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Dans l'Union européenneChristophe Dequidt : « Agriculture : un mot en voie de disparation »

Ce qui a marqué l'auteur lors de son "tour d'Europe des dynamiques agricoles" : le mot "agriculture" disparaît au profit du terme "alimentation". (©Christophe Dequidt, Terre-net Média)
Ce qui a marqué l'auteur lors de son "tour d'Europe des dynamiques agricoles" : le mot "agriculture" disparaît au profit du terme "alimentation". (©Christophe Dequidt, Terre-net Média)

Avec "Le tour d'Europe des dynamiques agricoles", paru début novembre et disponible sur internet dès maintenant, Christophe Dequidt boucle une trilogie commencée en 2016 avec "Le tour du monde des moissons" et poursuivie en 2019 avec "Le tour de France des jeunes talents de l'agriculture". C'est l'aboutissement de huit années de travail, dont trois de voyages avec tant de belles rencontres, aux quatre coins du globe et à tous les maillons d'un grand nombre de filières. Son objectif : « faire découvrir l'agriculture à trois échelles différentes pour en donner une vision la plus globale possible » à un moment où le mot même tend à disparaître du langage européen, notamment politique.

La rédaction : Pourquoi ce livre ?

Christophe Dequidt : « Ces trois ouvrages sont à la fois pérennes et inscrits dans l'actualité. Alors que Le tour du monde des moissons n'a pas pris une ride, même si les enjeux environnementaux et liés au changement climatique se sont renforcés, Le tour d'Europe des dynamiques agricoles sort en plein débat autour du Pacte Vert et de la stratégie Farm to fork. »

Les réussites européennes, on n'en parle pas assez !

« Or concernant la neutralité carbone, la réduction de moitié des produits phytosanitaires et des antibiotiques vétérinaires et de 20 % des engrais chimiques, d'atteinte de 10 % de SIE (surface d'intérêt écologique) et de 25 % de superficies en agriculture biologique, l'Union européenne est le meilleur élève de la classe au niveau mondial. On ne le dit pas assez ! »

Des enfants jouant dans la même cour, sans se prêter leurs billes...

« Par ailleurs, n'oublions pas cette grande réussite : l'UE est devenue la première puissance mondiale tous secteurs confondus, malgré un chemin loin d'être un long fleuve tranquille. Elle constitue un support de développement considérable, et de préservation de l'équilibre mondial, et pas seulement une administration dont le seul but est de générer des contraintes. Et au lieu de valoriser cela à Bruxelles pour faire avancer les choses, chaque pays défend son bout de gras comme autant d'enfants jouant dans la même cour en veillant à bien garder leurs billes et à ne surtout pas les prêter aux autres. »

La rédaction : Comment s'est fait le choix des thèmes et des personnes rencontrées selon les pays ?

Christophe Dequidt : « En fonction de l'axe majeur de développement agricole pour chacun : le bio en Autriche par exemple, le bien-être animal en Suède ou encore les énergies renouvelables en Allemagne. Et à partir d'exemples concrets, de retours d'expériences, sans jugement, car c'est aux lecteurs de se forger leur propre opinion. Certains sujets et enjeux sont cependant transversaux, comme le renouvellement des générations d'agriculteurs. »

Plus de 150 personnes dans 27 États membres, à tous les maillons des filières.

« 27 pays ont été parcourus en 18 mois, soit 5 à 6 jours passés dans chaque, 3 500 photos ont été prises et un peu plus de 150 personnes, à tous les maillons des filières, ont été interrogées : producteurs, opérateurs économiques, responsables politiques, syndicats... À chaque fois : un même accueil chaleureux et de belles rencontres, souvent marquantes, comme celle d'une jeune éleveuse suédoise à la tête d'une grosse exploitation porcine et qui caresse ses animaux, ou de cette agricultrice autrichienne d'à peine 30 ans qui défend avec ses tripes l'agriculture au parlement, ou encore de cette ferme bulgare partie de rien, prête à déposer le bilan, et devenue la plus grosse du pays. »

La rédaction : qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors de ce tour d'Europe ?

