Sa graine est minuscule, invisible aux yeux des consommateurs, mais le soja est le poids lourd de nos systèmes agroalimentaires. Malgré ses vertus agronomiques, alimentaires et énergétiques, cette légumineuse n’a jamais bénéficié d’une image valorisante, à l’inverse de l’importance symbolique et religieuse du blé, du riz ou du maïs. Cultivé depuis 5 000 ans, ce n’est que depuis un siècle qu’il a quitté son berceau asiatique pour un essor fulgurant, semant au passage guerres commerciales et dépendances problématiques. Entretien avec Olivier Antoine, directeur général du cabinet ORAE Géopolitique et auteur de « Géopolitique du soja », paru aux éditions Armand Colin en 2025.
Propos recueillis par Valérie Péan, directrice de la Mission Agrobiosciences de l’Inrae et rédactrice en chef de la Revue Sesame
Sesame : Comment illustrer l’importance et la puissance du soja dans nos systèmes agricoles et agro-alimentaires mondiaux ?
Olivier Antoine : En commençant par rappeler qu’il est au cœur de la guerre commerciale sino-américaine qui sévit depuis 2018 en matière de taxations douanières. Avec, depuis peu, une situation relativement inédite : au printemps 2025, la Chine, premier consommateur et importateur de soja au monde, annonce brutalement suspendre tout achat de soja américain — elle en avait acheté 27 millions de tonnes l’année précédente — et présente explicitement cette mesure comme un moyen de faire plier Donald Trump qui a surtaxé les exportations chinoises.
Un événement qui souligne l’aspect stratégique de cette légumineuse, non seulement d’un point de vue conjoncturel, mais aussi structurel. De fait, depuis la fin de la seconde guerre mondiale, le soja est devenu la pierre angulaire de la sécurité alimentaire mondiale, qui repose actuellement sur une diète de type occidental, intégrant une consommation importante de produits carnés. Or, sans l’apport du soja pour nourrir les animaux, impossible de produire de la viande de manière industrielle.
Continuons sur cette guerre commerciale. Vers qui s’est alors tournée la Chine pour s’approvisionner ?
Jusqu’à présent, très majoritairement au Brésil. S’y ajoute depuis peu l’Argentine, qui fournissait déjà la Chine mais jusque-là en bien moindres quantités, car elle a fait le choix très tôt de transformer son soja sur son sol, ce qui lui permet de le vendre plus cher, en intégrant la valeur ajoutée. Or il s’est passé un fait nouveau à l’automne 2025. Le président argentin, Javier Milei, qui pensait perdre les élections législatives de mi-mandat (NDLR : le 26 octobre), ce qui aurait fragilisé l’économie et la monnaie du pays, a obtenu de Donald Trump la promesse d’un prêt en devises à hauteur de 20 milliards de dollars. Du coup, dès le 22 septembre, Javier Milei s’est empressé de supprimer temporairement – jusqu’au 31 octobre – les droits de douane sur les céréales et oléagineux pour engranger des dollars et soutenir le peso, le prêt américain lui permettant de compenser la perte des recettes douanières. Concernant le soja, ces taxes sont ainsi passées de 35 % à zéro !
La Chine s’est alors précipitée pour acheter massivement ces grains un tiers moins cher au cours de cette période. Elle a ainsi été doublement gagnante : non seulement elle a tenu tête aux États-Unis en boudant son soja, mais c’est via l’argent de Trump qu’elle a bénéficié de prix moindres. Depuis, la situation est revenue à la normale et fin octobre, Pékin aurait promis de recommencer à s’approvisionner de manière importante aux États-Unis, comme ils s’y étaient engagés en 2018… sans jamais revenir aux volumes d’avant la guerre commerciale !
Le soja est donc une arme dans les négociations commerciales mondiales. Serait-ce qu’il est irremplaçable ?
