C'est « un plus bas historique », soulignent les Douanes vendredi : la France, premier pays agricole d'Europe, a vu son excédent commercial alimentaire se réduire à 200 millions d'euros en 2025, un niveau jamais vu depuis au moins 25 ans.
La dégringolade est nette du côté des produits agroalimentaires (produits transformés), dont l'excédent passe de 4,4 milliards d'euros en 2024 à 500 millions.
Quant au solde agricole (produits bruts), il est désormais déficitaire, à - 300 millions d'euros, au plus bas depuis au moins l'an 2000. Sur cette période, il n'avait été déficitaire qu'une fois, de façon limitée (- 7 millions d'euros en 2017).
Le secteur alimentaire a malgré tout rapporté l'an dernier 84,2 milliards d'euros à la France, premier poste d'exportation devant l'aéronautique, les véhicules et équipements, et la chimie. Mais le recul du solde depuis plusieurs années alimente les préoccupations et la colère d'un secteur agricole en proie à des crises multiples. Car si les exportations continuent d'augmenter, les importations vont bien plus vite.
Du côté des denrées agricoles, les ventes ont rebondi de 4 % en 2025, à 19,3 milliards d'euros, après deux années de baisse, mais elles n'ont pas compensé la hausse des achats, tirée notamment par les prix du café, du cacao ou les graines de colza.
Même mouvement pour l'agroalimentaire, secteur où les importations ne cessent de croître depuis 2020 (+ 8,5 % en 2025 à 64,4 milliards). Les exportations agroalimentaires progressent (préparations à base de cacao, à base de viande...) mais insuffisamment pour inverser la tendance, alors que les boissons (vins, spiritueux) connaissent un recul marqué (- 7 %).
Vers les Etats-Unis en particulier, les exportations de boissons ont reculé de 20 % sur un an, à 3,2 milliards d'euros, dans un contexte de relèvement des droits de douane américains.
Avec les pays du Mercosur (hors Bolivie), au coeur d'un accord de libre-échange avec l'UE rejeté par les syndicats agricoles français, les importations alimentaires françaises ont atteint 2 milliards d'euros (pour un tiers, des tourteaux de soja pour l'alimentation animale).
Même le fromage
« Depuis 2023, ça dégringole pour arriver aujourd'hui quasiment à l'équilibre », constate vendredi, sans surprise, Thierry Pouch, économiste pour Chambres d'agriculture France. « C'est la continuation de notre déficit sur l'Union européenne, mais il y a aussi un recul avec les pays tiers. » Il voit là trois éléments plus ou moins conjoncturels: une parité de l'euro avec le dollar « dévastatrice » depuis un an, le renchérissement du café et du cacao (la Côte d'Ivoire représente le 4e déficit de la France par pays, devant le Brésil) et un début d'impact des droits de douane imposés depuis août par l'administration Trump.
Mais la crise est aussi structurelle. « Est-on trop cher ? A-t-on trop poussé le moyen et le haut de gamme ? Il y a aussi une nécessité de revoir l'organisation des filières, d'avoir une logique plus partenariale de l'amont à l'aval : il faut une cohérence de stratégies pour répondre à la demande, notamment la demande mondiale qui est appelée à augmenter, dans les céréales, le sucre, la viande... »
Or la France connaît aussi un recul productif : moins d'exploitations, moins d'abattoirs, d'outils de transformation... En 2014, elle représentait 19 % de la production européenne. Elle est tombée à 16 % en 2025.
Incarnation de cette crise, la viande de volailles : la production hexagonale a reculé de près de 30 % depuis son pic de 1997, distancée par la Pologne, dont la production a quadruplé, mais aussi l'Espagne et l'Allemagne. Dans le même temps, la demande nationale augmentait de 35 %, dégradant un peu plus la balance commerciale.
« On a besoin d'un sursaut, c'est un choc d'une ampleur inédite », a réagi vendredi Yannick Fialip, éleveur en Haute-Loire. Président du Centre national pour la promotion des produits agricoles et alimentaires (CNPA), il en appelle à « plus de liberté d'entreprendre » mais aussi un meilleur « accompagnement à l'export » au moment où les budgets publics en ce sens diminuent.
La France est le premier pays agricole de l'Europe, « mais il n'est pas sûr que cela dure », résumait lundi au Sénat Vincent Chatellier, économiste à l'institut de recherche Inrae, devant des élus et représentants agricoles. Sur le front commercial, l'expert, qui insiste sur la hausse des importations, attire par exemple « l'attention sur les produits laitiers », traditionnel atout de la France.
« On a perdu cette année 700 millions d'euros de balance commerciale en produits laitiers. A cause du beurre, mais aussi du fromage : on a perdu 180 millions d'euros sur la balance fromage. On n'a jamais autant importé de fromage en France ».
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