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Lait bioLes ferments d'une crise de croissance

Les professionnels du lait rassemblés dans le Cniel s'étaient fixé en 2017 l'objectif de « doubler la production en agriculture biologique à cinq ans ». Contrat rempli avant l'heure, avec des volumes qui ont dépassé le milliard de litres en 2020.  (©Pixabay)
Les professionnels du lait rassemblés dans le Cniel s'étaient fixé en 2017 l'objectif de « doubler la production en agriculture biologique à cinq ans ». Contrat rempli avant l'heure, avec des volumes qui ont dépassé le milliard de litres en 2020.  (©Pixabay)

Les Français ne boivent plus assez de lait bio pour absorber la production nationale. Après des années de forte croissance, la demande se tarit, conduisant la filière à freiner d'urgence pour éviter un effondrement des prix.

Le coup de semonce est arrivé cet été, quand un acteur majeur, Sodiaal (marques Candia, Entremont), a annoncé à ses producteurs qu'il allait nettement moins payer leur lait. Dix pour cent de la production bio sera payée près de 23 % moins cher pendant un an. « On est dans une situation où pour la première fois le marché a marqué une pause dans son développement », explique à l'AFP le président de Sodiaal Damien Lacombe.

Également président de l'association regroupant les coopératives laitières, Damien Lacombe « appelle tous les acteurs de la filière bio à maîtriser ses volumes de conversion » de fermes vers ce mode de production, pour que l'offre se stabilise. 

Les professionnels du lait rassemblés dans le Cniel s'étaient fixé en 2017 l'objectif de « doubler la production en agriculture biologique à cinq ans ». Contrat rempli avant l'heure, avec des volumes qui ont dépassé le milliard de litres en 2020 (près de 5 % de la collecte nationale). Mais ce développement devait se faire « à condition de garder la valeur au niveau des producteurs », c'est-à-dire de maintenir des prix rémunérateurs, rappelle le président du Cniel, Thierry de Roquefeuil, également à la tête de l'association de producteurs laitiers FNPL, affiliée au syndicat majoritaire FNSEA.

S'il regrette que Sodiaal ait mis les éleveurs « devant le fait accompli », il remarque que « tous les acteurs rencontrent les mêmes problèmes » pour valoriser le lait bio. D'autant que ce dernier se trouve de plus en plus concurrencé dans les rayons par des produits au cahier des charges moins exigeant, moins chers, s'affichant « éthiques, locaux, avec du pâturage... », souligne Benoît Rouyer, économiste au Cniel. Les professionnels s'attendaient par ailleurs à voir leurs carnets de commandes frémir davantage, sachant que les cantines devront proposer au moins 20 % de produits biologiques en 2022.

« Erreur collective »

Au sein de Lactalis, la collecte de lait bio a augmenté de 12 % sur un an, mais les ventes se sont dans le même temps effritées de 1,6 %. Environ 20 % du lait bio est « déclassé », réorienté vers la filière conventionnelle moins rémunératrice, explique à l'AFP le directeur de la communication, Christophe Piednoël. « C'est à notre charge », « il n'y a pas de baisse de revenu pour les éleveurs », assure-t-il.

Le retournement de conjoncture a surpris tout le monde, après une décennie de croissance aux airs d'eldorado. En coulisses, on se reproche entre concurrents d'avoir « inondé le marché », « cassé les prix » ou de ne pas avoir stoppé les conversions à temps, dans l'espoir de gagner des parts de marché. C'est une « erreur collective », résume un responsable de coopérative. 

Plusieurs acteurs ont estimé auprès de l'AFP que le marché serait « assaini » dans les deux ou trois ans qui viennent. Mais y aura-t-il ensuite de la place pour de nouveaux producteurs ? Éleveur en Mayenne, Eric Guihery évacue l'idée qu'un « plancher de verre » serait atteint. « Au Danemark, le lait bio représente 20 % du marché (en valeur), contre 10 % en France », relève ce membre de la Fédération nationale d'agriculture biologique (Fnab). « Le plafond est-il à 13, 15, 20 % ? Difficile à dire », dit de son côté le porte-parole de Lactalis. En attendant, « il y a une situation d'urgence à régler », selon le porte-parole de la Confédération paysanne Nicolas Girod. Il a interpellé le ministre de l'agriculture sur le sujet, mardi, au salon de l'élevage de Rennes (Space). « Les volumes explosent et on ne sait pas les gérer. On se retrouve avec le même problème que le [lait] conventionnel », dont les producteurs peinent à dégager des revenus décents.

Stéphane Cornec, 34 ans, livre Sodiaal. Sa conversion au bio s'est achevée l'an dernier. « Le signal pour l'avenir n'est pas bon du tout », estime l'éleveur du Finistère, soucieux de voir ses voisins arrêter le lait « soit par retraite, soit par choix ».

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