Disons qu’il est difficilement détrônable dans la configuration actuelle du système agro-alimentaire industrialisé. C’est une filière très rentable, la moins chère du marché, qui a bénéficié de forts investissements en recherche, en logistique et en transformation, désormais largement amortis. Aussi, substituer au soja d’autres protéagineux ou des insectes dans l’alimentation animale coûte-t-il beaucoup plus cher et se répercuterait sur le prix des produits carnés pour le consommateur. N’oublions pas que dans le prix final d’un poulet, la moitié recouvre le coût de son alimentation.
Développer une filière soja en France et en Europe, comme certains le prônent depuis des années, voire des décennies, est-il quand même réalisable ?
La situation est peu favorable. Comme je le disais, le système existant outre-Atlantique est très bien huilé, verrouillé et performant. Pour le concurrencer, il faudrait arriver d’emblée sur les marchés avec des volumes significatifs. Or la France n’est pas l’Ukraine. Là-bas, ils sont effectivement parvenus depuis quelques années à créer une filière, grâce à des coûts moindres et surtout des exploitations qui atteignent jusqu’à 500 000 ha, ce qui permet d’amortir les machineries. Sans oublier cet autre point majeur, la recherche semencière.
Les trois premiers producteurs de soja au monde – États-Unis, Brésil et Argentine – disposent de variétés OGM très productives et de toutes les « avancées » qui les entourent : le semis direct et l’usage du glyphosate pour détruire les adventices. Il faut savoir en effet que le soja a un point faible : lors de son enracinement, il est très sensible à la concurrence des mauvaises herbes. Si je résume, la France produit sur de petites parcelles, avec des semences moins productives, qui doivent lutter lors de leur démarrage. Résultat : des rendements qui dépassent à peine 1 à 1,5 tonne/ha (NDLR : soit trois fois moins qu’au Brésil et aux États-Unis). Cela explique notre degré de dépendance protéique très élevé.
Une dépendance d’autant plus problématique que vous soulignez dans votre livre que cette filière est très oligopolistique. En clair, elle est aux mains d’un tout petit nombre d’États, face à une multitude d’acheteurs. Cela ne laisse pas beaucoup de marges de manœuvre pour négocier…
Oui, six pays assurent 85 à 90 % de la production planétaire. Et 90 % des exportations mondiales sont le fait du trio de tête : le Brésil, les États-Unis, l’Argentine. Tout est extrêmement concentré : il existe très peu de bassins de production, d’entreprises et de prestataires. Cette force est le fruit d’une histoire, avec les États-Unis en fer de lance à partir des années 1930, via de grands conglomérats allant de la semence à l’assiette. Sans oublier le négoce international, entre les mains des…
Votre email professionnel est utilisé par les sociétés du groupe NGPA pour vous adresser ses newsletters
et les communications de ses partenaires commerciaux. Vous pouvez vous opposer à cette communication pour nos partenaires en cliquant ici.
Consultez notre politique de confidentialité
pour en savoir plus sur la gestion de vos données et vos droits.
Notre service client est à votre disposition par mail : serviceclients@ngpa.fr.
La mécanisation sécurise l’entretien des haies bocagères
Laisser le couple mère/veau laitier ensemble la première semaine : ça a du bon !
Sabine et Cédric Lecointe ont investi 200 000 € dans le robot de traite GEA DairyRobot R9500
Du poids vif au rendement viande : comprendre où partent les kilos
Faut-il revoir sa complémentation face à la baisse du prix du lait ?
Décision de l'UE sur le Mercosur : au Salon de l'agriculture, on crie à la « trahison »
La guerre au Moyen-Orient tend les prix des engrais azotés en Europe
Guerre en Iran : hausse du gaz, du pétrole et des engrais, quels impacts pour l’agriculture ?
Chez Sébastien Renier, « avoir assez de fourrage pour 155 vêlages, c'est un vrai stress »
Conflits de voisinage liés aux projets agricoles : peut-on les désamorcer ?