Environ 350 tracteurs sont entrés dans Paris pour une nouvelle journée de mobilisation agricole, cette fois-ci aux couleurs de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs, afin d'exiger des « actes concrets et immédiats » du gouvernement qui peine à faire face à la colère agricole.
Peu après 8h00, quelque 250 tracteurs étaient arrivés au Quai d'Orsay, non loin de l'Assemblée nationale, sur les 350 recensés par les forces de l'ordre comme participant à la mobilisation et les 500 attendus par la FNSEA, selon un point de la préfecture de police. Ces tracteurs arrivent du Nord, de l'Eure-et-Loir, du Loiret et des départements de la grande couronne parisienne et sont escortés par la police, jusqu'au quai d'Orsay où se trouve leur point de rassemblement.
À 7h30, une file ininterrompue de tracteurs s'étirait depuis l'Assemblée nationale, devant laquelle a été déployée une banderole "La révolte paysanne reprend", a constaté une journaliste de l'AFP, et où le Premier ministre Sébastien Lecornu a décidé de leur permettre de passer la journée, selon une source proche du dossier. Des prises de parole sont en cours en milieu de matinée avant une distribution de galette des rois.
Un premier convoi d'une quinzaine de tracteurs arborant des drapeaux de la FNSEA et des Jeunes Agriculteurs et issus des Yvelines était entré dans Paris peu avant 06h00. Vite rejoints par des dizaines d'autres véhicules, ils ont remonté l'avenue Foch et les Champs-Elysées en klaxonnant abondamment, escortés par des camions de CRS. La Coordination rurale a dénoncé mardi sur X « la différence de traitement du gouvernement face à nos mobilisations », en référence aux interdictions auxquelles le deuxième syndicat a fait face en amenant ses tracteurs jeudi à Paris.
Fabrice Moulin, 52 ans, céréalier dans l'Eure, faisait partie des premiers à descendre la célèbre avenue parisienne et s'en serait bien passé : « Cela fait deux-trois ans qu'on enchaîne des contre-performances. Le prix des engrais grimpe et celui des céréales n'est pas au niveau. La première année on tient, la deuxième année on pioche dans la trésorerie, mais là, on arrive au bout de l'histoire. »
🟢🚜 Plus de 350 tracteurs dans Paris !
— La FNSEA (@FNSEA) January 13, 2026
Grand soutien aux fédérations, mobilisées aujourd’hui dans la capitale pour défendre nos valeurs !
Le monde agricole est debout pour refuser le Mercosur, défendre ses revenus, ses normes et notre souveraineté alimentaire.
On reste… pic.twitter.com/E9djZEROM9
« Plus de 500 tracteurs et 800 agriculteurs »
"Pas de pays sans paysan", "pas de paysan => pas d'alimentation", indiquait un panneau accroché à l'un des tracteurs, qui sont bien rangés sur plus d'un kilomètre le long de la Seine. Une démonstration de force, dans le calme. Certains agriculteurs, équipés de remorques, ont même prévu matelas et duvets pour prolonger la journée de mobilisation agricole. D'autres ont apporté du bois, « pour les braseros » s'il faut passer la nuit.
La préfecture de police comptait à 10h00 à Paris quelque 400 manifestants rassemblés aux abords de l'Assemblée nationale et 353 tracteurs positionnés quai d'Orsay. Damien Greffin, responsable du syndicat pour le grand bassin parisien, a pour sa part évoqué « plus de 500 tracteurs et 800 agriculteurs ».
« On n'est pas pour l'anarchie mais trop de règles tue les règles. Aujourd'hui, on ne vit plus de notre activité », ajoute-t-il, évoquant le chapelet de mauvaises nouvelles pour l'agriculture : crise sanitaire liée à la dermatose nodulaire contagieuse (DNC), l'accroissement du coût des engrais, l'accord UE-Mercosur en passe d'être signé. « Si on veut garder la souveraineté alimentaire, qu'on nous laisse exercer notre métier », dit à l'AFP Fabrice Moulin, 52 ans, qui cultive des céréales dans l'Eure, à proximité des Yvelines.
