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« Chaleur de bête et froid de canard »Une ex-vétérinaire rurale sort du silence et dévoile l'envers du décor

Elle rêvait petite de soigner les animaux mais est finalement tombée de haut. « Chaleur de bête et froid de canard » est le récit du quotidien d'une vétérinaire rurale. (©Dominique Lange)
Elle rêvait petite de soigner les animaux mais est finalement tombée de haut. « Chaleur de bête et froid de canard » est le récit du quotidien d'une vétérinaire rurale. (©Dominique Lange)

À travers son ouvrage « Chaleur de bête et froid de canard », Dominique Lange, ex-vétérinaire rurale, explique : « Je ne rêve plus d'obéir à des réglementations stupides, de pousser les éleveurs au suicide, d'avoir du sang sur les mains, de trahir mon âme d'enfant ».

Livre Chaleur de bête et froid de canard
Chaleur de bête et froid de canard : vies et morts d'une vétérinaire (©DL)

Ex-vétérinaire rurale, Dominique Lange a souhaité communiquer sur la réalité de son quotidien rythmé par la souffrance et la mort des bêtes, la détresse des éleveurs et l'impuissance du docteur.

« Je ne rêve plus d'avoir froid, d'être réveillée en pleine nuit, de risquer ma vie par bêtise, de ne plus savoir si je dois en rire ou en pleurer. Je ne rêve plus d'obéir à des réglementations stupides, de pousser les éleveurs au suicide, d'avoir du sang sur les mains, de trahir mon âme d'enfant. »

Sans jamais juger ceux qu'elle a croisés, Dominique Lange a fait le choix d'arrêter son métier « qui gagne autant » et de dévoiler l'envers du décor.

À travers les pages de son ouvrage Chaleur de bête et froid de canard, Dominique nous fait tantôt rire, tantôt pleurer mais elle nous fait principalement réfléchir sur la place de l'animal dans nos vies.

Interview de cette professionnelle qui a abandonné ses bottes et sa salopette :

Éleveur, c'est la priorité donnée aux animaux, l'humilité face à la nature, l'opiniâtreté et la résistance physique.

Web-agri : Avec tous ceux que vous avez croisés, que retenez-vous du métier d’éleveur ?

Dominique Lange : Éleveur ? C'est la priorité donnée aux animaux au quotidien, c'est l'humilité face à la nature, c'est l'opiniâtreté et la résistance physique. C'est l'accueil aussi et le sourire malgré les difficultés et une certaine vérité, un humour jamais très loin. C'est le souvenir que je garde des éleveurs, car ce sont des qualités que j'ai retrouvées chez la plupart et qui m'ont parfois émue aux larmes.

WA : Quel meilleur souvenir gardez-vous de votre métier ?

DL : Ces moments partagés autour d'un café après un acte difficile et tendu, ou après un long après-midi à vacciner dans le froid ou sous la pluie, les fous rires aussi !

WA : Vous abordez à un moment la prophylaxie de la FCO en élevage avec ces mots « un vaccin produit à la va-vite dont l’efficacité est largement contestée par les scientifiques ». Le poids des industries phytopharmaceutiques est-il selon vous si important pour leur permettre d’ordonner ce qui les arrange même si c’est inutile ?

DL : Bien sûr, inutile ou même carrément dangereux. Nous le savons tous maintenant, et il serait temps de réagir.

WA : « Paris ordonne, la campagne obéit », c’est bien ça ? Les éleveurs sont-ils selon vous devenus les victimes de trop d’obligations ?

DL : J'ai souvent été excédée par l'inhumanité des administratifs, le gros décalage entre leur vérité et le terrain. Les vétérinaires ruraux en sont victimes comme les éleveurs.

Nous savons bien qui « fait du beurre » sur le dos de ceux qui travaillent, alors ne nous trompons pas de cible.

WA : Le vétérinaire rural est quelquefois mal vu par sa clientèle. Avez-vous eu parfois le sentiment de « faire votre beurre » sur le dos de certains éleveurs ?

DL : Non, il faut dire que je n'ai jamais travaillé à mon compte mais toujours salariée d'autres vétos. Dans toutes les professions, il y a des gens désabusés que l'argent console d'une passion envolée, et qui deviennent cyniques. Pourtant, les vétérinaires qui ont choisi "la rurale" ne le font pas pour faire fortune, ils gagnent en moyenne trois fois moins qu'en soignant les petits animaux. Ils font de plus en plus de trajets, et ne sont plus appelés que pour les gros pépins... Il me semble que mettre face à face éleveurs et vétérinaires est une fausse route, qu'ils sont plutôt dans le même camp, ceux qui bossent, qui se lèvent la nuit, qui ont froid, qui prennent des risques auprès des animaux. Nous savons bien qui « fait du beurre » sur le dos de ceux qui travaillent, alors ne nous trompons pas de cible et essayons plutôt de nous associer pour tenter de faire front face aux industriels et aux financiers.

WA : Vous avez arrêté car « la mort vous collait à la peau » mais dans votre récit, la mort que vous donniez à chaque animal que vous euthanasiez semblait obligatoire, voire même salvatrice de toute souffrance, non ?

DL : J'emploie ces termes à propos des euthanasies en série que j'ai été amenées à pratiquer suite à la fermeture d'une fourrière-refuge pour chiens et chats. Il ne s'agissait alors pas de mettre fin à leur souffrance, si ce n'est celle de la vie en captivité. Il y a aussi le travail en abattoir dont on ne sort pas indemne...

WA : Avec ce que vous avez rencontré, vous considérez-vous désormais comme une antispéciste ?

DL : Je ne réfléchis pas en ces termes et je fuis les étiquettes. Mais oui ! Si être antispéciste c'est reconsidérer la place de l'homme dans l'univers, si c'est inviter l'humain à plus d'humilité, alors oui ! L'intérêt du débat étant d'amener chacun à reconsidérer sa place dans l'univers, de provoquer une prise de conscience individuelle, d'inviter l'humain à faire le monde autrement, et vite !

WA : Enfin, quelle est désormais votre profession ?

DL : Dans cet esprit, me voici auteur et éditeur indépendant. Et je pense notamment écrire pour les jeunes générations. Le Zèbre Volant édition, vise à « mieux voir le monde pour mieux le transformer ». Témoigner de ce que j'ai vu et vécu, parce que je pense qu'il faut avant tout voir la vérité telle qu'elle est. Relayer le témoignage d'autres personnes, dans d'autres professions... Et puis rêver d'un monde meilleur, l'imaginer, l'inventer. Le Zèbre Volant est un animal foncièrement optimiste : L'avenir n'est pas ce qui va arriver mais ce que nous allons faire, écrivait Henri Bergson.

Rédactrice en chef de Web-agri

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