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Choix agronomiquesAvoir confiance dans les prédictions numériques

« Plus l’outil d'aide à la décision proposera une gestion au plus près de la parcelle, plus il sera pertinent. » (©Terre-net Média)
« Plus l’outil d'aide à la décision proposera une gestion au plus près de la parcelle, plus il sera pertinent. » (©Terre-net Média)

Même si la majorité d’entre vous n’a pas encore eu recours aux services numériques, l’offre se déploie au nom de l’agroécologie. Ce sont bien la praticité, l’optimisation économique des itinéraires techniques ainsi que l’interopérabilité entre les logiciels qui ressortent en tête de liste de vos attentes, selon les concepteurs, les distributeurs agricoles et les conseillers.

L’étude Agrinautes 2020, réalisée à l’automne par Hyltel-Datagri pour Terre-net Média et La France Agricole auprès de 980 agriculteurs français, indique que l’emploi du numérique est loin d’être systématique. 56 % des répondants n’y font pas appel. Pour l’instant, 20,6 % utilisent Arvalis Itinéraire technique, 15,2 % Farmstar et 12,1 % Yara Fertilisation. Concernant leurs besoins, 43,9 % des répondants aimeraient bénéficier d’un outil de conseil pour la météo. Cette exigence s’explique par une demande des agriculteurs centrée sur plus de précision à la parcelle, avec une anticipation à plus longue échéance. Pourtant, l’offre en services numériques monte en puissance avec des fonctionnalités complémentaires.

Tristan Guilbot, responsable numérique Bayer, en isole trois : « Accompagner l’agriculteur, donner une recommandation en temps réel et enfin, vérifier que les conseils qui font évoluer les pratiques agronomiques sont appropriés. » En ligne de mire : la baisse des IFT pour les produits phytosanitaires avec des gains nets de rendement et la quête de points de protéines en plus pour les engrais azotés.

Le numérique doit être considéré comme un investissement en R&D.

« Plus on se rapproche du cœur de la parcelle, plus le service numérique est pertinent et l’investissement sera justifié », témoigne Florent Babin, chef produit marketing à la Scael (Société coopérative agricole d’Eure-et-Loir). Pour lui, le numérique doit être considéré comme un investissement en R&D. Le durcissement de la réglementation participe à l’essor du numérique. Les concepteurs d’outils d’aide à la décision (OAD) en fertilisation ont déjà aligné le calcul des doses d’azote sur la méthode préconisée par la directive nitrates. « C’est toujours la principale motivation de ceux qui ont recours à ces outils afin d’être en conformité avec le plan prévisionnel de fumure, précise Pauline Hallier, responsable du service Agronomie conseil et innovation chez Soufflet Agriculture. Néanmoins, des obligations non réglementaires émergent, comme celles de les employer dans le cadre des cahiers de charges des filières de qualité. Cette contractualisation incite à considérer les OAD sous un angle plus agronomique et organisationnel puisqu’ils compilent les éléments de preuve sur l’optimisation des pratiques. »

Accompagnement et praticité

Comment, alors, expliquer un taux d’utilisation en dessous de la barre des 50 % face à une offre plurielle ? Florent Babin nuance le constat. Il relie ces tendances au rythme de la production agricole ainsi qu’au contexte économique tendu de la ferme France. « Nous avons l’impression que cela n’avance pas vite et pourtant… observe-t-il. Si l’offre en services numériques explose, en face, les agriculteurs ont besoin de se les approprier. En 10 moissons, ils n’auront eu le temps de tester que 10 solutions au maximum ! »