Pour Baptiste Zado, qui exploite une ferme en polyculture-élevage avec son père dans les Yvelines, en région parisienne, « on a besoin qu'on nous sécurise le marché français. L'élevage français doit passer avant l'élevage brésilien ». « On ne peut plus se serrer la ceinture », affirme ce membre des Jeunes Agriculteurs.
« Ne pas envoyer les jeunes dans le mur »
« On est au bout du bout, ça fait trois ans qu'on ne dégage pas de revenu agricole. Les politiques sont incapables de nous donner un cap », a déclaré mardi devant l'Assemblée nationale Guillaume Moret, 56 ans, venu en tracteur depuis le Val d'Oise et responsable FNSEA en Île-de-France. « On ne partira pas sans des mesures qui nous permettent de retrouver un peu de souffle. »
« Il y a deux ans, on a retourné les panneaux (indiquant le nom des communes) en disant : "On marche sur la tête". Aujourd'hui, on marche toujours à l'envers. La France est un peu plus affaiblie, l'Europe va signer l'accord avec le Mercosur et on attend toujours des mesures concrètes dans nos fermes », résume Luc Smessaert, agriculteur dans l'Oise et vice-président de la FNSEA.
« On ne sait même plus ce qui est prioritaire tellement il y a de choses qui ne vont pas », lâche Emeric Duchesne, 43 ans, qui cultive 200 hectares dans l'Oise. « Il faut que le gouvernement arrête de nous parler de renouvellement des générations », tempête Clément Tropier, président des JA en Ile-de-France. « Ce dont on a besoin, c'est d'une vision claire, pour ne pas envoyer les jeunes dans le mur. »
« Peur de retrouver des collègues au bout d'une corde »
Comme la plupart des jeunes agriculteurs, Paul Dherouville, 29 ans, a « deux boulots » : « Faire pousser du blé ne rapporte plus assez (...) je suis aussi salarié d'une ferme voisine ». Changer de cultures ou diversifier, en développant de l'élevage par exemple, implique des investissements. « C'est compliqué d'investir, surtout quand on n'a aucune certitude sur les rendements » futurs, indique Albéric Prieur, jeune céréalier dans le Val-d'Oise.
« L'agriculture, c'est un métier de passion, mais c'est aussi une entreprise à faire tourner », rappelle Gwenaëlle Desrumaux, présidente des JA de l'Oise. Elle dit son dégoût des politiques qui ne viennent que pour « la photo avec les tracteurs ». Elle plaide pour élargir les critères de prêts aux jeunes en difficulté, ses collègues qu'elle a « tout le temps peur » de retrouver au « bout d'une corde ».
L'action a lieu à l'initiative de la FRSEA Grand bassin parisien, une entité englobant l'Île-de-France et des départements de régions voisines, qui réclame des actes pour défendre la souveraineté alimentaire. Des actions coup de poing ont déjà eu lieu de la part de la Coordination rurale et de la Confédération paysanne.
Le barrage de l'A64 levé après un mois de blocage
À l'autre bout de la France, le barrage agricole sur l'A64 près de Toulouse était lui en cours de démantèlement par les forces de l'ordre mardi, un mois après avoir été érigé, a-t-on appris de sources concordantes. « Nous sommes encerclés par les gendarmes », a déclaré par téléphone à l'AFP Jérôme Bayle, porte-voix des "Ultras de l'A64" qui tiennent ce barrage depuis le 12 décembre. Les journalistes sont maintenus à l'écart.
À quelques jours de la signature de l'accord UE-Mercosur, samedi au Paraguay, les agriculteurs ont multiplié leurs opérations de protestation, comme au Havre, premier port français de commerce, où des filtrages ont été mis en place, sans bloquer l'activité, toutefois : depuis ce weekend, des agriculteurs « contrôlent » les camions frigorifiques et vérifient la provenance des produits.
