Devant la crise qui accable les producteurs de lait, l'Institut de l'élevage a conduit une étude dont la finalité était d'objectiver les difficultés de trésorerie et l'endettement des élevages laitiers de plaine. Cette analyse s'est construite sur plusieurs données : les résultats Rica et réseaux d'élevage entre 2007 et 2013 (plus de 30 000 exploitations), les données de CER France issues de dix départements du Grand Ouest de 2013 à 2015, et une enquête auprès des créanciers (coop, Cuma...) début 2016.
Premier constat accablant : entre 2007 et 2013, bien avant la crise actuelle, la part des exploitations avec une trésorerie négative est passée de 24 à 34 %. Concrètement, ces éleveurs ne soldent pas leurs dépenses d'une année sur l'autre et voient leurs dettes à court terme augmenter anormalement : (31 000 €). Dans le même intervalle, la production est en hausse de 40 800 litres/UMO. Mais le ratio marqueur de l'efficacité économique - l'EBE avant MO/produit - passe de 34 à 30 %. Et les « bonnes années », en termes de prix du lait (2013-2014), n'améliorent pas suffisamment les résultats pour constituer de l'épargne de précaution. En cause, la volatilité du prix du lait évidemment, mais aussi l'augmentation des tarifs sur les charges. S'ajoute une diminution des aides Pac par effet de dilution, car l'augmentation de la production s'est souvent faite sans agrandissement foncier. Des facteurs externes qui ne doivent pas en masquer d'autres, liés à la conduite de l'exploitation.
« Des ruptures dans les performances technico-économiques, qualité du lait, charges d'alimentation, etc., liées à l'augmentation des troupeaux, ne sont pas étrangères à l'insuffisance d'EBE, signale Benoît Rubin (Idele). Avec un ratio EBE/produit (avant charge de MO et cotisations sociales) inférieur à 40 %, il n'apparaît pas souhaitable d'aller chercher des volumes supplémentaires avant d'avoir amélioré l'efficacité du système. Car l'agrandissement du troupeau génère naturellement plus de capital, donc plus de charges financières qui fragilisent le revenu. » C'est l'adage : faire mieux avant de faire plus.
« Banquiers à la place du banquier »
Autre cause des difficultés : le montant des investissements. Entre 2013 et 2015, pour produire 43 000 litres supplémentaires, l'étude constate un investissement de 150 000 €.
« Ce décalage entre le capital mobilisé et l'EBE dégagé est inquiétant. Il est urgent de raisonner plus finement les investissements », insiste Benoît Rubin. Le piège de l'optimisation fiscale et sociale apparaît ici cruellement.
Benoît Rubin remarque aussi l'absence de financement bancaire des augmentations d'effectifs et de stocks, et l'utilisation insuffisante de la modulation de remboursement pour les annuités. Résultat : avec la chute du prix du lait, les encours auprès des créanciers des éleveurs (coop, Cuma, fournisseurs divers) sont en nette augmentation. Ils deviennent « banquiers à la place du banquier ». « Et cela engendre des difficultés sociales et une pression psychologique sur les éleveurs, regrette Benoît Rubin. Ces producteurs ne passeront pas la crise seuls. Un engagement collectif de la filière, soutenu par les pouvoirs publics, est indispensable. »
DOMINIQUE GRÉMY
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