Pour lui, la clé du déploiement repose sur un accompagnement et une dynamique de groupe. « Sinon, c’est compliqué de changer la perception des choses, poursuit-il. Derrière, il doit y avoir une vraie équipe. Nous proposons un accès à des plateformes de services, telles Farmstar d’Arvalis-Institut du végétal, be Api d’InVivo ou encore Xarvio Field Manager de BASF. Plus de 25 % de nos 1 800 adhérents en bénéficient. Notre objectif est de couvrir tous les postes d’intrants, semences, engrais et phytosanitaires en une seule solution, c’est plus cohérent pour les agriculteurs. » Le côté « tableau de bord » d’un OAD, consultable pendant les tours de plaine, répond au besoin de plus de praticité. Dans cet esprit, Soufflet Agriculture a créé son application Farmi en 2018. Son service agronomique a sélectionné l’OAD de prédiction Avizio de Syngenta pour suivre la pression maladies sur blé. Il l’a ensuite adapté pour une utilisation sur smartphone. Le module Crop Observer, gratuit, compile également les observations d’une carte collaborative informant sur le niveau de pression et la présence de maladies et ravageurs dans les cultures. La communauté d’observateurs est constituée des équipes du distributeur et de deux observatoires de référence, celui de De Sangosse pour les limaces et celui de Gowan pour les grosses altises du colza. Farmi enregistre ainsi 10 000 visiteurs actifs par mois.

Il faut avoir confiance dans les prédictions ! Et se fier aussi à son expertise, car les OAD sont avant tout des outils qui complètent le bon sens paysan.

Face à une offre pléthorique en OAD, la praticité devient bien la carte maîtresse. L’application gratuite Zea Scan (anagramme d’Ascenza) a été conçue dans cet objectif. Laurent Magnant, son chef de projet, est impatient de mesurer l’accueil qu’elle va recevoir pendant la période de désherbage du maïs, pratique pour laquelle elle est destinée. « L’accès à l’information sur les mauvaises herbes et les conseils de désherbage liés à l’application de nos herbicides ou à la réglementation doivent s’obtenir en deux clics, raconte-t-il. Enfin, pour rester sur le smartphone, elle ne doit pas être trop lourde. »

Avec les logiciels payants, souvent par abonnement annuel, le retour sur investissement doit être au rendez-vous. Florent Babin note pour Be Api, plateforme de pilotage intraparcellaire de la fertilisation, un gain annuel de 30 à 60 €/ha. L’outil héberge d’autres solutions, dont Xarvio Field Manager qui s’appuie sur le modèle Septo-Lis d’Arvalis-Institut du végétal. Au printemps 2020, l’OAD a recommandé de supprimer le T1 pour la majorité des utilisateurs. Le T2, pilier de la protection fongicide, a été piloté en fonction des dates de semis et des variétés. « Avec les conditions météo du printemps 2020, précise Florent Babin, l’application du T2 pouvait varier de dix jours selon les parcelles. » Pour lui, la marge de progrès immédiate pour les OAD se retrouve plutôt dans la prise de décision sur le terrain. « Il faut avoir confiance dans les prédictions ! Et se fier aussi à son expertise, car les OAD sont avant tout des outils qui complètent le bon sens paysan », conclut-il.

 Modulation intraparcellaire : LE sujet

Le tour de plaine reste l’un des fondamentaux dans la prise de décision. L’OAD Spotifarm optimise l’observation en réalisant des cartographies satellites des parcelles. En fonction des données obtenues par l’indice de végétation, il permet la modulation intraparcellaire des doses d’intrants. « C’est une amélioration des OAD pour l’agriculteur, c’est également un levier pour gagner en compétitivité », explique Alexandre Diaz, directeur marketing et communication Spotifarm. Le responsable Outils&services chez Yara France, Florent Richardeau, estime que ce sont les réglages, adaptés à l’organisation des agriculteurs, qui les confortent dans la valeur ajoutée perçue grâce aux services numériques. Le fabricant d’engrais connecte depuis deux ans ses outils (dont la pince N-Tester BT ou la technologie N-sensor) à la plateforme Atfarm, laquelle édite aussi des conseils et des cartes de modulations de dose. (Accédez en réalité augmentée depuis cette page à la boîte à outils numérique d’Atfarm pour gérer la fertilisation.)

