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L'agriculture au féminin« S'occuper des veaux : une tâche réservée aux femmes ? »

S'occuper des veaux n'est pas une mince affaire. Christine, éleveuse laitière du Québec explique en quoi consiste cette tâche. (©Agrimom - Christine Aubin)
S'occuper des veaux n'est pas une mince affaire. Christine, éleveuse laitière du Québec explique en quoi consiste cette tâche. (©Agrimom - Christine Aubin)

Elle élève des vaches laitières au Québec et s'occupe principalement des veaux sur l'exploitation familiale. Avec beaucoup d'humour, Christine Aubin raconte qu'elle s'est vu confier cette tâche comme une évidence : « parce que je suis une femme, parce que je suis supposée avoir un instinct maternel bien développé. »

À l'occasion de la fête des mères ce 26 mai 2019, la rédaction de Web-agri a décidé de vous partager un article issu du blog québecois Agrimom qui s'adresse aux femmes œuvrant dans le milieu agricole. Agricultrices, femmes d'agriculteurs, passionnées d'agriculture : elles sont nombreuses à partager leur passion et leur quotidien sur ce blog. Découvrez la réflexion menée avec beaucoup d'humour par cette "maman" dont la tâche sur la ferme consiste à s'occuper des veaux, « des anges cornus », comme elle les surnomme :

« Dès mon arrivée sur la ferme, je me fis confier la tâche de m’occuper des veaux. Dans la tête de mon chum [mari, NDLR], ça allait de soi, son arrière-grand-mère, sa grand-mère et sa mère le faisaient, maintenant ça allait être moi. Mais pourquoi ? Parce que je suis une femme, parce que je suis supposée avoir un instinct maternel bien développé alors c’est une évidence, je dois faire boire les veaux ? Personne ne s’est jamais demandé si j’aimais ça et si ça me convenait. »

« Bien que nous sommes de plus en plus présentes, les stéréotypes et les mœurs sont encore bien ancrés. Une femme sur une ferme, ça s’occupe des veaux, du ménage et de la comptabilité. L’homme, lui, travaille aux champs et fait la grosse besogne. Je ne peux pas me plaindre, je suis chanceuse, car mes tâches ne se résument pas seulement à ça. J’ai la chance de pouvoir prendre part aux décisions et faire plusieurs tâches anciennement réservées aux hommes. Mais ça me fait quand même réfléchir au fait que les femmes ont encore du chemin à faire pour obtenir l’égalité en agriculture. C’est certain que je préfère me battre avec un veau de 50 kg que d’aller attraper et tenir une vache de 750 kg qui fait du rodéo ! Faut bien leur accorder qu'en règle générale, les hommes sont plus forts que nous et sont bien utiles quand il est temps de forcer et de manipuler des bêtes de près d’une tonne ! Encore là, à qui le veut bien, il y a moyen de prévoir divers aménagements pour faciliter les durs travaux. »

« Aujourd’hui devant tout le Québec, je fais mon "coming out" : je n’aime pas les veaux ! Je vous l’accorde, ils sont très mignons et adorables, mais derrière ce petit air angélique se cachent de vrais petits diables. Mesdames, messieurs, ne vous laissez pas berner par les belles images captées pour des reportages télé où des citadins séjournent à la ferme ! Ça semble si facile et si agréable de faire boire un veau quand on les voit donner le biberon. C’est "cute" et attendrissant et ça fait hausser les cotes d’écoute, mais attention ce n’est pas tout à fait la réalité. »

Coup de tête par ci, lait qui coule par là, veau qui t’écrase les pieds, tombe par terre, n’arrête pas de lâcher la tétine… Bref, 10-15 minutes de pur plaisir.

« Bien sûr ce sont de vrais veaux, du vrai lait et de vraies personnes, mais au lieu de prendre des veaux naissants encore tout plein de liquide amniotique, on y voit des veaux de plusieurs jours, semaines et voire même quelques mois. Ce sont des veaux habitués à boire et probablement déjà sevrés qui se font un très grand plaisir de boire à nouveau au biberon pour la caméra ! Dans la vraie vie, plus vite on donne le colostrum au veau, mieux c’est pour sa santé. Donc le veau qui a à peine une heure de vie, encore mouillé, sale, chambranlant et vraiment pas habile est beaucoup plus difficile à faire boire que celui qu’on voit à la télé. Il se tient de peine et de misère debout et on doit lui montrer à prendre le biberon. Coup de tête par ci, lait qui coule par là, veau qui t’écrase les pieds, tombe par terre, n’arrête pas de lâcher la tétine… Bref, 10-15 minutes de pur plaisir. »

