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Comment financer son installation? (7/7)Benoît Rubin (Idele) répond aux questions, nombreuses, que vous vous posez

 « L'essentiel  est de trouver un accord entre le cédant et le repreneur, pour que la valorisation soit suffisante pour le premier tout en permettant au second de vivre correctement », met en avant Benoît Rubin de l'idele.(©Terre-net Média)
« L'essentiel  est de trouver un accord entre le cédant et le repreneur, pour que la valorisation soit suffisante pour le premier tout en permettant au second de vivre correctement », met en avant Benoît Rubin de l'idele.(©Terre-net Média)

Share milking, coopératives de production, parts sociales, EBE, efficience du capital engagé quand on s'installe... Le webinaire sur les solutions innovantes de financement de l'installation en agriculture, et notamment en élevage laitier, organisé par la rédaction fin 2020 avec Benoît Rubin de l'Idele, avait suscité de nombreuses questions très pointues et pertinentes de la part des participants. Tour d'horizon de certaines d'entre elles avec les réponses de l'expert.

 

Éric : Le share milking, c'est un peu comme du métayage ?

Benoît Rubin : C'est très juste, mais sous une forme plus aboutie que dans les années 60 et même avant en France, plus moderne et j'espère plus équilibrée. Dans le cadre de cette étude (voir en fin de page), nous sommes allés en Nouvelle-Zélande où nous avons vu des share milkers heureux ! C'est important de le dire ! En outre, il s'agit d'un vrai tremplin vers l'installation en élevage

Sébastien : Toujours sur le share milking, quelle est la durée de la phase transitoire ? Quelles sont les modalités de rachat ? Y a-t-il des incitations fiscales ?

Benoît Rubin : On peut faire du share milking toute sa vie ! Il n'y a ni obligation juridique ni échéance de reprise des capitaux. Mais en général, ceux qui y ont recours aspirent à devenir propriétaires de l'exploitation agricole. Une fois installés, certains emploient à leur tour des share milkers ou reprennent d'autres fermes via ce dispositif.

En Nouvelle-Zélande, un tremplin vers l'installation en élevage laitier.

Fiscalité des parts sociales

Éric : Ne faudrait-il pas une réforme de la fiscalité sur la vente de parts sociales qui avantage celui qui cède par rapport au repreneur qui a, pour dépense, les annuités d'achat mais seulement les intérêts d'emprunt en charge ?

Benoît Rubin : Je ne suis pas fiscaliste. Je sais simplement que des propositions ont été faites, notamment par le syndicat Jeunes Agriculteurs, pour modifier la fiscalité et faciliter la transmission des exploitations agricoles. L'essentiel étant de trouver un accord entre le cédant et le repreneur pour que la valorisation soit suffisante pour le premier tout en permettant au second de vivre correctement. Ensuite des outils, juridiques, entre autres, sont là pour ajuster le capital social. La fiscalité en est un mais l'enjeu est surtout la bonne estimation de la valeur de reprise, qui doit tendre le plus possible vers une valeur économique plutôt que patrimoniale.

L'enjeu surtout : la bonne estimation de la valeur de reprise.

Bruno : Pourquoi considère-t-on l'exploitation agricole comme un tout au lieu de la séparer du capital immobilier, foncier, etc. ?

Benoît Rubin : Dans l'ouest de la France où je travaille, les agriculteurs, notamment les éleveurs laitiers, sont majoritairement locataires. Et quand ils sont propriétaires, les terres ne sont pas au bilan, d'autres entités juridiques portant le capital. Via des systèmes comme le portage du foncier, développé principalement par les Safer, cette dissociation existe déjà. Certains craignent une mainmise de cet organisme sur les terres agricoles des jeunes installés, je crois au contraire que c'est une réelle opportunité pour leur simplifier l'accès au foncier, le principal obstacle à l'installation en agriculture. Travailler sur le regroupement du parcellaire est un autre levier intéressant.

À propos des coopératives de production

Bruno : Dans les formes coopératives que vous avez présentées, il n'y a donc pas de revalorisation des parts sociales ?

Benoît Rubin : Les Scaec et Scop ne sont pas dans une logique de valorisation du capital à la sortie. C'est la grosse différence par rapport aux dispositifs en vigueur dans le domaine agricole. Dans ces structures, le jeune est salarié et touche donc un salaire.  Comme dans toutes entreprises, il y a un résultat comptable chaque année, partagé selon la loi et les statuts entre les primes pour les salariés, d'intéressement en quelque sorte, les salariés apporteurs individuels de capitaux et les réserves impartageables. Ces dernières, comme leur nom l'indique, ne doivent pas bénéficier aux sortants. C'est la même chose dans n'importe quelle coopérative : à leur sortie, les coopérateurs ne récupèrent que leur capital social, pas l'ensemble des capitaux propres de la structure.

