Agrivoltaïsme : un potentiel certain et des équilibres à trouver
Très jeune et dynamique, la filière agrivoltaïque est prometteuse. Elle attire de nombreux intervenants et, avant de se lancer, un éleveur a intérêt de savoir où il met les pieds. L’agrivoltaïsme peut être bénéfique à l’élevage laitier mais les inconnues et les freins restent nombreux.
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Ne rêvez pas que vous allez pouvoir installer une centrale photovoltaïque sur vos prairies puis vendre vos vaches et vivre de vos rentes. Attention aussi aux promesses de revenus mirifiques qui ne pourront être tenues. Les projets agrivoltaïques qui se concrétiseront seront ceux qui respectent la loi et qui obtiendront les autorisations grâce à un prix de l’électricité compétitif. « Ce n’est pas magique », alerte Thierry Vergnaud, coprésident de France Agrivoltaïsme.
L’agrivoltaïsme est porté par la nécessité de développer les énergies renouvelables pour remplacer les énergies fossiles délétères pour le climat. La loi Aper de 2023 (lire l'encadré ci-dessous) lui a donné une définition et un cadre réglementaire. Même si elle est perfectible, elle a le mérite de graver dans le marbre l’obligation de préserver la production agricole aux côtés de l’électricité. L’agrivoltaïsme se distingue donc du photovoltaïque au sol qui ne produit que de l’électricité à partir d’installations ne relevant pas de l’obligation d’être réversibles.
L’encadrement passe aussi par la PPE (programmation pluriannuelle de l’énergie) qui définit la politique énergétique de la France. « C’est sur cette base que sont fixées les capacités de puissance photovoltaïques et agrivoltaïques qui pourront bénéficier d’un appel d’offres de la Commission de régulation de l’énergie (CRE), et donc d’un contrat d’achat de l’électricité par l’État à prix fixe sur vingt ans », explique Paul Gander, chargé de mission à France Agrivoltaïsme.
Un observatoire pour s’informer
Comme toute activité nouvelle, l’agrivoltaïsme n’échappe pas à une certaine désinformation. Pour répondre à cette problématique, l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) vient de lancer un observatoire de l’agrivoltaïsme sur son site Internet. Encore en cours de construction, il a pour objectif de centraliser les informations et de donner une vision territoriale du développement de la filière. Il permettra aussi de définir les technologies éprouvées, c’est-à-dire celles qui permettent le respect de la réglementation. Elles doivent être fixées par décret. On trouve dans cet observatoire, par exemple, une carte situant plus de 200 installations existantes ou autorisées. Les centrales pré-loi Aper dominent largement aux côtés des projets plus récents et des démonstrateurs expérimentaux. Plus de la moitié se situe en Nouvelle-Aquitaine, en Occitanie et en Provence-Alpes-Côte d’Azur. Elles sont beaucoup plus rares dans les régions du croissant laitier. Les productions agricoles les plus concernées sont les ovins (62), les fruits (46) et les légumes (25). On en compte sept sur des élevages bovins.
Les éleveurs ovins se sont emparés les premiers du sujet. Ils estiment que, si la hauteur des panneaux et l’espacement entre les rangs sont bien choisis, la centrale n’entrave pas le pâturage et, selon les zones, peut avoir un impact bénéfique sur la production de la prairie. « L’agrivoltaïsme offre une opportunité de diversification et de sécurisation des revenus tout en maintenant le volume de production pour la filière », constate André Delpech, administrateur de la Fédération nationale ovine. Cette activité peut aussi faciliter la transmission et le renouvellement des générations.
Attention aux « chasseurs de bail »
Cette expérience peut éclairer les laitiers, à l’heure où certains sont courtisés par des développeurs ou des « chasseurs de bail ». Cependant, ils ne doivent pas oublier, d’une part, que la majorité des élevages ovins équipés se trouve au sud de la Loire. D’autre part, les pionniers de l’agrivoltaïsme n’ont pas eu à respecter la loi Aper. Celle-ci engendre des surcoûts, notamment du fait de la limitation du taux de couverture du sol. Enfin, les équipements légers et de faible hauteur adaptés aux ovins ne conviennent pas aux bovins. Les perspectives qui s’ouvrent pour les laitiers sont dès lors un peu différentes. L’Institut de l’élevage (Idele) cherche à établir des recommandations à destination des développeurs et des éleveurs de bovins. « L’installation doit permettre à l’éleveur de surveiller son troupeau et ne doit pas comporter d’éléments pouvant les blesser », précise Catherine Brocas qui travaille sur ce sujet à l’Idele. Dans des prairies pâturées, elle préconise un espace de 4 mètres entre les rangs de panneaux, voire 6 si l’on veut pouvoir faucher. La hauteur minimale fait encore débat. Il est important de penser dès le début du projet aux aménagements nécessaires pour les animaux : comment accéderont-ils à la parcelle ? Où seront disposés les abreuvoirs ? Comment l’éleveur apportera-t-il une éventuelle complémentation ?