« Parfois pour une raison inexpliquée, le veau n’est tout simplement pas capable de boire. Il a beau être né à terme, être en pleine forme et beugler sa vie car il a soif, quand je lui mets le biberon dans la bouche il ne tète pas ! Non mais s’il était en pleine nature, il ferait quoi ? Il mourrait de faim ? Je suis convaincue que sa mère ne serait pas aussi patiente que moi et ça, ça m’énerve ! Être obligée de gaver un veau, c’est ce que je déteste le plus. Premièrement, la manipulation n’est pas agréable à faire et deuxièmement, le veau a de très fortes chances de se débattre alors c’est le coup de sabot dans les jambes assuré. »

D’une main et d’un pied je pousse sur les fesses pendant qu’avec l’autre main je lui montre qu’il y a du lait dans la tétine puis je le retiens avec mon autre genou pour ne pas qu’il se tasse ou s’effondre, et tout ça en essayant de garder l’équilibre !

« Après deux repas, si je suis chanceuse, il va boire quasiment seul, juste besoin de tenir le biberon. Mais après trois jours, il faut lui montrer à boire avec la chaudière à tétines [seau à tétines, NDLR]. Je ne peux quand même pas passer tout mon temps à les faire boire au biberon, mes journées ne finiraient plus ! Là, c’est une vraie séance de yoga et de stretching. D’une main et d’un pied je pousse sur les fesses pendant qu’avec l’autre main je lui montre qu’il y a du lait dans la tétine puis je le retiens avec mon autre genou pour ne pas qu’il se tasse ou s’effondre, et tout ça en essayant de garder l’équilibre ! Bon plan pour avoir mal dans le dos. Le summum, c’est quand le veau donne un gros coup de tête sur la chaudière qui se déverse aussitôt sur moi. Du bon lait chaud, sur le coup c’est une sensation plutôt agréable, mais très rapidement ça devient très désagréable, on se ramasse toute mouillée, à avoir froid et ça finit par ne pas sentir très bon ! »

« Yé ! Après 2-3 buvées, il a normalement compris à gérer sa tétine tout seul. J’ai simplement à faire le mélange de lait en poudre et le verser dans la chaudière. Le répit est de courte durée car à deux semaines de vie, il est transféré dans le grand parc où se trouvent la louve et ses nouveaux compagnons ! Au secours ! Je dois montrer une nouvelle méthode à mini, pendant que six autres veaux plus vieux ont un soudain trop-plein d’amour pour moi ! J’imagine que je leur apporte de beaux souvenirs réconfortants alors ils me sautent tous dessus ! Un tète mon chandail, l’autre ma botte, un cherche frénétiquement mes doigts pendant que l’autre me donne des coups de tête dans le derrière sans compter le petit nouveau qui ne comprend rien et qui décide de me faire pipi dessus ! La louve, un genre de grosse cafetière Kurig automatique qui prépare et distribue le lait au veau est une merveilleuse invention, mais que c’est ardu de montrer à un veau comment l’utiliser. »

« Après avoir fait cinq fois le tour du parc pour attraper ton veau, tu réussis enfin à l’amener dans la cage de la louve. En chemin, il est fort probable que je me sois fait ruer au vol, arroser de merde et/ou charger par un autre veau dans le parc. On recommence la technique de yoga expliquée plus haut pour lui montrer comment boire avec la tétine de la louve. Ouf, il commence à boire donc je m’éloigne pour vaquer à d’autres occupations, mais non ce serait trop facile, bébé est sorti de la cage et beugle à la lune parce qu’il a soif. Alors on recommence ! »

« Sur une ferme avec une centaine de vaches en lactation, des vêlages il y en a toutes les semaines donc c’est un éternel recommencement ! Quand j’ai gagné le jackpot, c’est parce que j’ai un super veau qui comprend tout du premier coup, mon Dieu que je les aime ceux-là ! Parfois on en a des vraiment moins dégourdis qui prennent des jours à comprendre. Dans ce temps-là, j’appelle mon chum à la rescousse parce qu’il est pas mal plus patient que moi, surtout une fameuse semaine dans le mois ou la mienne de patience est partie je ne sais où ! »

Et oui je sais avoir dit plus haut que je n’aimais pas les veaux, mais dans le fond, je ne les déteste pas tant que ça !

« Malheureusement, nous avons aussi parfois des veaux malades. Ils font tellement pitié et demandent une attention particulière. Je deviens donc une infirmière aux petits soins de mon patient. On essaie toujours d’éviter de leur donner des médicaments, mais parfois c’est inévitable. On fait le plus possible de la prévention et tout est fait selon les règles de l’art pour éviter qu’ils ne tombent malades. Bref, s’occuper des veaux sur une ferme demande beaucoup de rigueur, de vigilance, de patience et d’amour ! Et oui je sais avoir dit plus haut que je n’aimais pas les veaux, mais dans le fond, je ne les déteste pas tant que ça ! »

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