Une question d'EBE...

Philippe : Quels sont les indicateurs qui conditionnent l'accès à l'emprunt pour financer le capital à reprendre ?

Décalage entre capitaux engagés et EBE dégagé.

Benoît Rubin : C'est le problème du retour sur investissement, c'est-à-dire du décalage entre les capitaux engagés et l'EBE dégagé. En bovins viande par exemple, pour 1 € d'EBE, il faut engager entre 8 et 10 € de capital. Impossible donc à la fois de rembourser le capital et de vivre décemment. Quand les capitaux sont importants, l'écart avec l'EBE réalisé peut être très grand. La question centrale est alors : de combien de capitaux a-t-on besoin pour obtenir 1 € d'EBE ? Cela revient à réfléchir à l'efficience du capital, autrement dit son utilité pour produire du résultat et du revenu disponible. Les principaux freins à l'installation en agriculture, d'après les acteurs qui travaillent dans ce domaine, sont d'abord le capital investi et le résultat obtenu plus que l'accès au crédit.

Réfléchir à l'utilité du capital pour produire du résultat et du revenu.

Plusieurs interrogations sous-jacentes se posent derrière ces constats : que reprend-t-on ? Quels sont l'état et la fonction des différents outils ? Quels résultats vont-ils permettre de réaliser ? En quoi vont-ils ou non améliorer les conditions et le temps de travail ? Des problématiques très fortes en particulier en bovins lait. L'indicateur le plus judicieux serait alors, pour chaque investissement, le coût du temps gagné. L'intérêt : comparer plusieurs investissements entre eux, ou plusieurs stratégies entre elles, pour savoir lequel ou laquelle est le(la) plus compétitif(ve). Très clairement, il y a certains biens qu'il ne vaut mieux pas reprendre au moment de l'installation.

Évaluer le coût du temps gagné.

... Ou plutôt d'efficience du capital engagé

Ginette : Quel pourcentage d'EBE/actif faut-il rechercher à l'installation ?

Benoît Rubin : En élevage laitier, le ratio EBE/1 000 l de lait, souvent utilisé, est selon moi très parlant. Pour une production conventionnelle en zone de plaine, à partir de 1 000 € d'EBE mobilisé, il y a tension surtout quand l'autofinancement est faible. Plus généralement, le ratio EBE en charge de main-d'œuvre/produits ne doit pas être inférieur à 35 %. L'efficience du capital se mesure aussi par le produit dégagé. 

Thierry : Le financement du fonds de roulement par les banques, pour ne pas tendre la trésorerie des jeunes, est-ce envisageable ?

Benoît Rubin : C'est un réel enjeu. Cela renvoie à l'insuffisance de trésorerie, fréquente en élevage laitier, mise d'ailleurs en évidence par l'observatoire national que nous avons mis en place en 2015 avec la CNE (Confédération nationale de l'élevage). 

Et ailleurs en Europe ?

Sébastien : Avez-vous étudié les avantages comparatifs dans les pays où il n'y a pas reprise du capital à chaque génération, comme en Allemagne par exemple ?

Racheter le capital à chaque génération, une logique de moins en moins pérenne.

Benoît Rubin : Des études de Christophe Perrot, de l'Idele, et Vincent Le Chatelier, de l'Inrae, montrent l'intérêt des systèmes de transmission agricole d'Europe du Nord et d'Irlande, où il n'y a pas d'héritage égalitaire entre les enfants. L'aîné, qui reprend l'exploitation, a la charge de ses parents, voire de ses frères et sœurs mineurs. Cela modifie complètement la constitution du capital, entraîne la formation d'exploitations de grande taille et change radicalement la donne quant au revenu disponible. Savoir si culturellement on est prêt à accepter cela en France est une autre question. Toutefois, je vois mal comment pourrait perdurer cette logique où le jeune doit racheter à chaque génération un capital de plus en plus important pour des niveaux de prélèvement privé de plus en plus bas. Sans copier le modèle allemand, il va falloir innover pour trouver des alternatives. 

Tous les outils, permettant une reprise progressive du capital, sont intéressants.

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Comment financer son installation agricole

Journaliste installation/transmission des exploitations

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