1- « L'incroyable diversité de l'agriculture européenne »

Christophe Dequidt : « Elle rassemble toutes les productions et types d'exploitations. On comprend pourquoi c'est si compliqué de construire une politique agricole commune ! Entre la Bulgarie, le long de la frontière grecque, qui souffre de malnutrition et l'Italie du Nord qui produit le parmesan et le jambon de Parme, ou entre le lait bio des prairies autrichiennes et les tonnes de tomates d'Almeria sous serre, bio également, ou encore entre les carioles à chevaux des anciens Pecos et nos drones, quel grand écart ! Sans parler des salaires, du prix des terres... Les politiques doivent prendre en compte ces différences mais aussi chercher des points communs. Mais comment trouver la médiane dans tout ça ? »

Avec de tels écarts, difficile de construire une politique agricole commune !

2- « La disparition du mot agriculture » 

« Ce qui m'a interpelé surtout, c'est que le mot "agriculture" disparaît au profit du terme "alimentation". C'est une tendance de fond à Bruxelles et dans plusieurs pays, y compris en France. L'agriculture n'est plus que le support de l'alimentation. On gomme le secteur primaire et elle devient une industrie comme une autre. Bientôt elle ne bénéficiera sans doute plus d'une politique spécifique, mais simplement de subventions comme d'autres activités économiques. »

3- « Partout, un difficile renouvellement des agriculteurs »

« Dans l'ensemble de l'Union européenne, l'agriculture peine à attirer des jeunes car les agriculteurs travaillent beaucoup sans gagner leur vie et sont montrés du doigt, étant régulièrement taxé de pollueurs. L'accès au foncier est en outre compliqué dans beaucoup d'endroits. »

Et un manque de revenu, un accès au foncier compliqué...

4- « Exigences sociétales/environnementales : des efforts unanimes »

« Dans tous les États membres, les exploitants agricoles s'efforcent de répondre aux attentes des consommateurs, en particulier en matière d'environnement. Ils sont en marche vers des modes de production plus respectueux de notre planète et du bien-être animal. Il faut que davantage de monde en ait conscience ! Même si des progrès sont encore possibles bien sûr. »

La rédaction : Quels sont les principaux défis actuels à relever pour l'agriculture européenne ?

Christophe Dequidt : « La question qui se pose et elle est de taille : est-ce que ces orientations très vertes vers lesquelles s'engage l'agriculture européenne sont crédibles par rapport à son histoire et à la situation réelle de chaque pays ? Ces contraintes supplémentaires vont encore accroître les coûts de production agricoles, mais également la concurrence entre les produits de l'UE, plus onéreux, et ceux des pays tiers. Pour ne pas être envahis par des denrées non conformes à nos exigences, il faut des filtres aux frontières. »

L'Union européenne fait un pari extrêmement risqué.

« Mais comment faire dans une économie mondiale régie par les accords du Gatt ? Comment l'Europe peut-elle garder, dans ces conditions, sa spécificité agricole ? Les consommateurs sont-ils prêts à jouer le jeu en consacrant un budget supérieur à leur alimentation ? L'Union européenne fait un pari extrêmement risqué : celui que son agriculture sera reconnue au niveau mondial et vendue plus cher, et que le marché suivra. Sinon elle s'engagera dans la décroissance en produisant moins. Qu'en sera-t-il alors notre autonomie alimentaire ? »

N.B. : Pour réaliser Le Tour d'Europe des dynamiques agricoles, Christophe Dequidt s'est associé à Alain Bonjean, scientifique reconnu mondialement et auteur du livre Wheat World Book. Ensemble, ils proposent sept scénarios pour l'Europe en 2050. Vers lequel l'UE se dirige-t-elle ? Peut-être vers un mélange de plusieurs d'entre eux ? Pour le savoir, rendez-vous dans 30 ans !

alain bonjean et christophe dequidt
Alain Bonjean, à gauche, et Christophe Dequidt, à droite. (©Cécile Bacconnet)

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