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[Tribune] Et après les quotas ?Jean-Paul Simier : « Inventer une nouvelle régulation dans la filière »

Jean-Paul Simier : « Inventer une nouvelle régulation dans la filière »

La fin des quotas laitiers, c'est le 1er avril prochain. Web-agri.fr publie une série de tribunes de syndicats et d'experts sur la nouvelle organisation de la production laitière française et européenne et l'avenir de ses éleveurs. Voici la contribution de Jean-Paul Simier, directeur agriculture et agroalimentaire à Bretagne Développement Innovation.

Vaches laitières
Pour Jean-Paul Simier, « le défi de la filière laitière française est aussi d’inventer la "nouvelle exploitation laitière" ». (©Terre-net Média)

Jean-Paul Simier
Jean-Paul Simier. (©Bdi)

«Après 31 ans de gestion administrée des volumes de production, le 1er avril 2015, la filière laitière européenne entre dans un nouveau monde. Désormais la production n’est plus limitée. Le défi est considérable en Europe : comment maîtriser demain, la dynamique du premier pôle mondial de production laitière ? En France, une certaine inquiétude existe, alors qu’ailleurs, en Europe du nord notamment, règne plutôt une volonté farouche de développement. Et si une partie du défi était dans la tête des acteurs français ?

Marchés laitiers en croissance

La plupart des analystes sont convergents sur le sujet : à horizon 2025 et plus, les marchés de produits laitiers seront en nette augmentation. Croissance démographique et changement de régime alimentaire, notamment en Asie (58 % de la consommation mondiale laitière dont 20 % pour la seule Chine), tireront la demande de produits laitiers. Alors que l’offre peut être assez vite limitée : cinq pays seulement exportateurs nets à l’échelle mondiale (Nouvelle-Zélande, UE, Usa, Australie, Argentine), terres cultivables moins abondantes et surtout réchauffement climatique qui handicape le développement laitier (Océanie). Dans les 10 ans à venir, la consommation mondiale de produits laitiers croîtrait d’environ 2 %, contre une croissance de la production européenne inférieure à 1 %. Globalement, la simple confrontation de l’offre et de la demande à l’échelle mondiale, laisse augurer de prix soutenus, supérieurs à ceux d’avant 2007. Prix qui pourraient être encore plus soutenus en Europe, avec une dépréciation durable de l’euro vis-à-vis des monnaies concurrentes (- 24 % depuis un an/dollar US).

Prix imprévisibles et volatils

Mais l’encadrement du marché européen n’est plus assuré aussi fortement que par le passé : abandon des quotas et donc de la limitation des quantités produites, très fort abaissement des prix d’achat public et du soutien au stockage privé (« filet de sécurité »)… Face aux multiples aléas climatiques et de marché, les prix ne sont plus guère prévisibles à court terme. La preuve en a été donnée ces derniers mois : alors que beaucoup craignaient à l’été 2014, une nouvelle crise aigüe de prix en 2015 (identique à celle de 2009), les prix sont repartis à la hausse en ce début d’année, essentiellement sous le fait d’une inversion de tendance en Nouvelle-Zélande et Australie, affectées de nouveau par la sécheresse.

La volatilité, c’est-à-dire la forte variation à la hausse comme à la baisse des prix, fera partie du quotidien des industriels et par conséquent des éleveurs. Les brusques évolutions mondiales influent désormais sur le prix intérieur européen et donc français. On a vu ainsi depuis 2008, le prix mondial du beurre et de la poudre varier presque de un à trois. Globalement, les prix mondiaux ont oscillé de 2.000 à 6.000 $ la tonne ! Dans ces conditions, il sera difficile de garder un prix du lait stable. Et si les perspectives sont bonnes à moyen terme, à court terme, le marché peut être fortement dégradé, essentiellement au détriment des éleveurs. Le retour à une plus forte régulation publique est souhaité par certains acteurs en Europe, mais pour l’instant peu probable. Donc il faut s’adapter autrement.