Plus l'outil proposera une gestion au plus près de la parcelle, plus il sera pertinent.

« Un tel service numérique, facile d’utilisation, amène une information que l’agriculteur précise, rappelle-t-il. Et plus l’outil proposera une gestion au plus près de la parcelle, plus il sera pertinent. La rapidité d’exécution entre aussi en ligne de compte. « Si l’agriculteur entrevoit une fenêtre météo dans les trois jours pour réaliser son apport azoté, les outils digitaux doivent lui permettre de calculer les doses immédiatement, poursuit Florent Richardeau. Pour mettre ensuite en œuvre la modulation parcellaire, il doit récupérer une image des parcelles exploitable en temps réel, et non une cartographie éditée à intervalles réguliers. Les fichiers doivent être facilement exportables vers le terminal pour ne pas ralentir son organisation, du bureau au champ. » Avec Atfarm, les agriculteurs restent acteurs du pilotage de la fertilisation.

« D’autres plateformes, comme Wanaka, se voient déléguer le calcul des doses et la réalisation des cartes de modulation », ajoute Pauline Hallier de chez Soufflet Agriculture, qui référence ces deux services. Les progrès se retrouvent aussi du côté des agroéquipements, car l’OAD fait partie d’un écosystème numérique qui relève du principe de l’économie circulaire vertueuse. D’une moisson à l’autre, des données sont générées pour être triturées afin d’améliorer la qualité de la récolte et la performance des itinéraires culturaux. Les cartographies de rendements servent de point de contrôle. Tristan Guilbot, de chez Bayer, estime qu’elles apportent un élément de preuve essentiel dans le cadre d’une démarche de progrès. « Les agriculteurs enregistrent beaucoup d’informations techniques et agronomiques, témoigne-t-il. Toutefois, ils ne prennent pas le temps de comparer au fil des campagnes l’impact de leurs pratiques ainsi que les performances des parcelles. Avec la plateforme de gestion agronomique Climate FieldView, nous créons lors de la récolte des cartes de rendement très fines en évaluant le poids du grain toutes les secondes via un capteur placé sur la moissonneuse. Ces références sont reprises à chaque campagne pour ajuster les pratiques, que ce soit le choix variétal, la densité de semis, la fertilisation ou la protection. Par exemple, avec une variété résistante à la fusariose, si on diminue le T3, l’effet de cette stratégie pourra ensuite être évalué. »

La donnée agricole au cœur du moteur

Les constructeurs ont saisi l’enjeu autour de l’interopérabilité des données. Claas, par exemple, observe un intérêt grandissant pour les plateformes numériques et a noué des partenariats voici plusieurs années, notamment avec 365Farmnet. Il dispose d’une solution de capteurs embarqués, le Crop Sensor, qui dialogue avec tous les systèmes grâce à son protocole d’échanges normalisés Isobus.

Le numérique n’a pas de sens sans l’interprétation agronomique ni les comparatifs.

Édouard Lavoisier, responsable commercial nouvelles technologies chez ce constructeur, a en charge depuis trois ans le quart nord-ouest de la France. « Nous avons des clients qui nous demandent de stocker les informations recueillies par les machines pour avoir le juste recul sur un cycle de cinq ans afin de dresser la référence la plus précise sur leur parcelle », explique-t-il. Pour lui aussi, le numérique n’a pas de sens sans l’interprétation agronomique ni les comparatifs. Se pose en filigrane la question du consentement autour de la donnée agricole. Pour Yohann Béréziat, responsable du développement Xarvio Healthy Fields, tout est question d’équilibre : « L’accès à la donnée favorise l’innovation. La donnée parcellaire a peu de valeur seule. Agrégée et combinée à d’autres éléments, elle en crée. L’agriculteur doit bénéficier de cette valeur en retour ».

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