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Tribune« Par chance ce jour-là, j’ai appelé à l’aide ! »

Elle rêvait de reprendre la ferme familiale et s'y est investie corps et âme. Isolée et croulant sous la pression du travail, elle a petit à petit perdu pied. Passée au bord du suicide, elle a su appeler à l'aide et s'en sortir. Elle, c'est une agricultrice du Québec mais ça pourrait être n'importe qui d'entre nous. Et c'est pour nous alerter sur le sujet qu'elle nous raconte « les idées suicidaires d’une agricultrice ».

« Du plus loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu devenir agricultrice. Je me rappelle les parties de cache-cache dans le fenil, du tout premier vêlage auquel j’ai assisté, d’avoir pleuré lorsqu’Hélène, une vache importante du troupeau, est décédée, d’avoir appris à conduire dès que mes petites jambes furent assez longues pour atteindre les pédales, de l’immense fierté ressentie lorsque nous avons eu notre première vache classifiée excellente. »

« Durant toute mon enfance et même après, je rêvais de me marier sur la ferme, de laquelle je deviendrais la 6e génération, et de mieux faire connaître ma passion à la population. Au fil des ans, mes responsabilités sur la ferme augmentaient au même rythme que ma passion pour l'agriculture. Les années ont passé et j’ai bel et bien fait mes études à l’institut technique agricole avant de revenir m’établir pour de bon sur la ferme familiale pour y réaliser mon rêve. »

Faire face aux difficultés seule sur sa ferme

« Les dix-huit derniers mois ont toutefois été parsemés de coups durs et de gros changements auxquels j'ai eu de la difficulté à m'adapter. Plusieurs deuils de proches, des blessures plus ou moins graves, l'isolement, des responsabilités beaucoup plus importantes à l’étable, une séparation pénible, m’ont poussée à vouloir m'oublier dans mon travail. Plus les coups durs étaient difficiles à absorber plus je me plongeais dans le travail à la ferme. Je voulais aussi faire taire cette petite voix intérieure qui me disait que je ne serais jamais capable de reprendre l'entreprise sans mon ex-conjoint et prouver à tous en travaillant d'arrache-pied que je réaliserais mon rêve. Bien entendu, la situation à la ferme n’avait rien de rose elle non plus… »

Je me sentais prisonnière de ce monde dont j'avais toujours rêvé et dans lequel j’étais enfin plongé.

« Nous avons un mode de vie particulier que très peu de gens arriveraient à tenir. Mais j'étais fière d'en faire partie, repoussant mes limites corporelles et psychologiques, cumulant les tâches dans le but d'en faire toujours plus dans une même journée, diminuant parfois mon nombre d'heures de sommeil dans le but de travailler davantage. Sans même m'en rendre compte je suis, petit à petit, devenue une ''workaholique'', étant incapable d'imaginer être 24 h sans travailler, pensant en tout temps aux problèmes survenus sur la ferme et aux solutions qu'on pourrait y apporter dans mes maigres temps libres, consultant les nouvelles épreuves de taureaux en déjeunant le matin, ne sortant presque exclusivement de la ferme que pour aller acheter des médicaments chez le vétérinaire, des pièces pour aller réparer de l’équipement ou pour des journées de formation, vous l'aurez deviné, en agriculture ! Je me sentais prisonnière de ce monde dont j'avais toujours rêvé et dans lequel j’étais enfin plongé. »

Perdre pied et se couper du monde

« Je me suis donc isolée, ne vivant de la satisfaction que par mon travail, j'ai perdu plusieurs amis, mon estime de moi a diminué jusqu'au point où j'avais de la difficulté à me regarder dans un miroir, je n'arrivais plus à dormir, pensant sans cesse à tous les problèmes éprouvés, j'étais constamment à fleur de peau, je ne mangeais presque plus. Les rares occasions où je me permettais une sortie avec des amis, je finissais inlassablement par le regretter sachant tout le travail que j'aurais à faire en revenant pour compenser ces quelques heures de congé. Je n'étais jamais satisfaite, j'aurais toujours voulu en faire plus, faire mieux. »

Qui étais-je sans l'agriculture ? Sans mes animaux, la terre, la ferme ? Vivre était devenue une souffrance constante.
« Et puis un jour, j’ai explosé. La surcharge physique, émotionnelle et psychologique des dix-huit derniers mois s’est déchaînée et j’ai compris qu’en dépit de tous mes efforts, je ne serais jamais capable de reprendre la ferme familiale. C’était tout simplement au-dessus de mes forces. Mais alors, qui étais-je sans l’agriculture ? Sans mes animaux, la terre, la ferme ? J’avais l’impression de ne plus savoir qui j’étais et d’être à la fois morte à l’intérieur, prisonnière de mon rêve. Je n’éprouvais plus aucun bonheur, aucune satisfaction, aucune joie, aussi minime soit-elle. Vivre était devenue une souffrance constante et je n’en pouvais tout simplement plus. Je voulais que toute cette pression, cette douleur constante, cesse une bonne fois pour toutes. Pendant des semaines j’avais réfléchi au moyen qui me semblait le plus facile, le moins douloureux, au meilleur moment pour le faire… et j’étais maintenant prête à passer à l’acte. »

Par chance ce jour-là, même si j’avais la conviction de ne pas la mériter, j’ai appelé à l’aide.

« On connait tous de près ou de loin un producteur qui a eu des difficultés et parfois même qui a fini par passer à l’acte. Ce sont des morts qui auraient pu être évitées, des vies qui, comme la mienne, auraient pu être sauvées. Je ne vous écris pas ce texte aujourd’hui pour que vous me preniez en pitié, mais pour que vous compreniez qu’il est très facile, surtout dans notre milieu, de s’oublier. Mon histoire n’a rien d’extraordinaire et pourrait facilement être la vôtre.

Alors si ce texte peut vous amener à réfléchir ne serait-ce qu’une minute, à être plus attentif à votre entourage, à être moins exigeant envers soi, prendre un peu plus soin de vous-même, j’aurai atteint mon but. S’en sortir, ça n’a rien de facile, mais c’est possible et on peut même s’en sortir plus fort. Il faut apprendre à prendre soin de soi comme on prend soin de notre machinerie ou de nos animaux. »

S’accorder de l’importance, sans quoi un bon matin, la machine ne suivra plus !

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