Les salariés de l'abattoir normand AIM découpaient jeudi leurs dernières carcasses avec tristesse et « dégoût », au lendemain de la liquidation de l'entreprise d'aujourd'hui 235 employés qu'ils ont reprise en 2015.
« On a résisté trois ans mais, là, ceux qui voulaient qu'on ferme sablent le champagne. Ça ne plaisait pas que des ouvriers gèrent une entreprise », pense un opérateur de l'atelier découpe et emballage qui souhaite rester anonyme et explique élever seul son fils de neuf ans. Un peu plus loin, deux hommes découpent une carcasse, le visage tendu. Le plus âgé veut juste exprimer son « dégoût » en ce « dernier jour de travail » pour lui. L'autre approuve. « On n'a pas été aidés », ajoute le premier. Ce jeudi matin, le ciel est bas, gris et humide au dessus de l'abattoir de Saint-Cécile, créé en 1956 et qui employait 357 personnes en 2015 avant la reprise. « Ce sont des larmes », commente juste une salariée montrant la pluie, avant de couper court à toute autre question. Le président depuis mars d'AIM Group, Renaud Le Youdec, n'est pas plus bavard : « Je ne peux pas m'exprimer aujourd'hui », lâche-t-il, la gorge nouée, avant de se retourner.
« C'est du gâchis »
Mercredi, le tribunal de commerce de Rouen a prononcé la liquidation de cet abattoir qui avait échapé de justesse à la fermeture en 2015. Il était, depuis, détenu à 66 % par une SAS composée de salariés et à 34 % par la SEM Imagine (45 % département de la Manche, 45 % région Normandie et 10 % Caisse des dépôts et consignations). « C'est du gâchis », se désole Isabelle, une des six téléopératrices en poste ce jeudi matin, « Ça n'arrête pas de sonner. Les clients ne comprennent pas : il y a du travail ». Un commercial à ses côtés est du même avis. « Quand on voit comment on nous a poignardés, après trois ans de sacrifices familiaux, de journées de 12 heures. On s'est battus corps et âme », lâche Sébastien Lafon, 45 ans, ex délégué CFE-CGC et président jusqu'en mars d'AIM.
Les élus « disent être favorables aux circuits courts, comme les nôtres, qui favorisent le bien être animal, mais en réalité, ils poussent au regroupement des sites », pense ce père de deux enfants. La SEM Imagine a « mis beaucoup d'argent, en rachetant les murs à l'ancienne direction 8 millions d'euros, puis en mettant 2 millions d'euros » sur la table lors de la reprise par les salariés, se défend le président DVD de la Manche, Marc Lefèvre. La gestion de cette ancienne direction fait l'objet d'une enquête, à la suite d'une plainte contre X d'anciens salariés, notamment pour escroquerie. « Nous comprenons la déception des salariés. Nous la partageons (...) On n'était pas loin du bout » du tunnel, poursuit Marc Lefèvre. AIM était proche de son seuil de rentabilité, selon l'élu, et faisait l'objet d'une offre qui semblait crédible jusqu'à son retrait mercredi, faute de garanties de l'État selon le repreneur potentiel.
AIM abattait en janvier 7 000 porcs par semaine, contre 3 000 juste après la reprise, pour un seuil de rentabilité à 7 500, selon Sébastien Lafon. « On était prêts à céder les bâtiments pour un euro (aux producteurs repreneurs potentiels ndlr). Mais on ne peut pas remettre de l'argent » tout le temps, argumente de son côté Marc Lefèvre. « En 2015, il y avait des élections. Cette année il n'y en a pas. Donc c'est terminé », avance Sébastien Lafon. Les salariés reprochent le montant élevé du loyer à la SEM qui déplore, elle, un manque de transparence d'AIM Group sur la comptabilité. L'État de son côté avait accordé en 2015 un prêt avant de fermer les yeux sur les cotisations patronales impayées qu'il a fini, « après l'élection d'Emmanuel Macron » à l'Élysée, selon Sébastien Lafon, par réclamer.
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