Des installations plus coûteuses pour les bovins
La question du partage de la valeur anime bien des débats. « Pour partager la valeur, encore faut-il en créer », note Thierry Vergnaud. Il expose que l’équilibre économique des projets est sensible au loyer, au coût de raccordement, ou encore à la productivité. Le montant de l’investissement, et de fait le type d’installation jouent aussi. « En bovins, les installations seront forcément plus coûteuses, ce qui va peser sur la rentabilité », explique-t-il. Le coût du raccordement dépend de la distance au poste source, mais varie également selon les départements. Pour rester dans des coûts raisonnables, il ne faut pas dépasser une distance de 1 km/MWh. Une faiblesse d’ensoleillement peut être en partie compensée par un coût de raccordement réduit. En plus de l’ensoleillement, l’altitude a aussi un impact positif sur la productivité des panneaux.
Le montage des dossiers implique de réaliser des études de sol, d’environnement, de projet agricole, etc. Thierry Vergnaud estime leur coût entre 100 000 et 150 000 € par projet. Ces études sont à réaliser avant de demander le permis de construire et il faut disposer de ce sésame pour répondre aux appels d’offres de la CRE. Les développeurs doivent alors investir des sommes importantes avant de savoir si un projet pourra voir le jour. Un risque financier élevé.
Enfin, les CDPENAF (commissions départementales de préservation des espaces agricoles, naturels et forestiers) vérifient la conformité des projets. Actuellement, 70 % des dossiers sont refusés. « Ce taux varie selon les opérateurs et les types de projets, précise Paul Gander. Beaucoup de ceux qui ont été proposés récemment ont été conçus avant la clarification du cadre légal. » On peut donc espérer que ce taux d’échec va diminuer avec le temps.
A savoir : dans le meilleur des cas, de quatre à cinq ans se passent entre le début du projet et la mise en service de la centrale. La réalisation des études mentionnées plus haut prend entre douze et dix-huit mois. Il en faut autant, voire davantage selon les départements, pour instruire le dossier de permis de construire. La construction dure entre six mois et un an et s’y ajoute le délai de raccordement au réseau, d’une durée inconnue. Et puis, il peut y avoir des recours. Ce temps très long induit inévitablement des risques.
Un engagement à long terme pour l’éleveur
Dans ces conditions, les loyers versés aux agriculteurs n’atteindront pas des sommets. Cela grèverait la rentabilité. L’éleveur locataire peut espérer environ 1 000 €/ha/an, soit la même somme que le propriétaire. La clé de répartition entre les deux se négocie. L’éleveur pourra aussi parfois bénéficier d’avantages annexes sous forme d’investissements de l’énergéticien sur sa ferme, comme des plantations de haies. En contrepartie, il s’engage à maintenir l’activité agricole sur la durée du contrat. Bien souvent, cela va au-delà de la carrière de l’agriculteur en place au moment de la signature. « Il y aura des contrôles », prévient Thierry Vergnaud. En cas de chute ou de disparition de la production agricole, le démontage de la centrale peut être ordonné. Pour ne pas se faire piéger lorsqu’il signe un contrat, l’éleveur a intérêt à bien s’entourer. Des coopératives signent des partenariats avec des développeurs et investissent dans des compétences pour aider leurs adhérents intéressés.
La Fédération française des producteurs agrivoltaïques (FFPA) dispose aussi d’une bonne expertise dans la lecture des contrats. Enfin, la publication du nouveau PPE pour 2025-2035 se fait attendre et il n’y a donc plus d’appels d’offres. Le rapport de RTE publié mi-décembre laisse entendre qu’il faudra peut-être freiner le développement des énergies renouvelables, actuellement plus rapide que celui de l’électrification des usages.
On le voit, les freins au développement sont nombreux. Ce qui ne remet pas en cause l’intérêt de l’agrivoltaïsme à long terme pour les éleveurs laitiers. Mais on est loin d’une solution miracle pour accroître les revenus.
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