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Abattoir mobile à la fermeÉmilie Jeannin : « Le transport et l’abattage gâchent le travail de l'éleveur »

Suite aux États généraux de l'alimentation, l'expérimentation de l'abattage mobile en ferme est lancée pour les quatre ans à venir. Ce projet est porté par Émilie Jeannin, éleveuse de Charolaises en Côte-d'Or, qui lance Le bœuf éthique, une nouvelle filière de viande bovine. L'éleveuse explique : « L'abattage des animaux à la ferme dans des camions dédiés permettra de supprimer le stress lié au transport et à l'ambiance des abattoirs actuels. » Le premier camion français devrait arriver courant 2019 et sillonner le bassin allaitant de l'hexagone.

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Installée depuis 2006 sur l’exploitation familiale à Beurizot en Côte-d’Or, Émilie Jeannin élève avec son frère Brian environ 200 bovins charolais sur une surface globale de 260 ha. En 1996, leur père lance la boucherie à la ferme en aménageant un local de découpe et de vente directe sur l’exploitation. Depuis leur installation en 2006, le frère et la sœur poursuivent ce travail et passent environ 30 bêtes/an dans leur magasin à la ferme.

« Notre travail d’éleveur peut être saccagé par le transport et l’abattage »

En 2016, Émilie rencontre Franck Ribière, réalisateur du film « Steak (R)évolution » (sorti en 2014) qui met en lumière une production de viande de qualité. « Il avait pour projet de lancer un second film en France », explique l’éleveuse. Si le film n’a pas vu le jour, une véritable réflexion les a animées autour de la viande : « On a identifié cinq facteurs qui influencent la qualité de la viande : la race de l’animal, son alimentation, sa docilité, l’abattage et la phase de maturation et découpe. L’abattage, qui est vecteur de stress et impacte donc la qualité de la viande, est le seul facteur sur lequel nous, éleveurs, n’avons pas de prise. »

Après avoir entendu parler d’un système d’abattage à la ferme en Suède, Émilie et Frank décident de s’y rendre pour voir de quoi il s’agit. « C’est l’abattoir qui vient aux animaux et non l’inverse, explique l’agricultrice. La chaîne est constituée de plusieurs remorques qui permettent de passer 6 animaux/heure de façon autonome. Je faisais déjà très attention lorsque j’emmenais mes animaux se faire abattre à Autun (à 40 minutes en voiture de la ferme), mais en rentrant de Suède je me suis dit "je ne veux plus élever d’animaux s’ils ne sont pas abattus de cette manière". En fait, je me suis rendu compte que tout le travail des éleveurs pouvait être saccagé par le transport et l’abattage. » L’éleveuse en est convaincue : ce système est plus respectueux du bien-être animal en évitant tout ce stress lié au transport et à l’ambiance des chaines d’abattage.

Originaire de Suède, le camion d'abattage français sera quelque peu différent : la chaine sera par exemple adaptée au gabarit des races françaises. Il répondra bien entendu à toutes les normes sanitaires imposées dans un abattoir classique.
Originaire de Suède, le camion d'abattage français sera quelque peu différent : la chaîne sera par exemple adaptée au gabarit des races françaises. Il répondra bien entendu à toutes les normes sanitaires imposées dans un abattoir classique. (©Hälsinggestintan)

Le bœuf éthique : une nouvelle filière d’abattage mobile à la ferme

L’expérimentation de l’abattage mobile a été adoptée en juillet 2018 par l’Assemblée nationale et le Sénat à la suite des États généraux de l'alimentation dans le cadre du projet de loi pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire. L’expérimentation devrait durer quatre ans afin d’identifier son impact sur le bien-être animal. La société Le bœuf éthique est quant à elle née en 2016 et a eu le temps de préparer son projet pour accueillir cette avancée législative. Elle devrait alors prochainement accueillir le premier abattoir ambulant de bovins en France.

Un million d'euros pour le camion d'abattage mobile
« Nous attendons encore le déblocage des fonds mais le camion devrait arriver en 2019, annonce Émilie. Il proviendra de Suède et nous coûtera un peu plus d’un million d’euros. » Il s’agit là de la création d’une toute nouvelle filière : ce ne sont pas des éleveurs qui achèteront ce camion mais bien la SAS. « Le bœuf éthique s’occupe de l’achat du camion et de l’embauche des cinq personnes sur la chaîne d’abattage. La société achètera les animaux vivants en fermes et s’occupera de l’abattage, la découpe, la maturation puis la revente de la viande en GMS, boucheries, collectivités locales, etc. » L’expérimentation devrait commencer en Côte d’or et s’étendre par la suite sur l'ensemble du bassin allaitant. « Le projet intéresse beaucoup d’éleveurs. Les déplacements seront d’abord restreints, le temps de tout maîtriser puis nous irons dans les régions où il y aura de la demande. »

« On doit pouvoir gagner notre vie avec la viande »

« Le camion ne pourra pas se déplacer pour un seul animal, explique Émilie. Les coûts engendrés sont trop importants. Ce n’est peut-être pas le système le mieux adapté pour la vente directe. Il faudra alors s’adapter. Pour ma part, les 30 bêtes que j’écoule sur l’année au magasin ne passeront plus qu’en 4 fois. Mes clients devront s’organiser et faire du stock pour l’année. Ce n'est peut-être pas plus mal : la vente directe me prend beaucoup de temps. En groupant les ventes, je pourrai davantage me consacrer à l’élevage. »

L’objectif de cette filière est certes d’améliorer le bien-être animal mais aussi de mieux rémunérer les producteurs. La fondatrice affirme « On doit pouvoir gagner notre vie avec la viande. Pour que ça marche, notre modèle économique doit tenir la route ; il faudra établir un système de contractualisation et de roulement entre les éleveurs pour anticiper le déplacement du camion. Au niveau de la rémunération, c’en est fini du prix au poids. Nous attribuerons des bonus en fonction de la qualité de la viande : le poids de carcasse ne devra pas dépasser les 400 kg avec un rendement viande pas trop élevé, la tendreté et le gras persillé seront aussi évalués selon les retours clients. Les bonus seront touchés par les éleveurs deux mois après la vente de leurs animaux. »

« La ferme d’Émilie » : communiquer plus et mieux sur l’élevage 

Très active, Émilie est également engagée dans le projet de film de la réalisatrice Nathalie Lay : La ferme d’Émilie. « Il s’agit d’un court métrage qui sera diffusé gratuitement pour expliquer au grand public qu’on peut avoir des élevages vertueux et de montrer que c’est possible de faire autrement. » Selon l’éleveuse, il est important de communiquer auprès du grand public : « Il faut parler de l’élevage et essayer d’améliorer la filière. »

Si Émilie tente de faire évoluer l’opinion publique, elle ne conçoit ni les attaques de végans extrémistes, ni les choix pris par l’organisation de la filière viande : « Le fait de produire en France des animaux pour les exporter vivants à l’étranger ou de devoir les transporter sur de longues distances pour les faire abattre est inconcevable mais pas que pour les végans : pour les consommateurs mais aussi les éleveurs. » En réponse aux extrémistes qui voudraient abolir l’élevage, Émilie répond : « On ne peut pas mettre l’élevage à la poubelle mais on peut creuser pour améliorer la filière. »

Le film La ferme d’Émilie est en cours de tournage et devrait sortir pour le premier trimestre 2019. Découvrez dès à présent les premières images via ce teaser :

Rédactrice en chef de Web-agri

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