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Alimentation et environnementSoja : les éleveurs, acteurs malgré eux de la déforestation

Il est bien difficile pour un éleveur, et encore plus pour les consommateurs, de savoir si le soja provient d'une filière certifiée "soja responsable". (©Watier-visuels)
Il est bien difficile pour un éleveur, et encore plus pour les consommateurs, de savoir si le soja provient d'une filière certifiée "soja responsable". (©Watier-visuels)

Ces vingt à trente dernières années, le soja est la culture qui a subi la croissance la plus rapide au monde. L’association de protection de la nature WWF tire la sonnette d’alarme sur l’augmentation de la consommation de soja par les animaux d’élevage et souhaite responsabiliser les entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution sur leur impact sur la déforestation, notamment en s’approvisionnant auprès de filières soja certifiées « responsables ».

Protéine "magique", connue pour être la graine la plus riche en lysine, le soja a la faveur des fabricants d’aliments du bétail et des éleveurs. Au niveau mondial, près de 75 % du soja est utilisé pour l’alimentation animale. En Europe, cette proportion est encore plus importante : elle est estimée à 93 %. 

A travers le monde, les champs de soja représentaient 30 millions d’hectares en 1970, ils sont passés à 100 millions en 2012 (l’équivalent de la France, l’Allemagne, la Belgique et les Pays-Bas réunis) et couvriront 141 millions d’hectares en 2050. La consommation mondiale de viande de porc et de volaille, de produits laitiers et de poissons d’élevage ne cesse de croître et la FAO projette que la demande en soja devrait presque doubler entre 2016 et 2050. Les Etats-Unis, suivis du Brésil et de l’Argentine représentent à eux trois 81 % de la production mondiale. En 2009, environ 77 % du soja cultivé était génétiquement modifié pour résister au glyphosate.

Moratoire sur le soja

Mais la croissance du soja ne se fait pas sans quelques dégâts collatéraux : la consommation de nouvelles terres gagnées sur les forêts et les savanes d’Amérique centrale. Son expansion met en danger l’habitat de nombreuses espèces menacées dans la région du Cerrado au Brésil, comme le jaguar, le loup à crinière et le fourmilier géant. Selon une récente étude réalisée par Agrosatélite, 2,9 millions d’hectares ont été convertis dans la région du Cerrado entre 2000 et 2014, en vue d’accroître le volume annuel des récoltes, notamment de soja. Le Cerrado abrite 5 % de la biodiversité mondiale et constitue une importante réserve d'eau pour le Brésil. « La région dispose encore de 15 millions d’hectares à l’état sauvage mais cette surface peut encore être menacée par de nouvelles conversions pour la culture du soja »,  précise Edegar de Oliveira Rosa, directeur du programme Agriculture et Environnement au WWF Brésil.

Des efforts ont été réalisés, à travers notamment des initiatives des producteurs de soja et de négociants afin de réduire l’impact de cette culture. Le moratoire sur le soja a réduit la déforestation causée par le soja en Amazonie de manière significative au cours des dix dernières années alors que la production amazonienne doublait sur cette même période sur des surfaces d’ores et déjà déforestées.

Le WWF, l’association du fonds mondial pour la nature symbolisée par son célèbre panda, appelle toutes les entreprises de l’agroalimentaire et de la grande distribution :

• à plus de transparence en ce qui concerne leur réelle utilisation du soja

• à s’approvisionner en soja responsable, certifié RTRS (Round Table on Responsible Soy) ou Pro Terra

• à s’engager dans la lutte contre la déforestation et la conversion des terres

Les entreprises européennes font le minimum

Pour le WWF, « les entreprises européennes du secteur de l’élevage et de la production laitière font le minimum en matière de  lutte contre la déforestation et de protection des savannes d’Amérique du Sud. » A quelques jours de la 11e assemblée générale de la Table ronde sur le soja responsable (RTRS) qui se tiendra au Brésil, le WWF présente les résultats de l’édition 2016 de son « scorecard soja ». Cette étude a évalué l’impact de 133 entreprises leaders européens de la distribution, de l’agroalimentaire, de la production agricole et de la transformation. Les critères de ce classement intègrent le niveau de transparence quant à leur utilisation du soja, l’approvisionnement en soja responsable et les efforts mis en œuvre en faveur de chaînes d’approvisionnement « Zéro déforestation ».

Sur 133 entreprises, seules 16 ont été identifiées comme les plus engagées dans une transformation du marché vers des pratiques durables. « Le WWF se réjouit de voir au premier rang de ce classement, des entreprises prenant au sérieux le sujet du soja responsable et s’engageant dans de réelles initiatives pour avancer vers des modes de productions du soja plus soutenables, notamment  dans le secteur de la distribution et de l’industrie laitière », explique Sandra Mulder, en charge du programme de Transformation des Marchés au WWF Pays-Bas.  « Mais il est clair que de nombreuses entreprises s’appuient sur le fait que les consommateurs n’ont pas conscience des impacts du soja sur l’environnement pour ne rien changer à leurs pratiques. Sur 133 sociétés approchées, 69, soit près de la moitié, ont ainsi choisi de ne pas répondre à l’appel de transparence du WWF pour cette édition. »

Soja certifié ou non « responsable »

Selon l’association : « La plupart des Européens ne savent pas qu’ils mangent, en moyenne, 61 kg de soja par an, principalement indirectement à travers la viande et les produits laitiers qu’ils consomment.  Ils ne réalisent pas non plus les impacts que cela induit sur les écosystèmes en Amérique du Sud. Il est d’ailleurs très difficile pour eux d’obtenir la preuve que le soja qu’ils consomment ne provoque pas de déforestation », ajoute-t-elle. Et il en va de même pour les éleveurs, pour qui il paraît difficile de savoir précisément d’où provient le soja qu’ils achètent.

Si le WWF salue les entreprises qui s’engagent réellement sur le sujet du soja responsable et les félicite pour leur classement dans ce nouveau scorecard soja, « nous déplorons cependant qu’autant d’entreprises du secteur ne reconnaissent pas leur responsabilité quant à leur utilisation de soja et les impacts dévastateurs que la culture non responsable du soja peut avoir sur les espèces et les communautés au sein d’écosystèmes précieux et vulnérables tels que l’Amazonie, le Cerrado au Brésil, la Forêt Atlantique ou le Grand Chaco », précise Arnaud Gauffier, responsable Agriculture et Alimentation du WWF France. « Les grandes championnes françaises ont un rôle à jouer pour réduire les pressions exercées sur les écosystèmes. Certaines d’entre elles ont d’ores et déjà pris leurs responsabilités et s’engagent dans des  initiatives soja que nous saluons. Mais il faut, à présent, que l’ensemble du secteur se joigne à la transformation du marché vers des pratiques plus soutenables. Nous appelons ainsi toutes les entreprises à prendre la mesure de la situation et à agir le plus rapidement possible », conclut Pascal Canfin, directeur général du WWF France.

Pour en savoir plus : Le boom du soja - rapport 2014, WWF.

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