Confrontés au manque de rentabilité de la cogénération, les associés du Gaec de Mézeilles posent avec prudence les premiers jalons d’une conversion à l’injection.
Le 1er juin 2015, après une phase de réflexion, d’études techniques et de travaux, Alexandre et Benoît Espinasse lancent officiellement la production d’électricité issue de leur unité de méthanisation.
Dix ans plus tard, le bilan est mitigé. Le projet a notamment contribué à installer un jeune et à réduire le coût de la fertilisation tout en réduisant l’impact environnemental de l’exploitation. Mais, face au manque de rentabilité de leur outil, les éleveurs sont désormais embarqués dans une nouvelle phase d’étude afin d’évaluer la faisabilité d’une conversion à l’injection de biogaz dans le réseau.
« Les pouvoirs publics ont changé de cap et nous ont lâchés au bord de la route, constate Alexandre Espinasse. Nous nous sommes vite rendu compte, au bout de quatre à cinq ans, que le tarif de rachat de l’électricité était insuffisamment indexé à l’évolution de charges qui ont explosé en dix ans. »
Diversification des revenus
L’idée de ce projet germe en 2012, après avoir déjà installé 1 300 m² de panneaux photovoltaïques sur les bâtiments de l’exploitation. Sensibles à l’image de leur métier et à la réduction de leur empreinte environnementale, les éleveurs ont assisté à des journées techniques sur le sujet. « À travers la méthanisation, nous avons été séduits par l’idée de contribuer à la décarbonation en restituant localement de l’électricité à de nombreux foyers, soulignent les associés. Il s’agissait aussi d’une source de diversification du revenu face aux aléas. » À l’époque, la cogénération, c’est-à-dire la production d’électricité et de chaleur, est la seule option. Et leur exploitation ne manque pas d’atouts. Tout d’abord, une SAU de 350 ha qui offre un plan d’épandage important, mais aussi la possibilité d’implanter 30 ha de Cive (cultures intermédiaires à vocation énergétique) en dérobée après un maïs, sans empiéter sur l’autonomie fourragère du troupeau. Ensuite, la proximité de l’agglomération de Rodez, à 7 km de l’exploitation, offre, avec un minimum de transport, l’accès à des biodéchets complémentaires, permettant de dimensionner un projet d’une capacité de 360 kW, pour diluer les montants d’investissement.

Pour gérer cette activité nouvelle, les éleveurs créent la SARL Gaïaneo. Le site est équipé d’un digesteur (2 000 m3) et d’un post-digesteur (4 000 m3), alimentés par 8 600 tonnes d’effluents et de biodéchets par an : un tiers de lisier et de fumier de l’exploitation ; un tiers de matières « pelletables », dont 30 ha de Cive à base de céréales (seigle, avoine), du fumier de centre équestre et d’ateliers d’engraissement de broutards, et des issues de fabrication d’aliments du bétail ; un tiers de sous-produits, comme les invendus de primeurs, d’industries agroalimentaires et de déchets verts de l’agglomération ruthénoise.
Un coût de 2 M€, avec 22 % d’aides
Le site est bâti en contrebas de la stabulation. Le fumier mou de raclage des aires d’exercice alimente automatiquement le digesteur par gravité. Les biodéchets sont pesés sur un pont-bascule et stockés dans des silos. Avant d’alimenter le digesteur via une trémie, ils sont traités dans une cuve d’hygiénisation à 71 °C. « C’est un traitement nécessaire contre le risque d’épandre des pathogènes dans les prairies, autant pour nos animaux que pour la faune sauvage », précise Alexandre. Après environ soixante jours de maturation dans le digesteur, la matière est ensuite déversée dans le post-digesteur d’une capacité de stockage de six mois. Le biogaz récupéré dans ces deux cuves est dirigé vers le moteur de cogénération. Ce moteur d’une puissance de 360 kW fournit l’équivalent de 2 400 MWh/an d’électricité revendus à EDF, dans le cadre d’un contrat initial de quinze ans, porté à vingt ans après un avenant, à un prix moyen de 0,20 € du kWh.
L’investissement s’élève à 2 M€, avec 460 000 € d’aides : 300 000 € via l’Ademe et 160 000 € de la Région. Cette production représente la consommation électrique d’environ 450 foyers. La chaleur produite lors du processus sert à chauffer les digesteurs, la ligne d’hygiénisation, ainsi qu’une partie du digestat, réduisant de 10 à 20 % les volumes à épandre.
Dans un premier temps, les éleveurs ont recruté un salarié dédié à la méthanisation, avant l’installation de Maxime (le fils de Benoît). Car, avec un prix du kWh bloqué à 23 centimes, les trois associés vont renoncer à la main-d’œuvre extérieure, prendre en charge le fonctionnement de l’outil et compresser les charges au maximum. L’astreinte représente trois ou quatre heures de travail par jour et une heure les week-ends. Des heures de travail rémunérées par la SARL. « Cette réorganisation permet juste d’être à l’équilibre et de rétribuer notre travail, explique Alexandre. Le manque de rentabilité nous a plutôt conduits à nous recentrer sur l’élevage, en embauchant une salariée qualifiée à mi-temps. Il y a des marges de progrès, car nous avons un peu lâché le suivi à cause de la méthanisation. L’objectif est d’atteindre 1 Ml de lait, sans augmenter la taille du troupeau. »

Parallèlement, les trois associés ont donc remis la main à la poche, pour financer une étude technico-économique avec Solagro et une autre de raccordement avec GRDF, pour évaluer la faisabilité d’une conversion à l’injection. La proximité de l’agglomération ruthénoise offre là encore l’avantage du raccordement court.
Négocier un contrat long indexé à l’inflation
Pour autant, échaudés par l’expérience, ils ne réinvestiront pas à n’importe quelles conditions. C’est pourquoi, ils se sont adjoint les conseils d’un avocat spécialisé dans l’énergie : « Nous avons besoin de sécuriser la viabilité du projet, avec un contrat de rachat indexé selon l’évolution des coûts. Les pouvoirs publics doivent aussi lancer un signal clair, en donnant un cadre aux CPB [contrats de production de biogaz] avec des perspectives à long terme [lire ci-contre]. Si le jeu n’en vaut pas la chandelle et l’investissement trop élevé, nous ne réinvestirons pas. La méthanisation est aussi une activité très chronophage et nous refusons de repartir dans une telle galère et d’y plonger nos enfants. » Alors que les annuités arrivent à échéance et que les deux garçons des éleveurs montrent un vrai intérêt pour l’installation, les associés ont deux options devant eux : mettre fin au contrat de fourniture d’électricité et réinvestir dans l’injection, ou aller au terme des six ans de contrat restant avec EDF en continuant à compresser les charges au maximum, avant de mettre un terme à cette activité.

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