Construire une gouvernance positive du producteur au transformateur

Comment s’organiser dans ce nouveau monde en croissance, mais instable ? Comment faire pour que la forte amplitude des prix du lait ne décourage pas les éleveurs ? Tel est le défi de la filière européenne et notamment française. Dans un même contexte, les réactions sont très diverses entre les différents bassins laitiers européens. La plupart des pays du Nord de l’Europe se réjouissent de la fin des quotas et investissent massivement (Danemark, Pays-Bas, Allemagne…) et parient sur le moteur de l’exportation. L’Irlande avance vite. La Pologne exploite enfin son potentiel de développement après un niveau de quotas jugé discriminatoire depuis son adhésion… Alors que la France hésite, doute, voire développe des affrontements entre producteurs et transformateurs.

Et pourtant plusieurs instruments d’adaptation à ce nouveau monde laitier existent déjà :

  • la stratégie « d’atterrissage en douceur » initiée par l’UE depuis 2004 (volume et prix), et son dispositif de filet de sécurité qui peut être renforcé (prix de référence 2008 réévalués),
  • une contractualisation accrue, entre producteurs et transformateurs (OP), dans l’esprit du « paquet lait » de 2012 et que le Parlement européen propose d’accroître,
  • la nouvelle Pac 2014-2020 qui permet un accompagnement accru du secteur laitier tant dans le 1er pilier (aides couplées) que dans le second pilier (aides aux investissements).

Mais d’autres sont à imaginer aussi pour demain :

  • le renforcement de groupes industriels français, privés ou coopératifs, à la taille critique pour aborder des marchés en croissance, face à des concurrents qui se regroupent,
  • contractualisation accrue sur les volumes et surtout les prix, entre éleveurs et laiteries (voire collectivement, comme au Québec),
  • le développement d’outils de couverture de risque face aux aléas de prix accrus, trop peu envisagés en France : contrats à moyen terme sur le prix, vente à terme différée, tunnel de prix, contrats à terme sur les prix type Euronext sur la poudre et le beurre, voire contrats sur les marges…., comme vient de le proposer le Parlement européen, et en s’inspirant peut-être de la dernière réforme du Farm Bill américain (assurance de marge pour les producteurs laitiers). Il nous faut expertiser tous ces instruments, qui font déjà leurs preuves (blé, colza….), pour ne pas laisser les éleveurs sans aucune assurance face aux marchés désormais instables.

Des atouts nombreux en France mais des défis

La France possède de nombreux atouts pour la production laitière : producteurs encore nombreux et performants, bassins de production diversifiés (des Montagnes au Grand-Ouest), des entreprises avec une gamme de produits et des marques leaders, un foncier abondant et peu cher relativement aux autres pays européens...

Pour autant, la fin des quotas n’est pas un long fleuve tranquille : prix du lait instable, pouvoir accru des laiteries, forte restructuration des exploitations laitières… La filière française doit inventer une nouvelle régulation pour s’en sortir positivement.

Mais des adaptations structurelles sont nécessaires. Elle peut tout d’abord sortir d’une logique parfois d’affrontement au sein de la filière, pour une stratégie plus coordonnée et positive entre production et transformation, Ensuite, elle doit définir un nouveau modèle productif d’exploitations agricoles. Il reste aujourd’hui environ 70.000 producteurs de lait en France, contre plus 430.000 à la création des quotas en 1984 (6 fois moins !). Près de la moitié de ces éleveurs ont plus de 50 ans, et tous n’auront pas de successeur. Beaucoup pour des raisons d’investissement et surtout de travail peuvent être tentés par une autre production que le lait. L’ensemble de la filière française, du producteur au transformateur, doit accompagner un agrandissement raisonné et inévitable des exploitations laitières (loin des 1.000 vaches !, mais plutôt 100), avec des conditions de travail contemporaines, qui permettra de maintenir le potentiel de production et réparti sur le territoire. Au-delà de la gestion du marché et des prix, le défi de la filière laitière française est aussi d’inventer la "nouvelle exploitation laitière".»

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Stratégies après quotas

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