Ils ont découvert « des produits qui n'ont pas les mêmes normes de production » que les nôtres, avait déploré auprès de l'AFP Justin Lemaître, secrétaire général des Jeunes Agriculteurs en Seine-Maritime, réclamant « que les importations respectent nos standards de production ». Les agriculteurs ont aussi mené des actions au péage de Fresnes-lès-Montauban (Pas-de-Calais) sur l'A1.
Pour les détracteurs du traité commercial avec les pays du Mercosur (Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay), cet accord va bousculer l'agriculture européenne avec des produits importés moins chers et pas forcément respectueux des normes de l'UE, faute de contrôles suffisants.
« Colère légitime »
Les ports de Bayonne, La Rochelle, ont également été le théâtre de blocages de la part de divers syndicats agricoles, lesquels se sont également mobilisés devant les préfectures ou sur les routes à Metz, Pau, Périgueux, Poitiers, Dax et Limoges.
Cette nouvelle mobilisation, débutée en décembre dans le Doubs puis en Ariège en opposition à la gestion gouvernementale de la dermatose nodulaire contagieuse (DNC) bovine, s'était musclée la semaine dernière avec l'entrée de tracteurs dans Paris et exprime le ras-le-bol général d'une profession confrontée directement aux aléas climatiques et économiques. Les agriculteurs ont le sentiment d'un éternel recommencement, dénonçant un cycle de manifs-promesses-manifs.
« La colère des agriculteurs est profonde et leurs revendications sont légitimes, et nous les entendons au plus haut niveau du gouvernement », a répondu lundi matin sur BFMTV la ministre de l'agriculture Annie Genevard, après avoir annoncé vendredi des mesures en faveur des céréaliers, des viticulteurs ou encore des éleveurs, sans calmer la mobilisation.
« La révolte paysanne redémarre aujourd'hui et nous resterons ici jusqu'à ce qu'on ait des réponses. On demande à être reçus par le Premier ministre », a déclaré à ses troupes Damien Greffin. « On ne bougera pas d'ici tant qu'on n'aura pas été reçus et entendus », a-t-il ajouté, applaudi par les manifestants, rassemblés autour d'une estrade improvisée faite de ballots de paille. Vous avez vos duvets ? ». « Ouais ! », hurle la foule. « Vos casse-croûte ? ». « Ouais ! »
Le gouvernement a promis une accélération
Dans le même temps, la ministre de l'agriculture Annie Genevard a promis « d'accélérer », dans un message posté sur X. « Les agriculteurs veulent que cela accélère. Nous allons accélérer. Avec le Premier ministre et le gouvernement, nous poursuivons le travail d'élaboration de propositions concrètes ce jour pour permettre à ceux qui nous nourrissent de remplir leur mission », a-t-elle déclaré, sans plus de précisions.
Le vice-président de la FNSEA, tout en rappelant l'opposition à l'accord de libre-échange UE-Mercosur, qui devrait être signé samedi au Paraguay, a listé quatre autres « priorités » nationales défendues ce mardi.
Le syndicat demande « une loi spéciale » pour aborder « la prédation du loup, les moyens de production et le sujet de l'eau, un moratoire sur l'ensemble des sujets eau, la suspension de la dernière version de la directive nitrates » qui fixe les calendriers d'épandage des engrais, en « totale déconnexion du terrain », et des mesures fiscales, notamment « une déduction pour aléas économiques » pour amortir les chocs du marché.
En fin de matinée, les manifestants ont échangé avec la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet, qui a annoncé une séance le 10 février consacrée à l'application notamment de la loi Duplomb, réclamée par l'alliance FNSEA-JA. Arnaud Rousseau, venu sur place, a annoncé un rendez-vous à Matignon avec des responsables de la FNSEA. Celui-ci se tiendra à 14h30 avec le cabinet du Premier ministre, précise-t-on à Matignon, qui prévoit une deuxième salve d'annonces dans l'après-midi.
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