins exposée que d’autres zones (11 % de son urée provient du Golfe), mais elle est touchée indirectement. Elle achète notamment 26 % de son urée en Égypte, qui est confrontée à l’arrêt des livraisons gazières israéliennes par pipeline et à la hausse des prix du gaz. « L’urée égyptienne est passée de 500 $/t au début du conflit à plus de 650 », note Arthur Portier, consultant chez Argus Media. Une hausse qui se répercute sur les prix payés par l’agriculture européenne. À cela s’ajoute un effet de change défavorable : un euro affaibli face au dollar renchérit encore le coût des importations.

Des achats européens d’engrais en recul début 2026

Jean Jacquez souligne aussi l’impact des décisions prises à l’échelle communautaire : « jusqu’à la fin du printemps 2025, les prix des engrais sur le marché intérieur suivaient celui du prix du gaz TTF, puis il y a un premier décrochage lié à la taxation des engrais russes par l’UE. Le cours du gaz baisse quand celui des engrais a tendance à monter ».

Une seconde divergence, plus marquée, est apparue début 2026, plutôt liée aux anticipations des opérateurs en amont de la mise en œuvre du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF).

« Avec la flambée actuelle du gaz liée à la guerre en Iran, on peut s’attendre à une hausse importante du prix des engrais azotés sur le marché intérieur. Les deux courbes devraient à nouveau converger », estime-t-il.

Les opérateurs cherchant à constituer des stocks avant l’entrée en vigueur du MACF en janvier 2026, il note des achats européens massifs d’engrais, notamment azotés, fin 2025, puis un recul en janvier et février 2026 : « il faudra suivre l’évolution sur mars et avril. D’après le cabinet UkrAgroConsult, certains agriculteurs européens pourraient faire l’impasse sur des épandages au printemps du fait de leur faible trésorerie, notamment en Pologne et en Roumanie ».

Alors que l’une des grandes inconnues reste la durée du conflit, la situation pourrait aussi se tendre pour les semis de l’hémisphère Sud, prévus à partir de juin.

L’Onu a pour sa part alerté sur « l’accès aux engrais pour certains des pays les plus pauvres ». Jean-Martin Bauer, du Programme alimentaire mondial, redoute « un nouveau tournant dans l’histoire des chaînes d’approvisionnement mondiales, avec des répercussions sur l’économie et la sécurité alimentaire ».

« Tout le monde n’ira pas forcément au bout pour aller chercher la qualité »

En France, l’inquiétude monte. « Les producteurs ont fait remonter en conseil spécialisé que la situation est étouffante : le prix des engrais flambe, il y a l’impact du MACF avec des opérateurs qui ont commandé plus tôt à des prix déjà élevés, le prix du gaz qui flambe… Je suis très inquiet pour la récolte 2026 », alerte Benoît Piètrement.

Selon lui, la couverture en engrais est « faite dans les grandes lignes » mais pas totalement finalisée : « on est sur des prix extrêmement élevés, et ceux qui arrivent le seront encore plus. Aujourd’hui, rentrer de l’azote entre 350 et 400 €/t, c’est 1,5 à 2 fois les niveaux d’il y a 6-7 ans ! Quand on a des problèmes de trésorerie, on commence à calculer… On compte toutes les unités d’azote et c’est assez terrible d’en arriver là. Je sais que tout le monde n’ira pas forcément au bout pour aller chercher la qualité ».

Benoît Piètrement précise : « les unités nécessaires aux troisième et quatrième apports, qui sont là pour les aspects qualitatifs, risquent d’être diminués. Mon inquiétude en tant que président de coopérative, c’est qu’on se retrouve avec des qualités dégradées, notamment en termes de protéines. Ce serait dommage car nos marchés intérieurs et à l’export en pâtiraient ».

Le président du conseil spécialisé ne mâche pas ses mots sur la politique européenne : « Sur les engrais, dans d’autres pays comme les États-Unis, quand les farmers sont en difficulté, on détaxe les engrais. Chez nous, on a tendance à faire l’inverse : en France et en Europe, on remet des taxes sur un secteur qui est en vraie grande difficulté ».

Selon Arthur Portier, la situation actuelle pourrait être, pour les agriculteurs européens, « l’étincelle » pour construire une stratégie continentale en matière d’engrais. La Commission européenne prépare d’ailleurs pour cette année un plan d’action sur les engrais, tandis qu’avec la flambée des prix des fertilisants post-guerre en Ukraine, le secteur a réduit sa consommation et s’est mis à diversifier ses approvisionnements hors Russie et à accélérer sa décarbonation.

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