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« Back to Earth »Le retour à la terre et aux territoires : un impératif

 Jean-Yves Pineau (Les Localos), Sabine Tholoniat (élue Chambre d’agriculture 63), Henri Landes (Landestini), Laurent Rieutort (géographe), Marc Baldinal (Ademe), Didier Christin (Sol et civilisation) ont débattu des nouvelles collaborations à instaurer entre villes et campagnes. (©Frédéric Pigot/APAP)
Jean-Yves Pineau (Les Localos), Sabine Tholoniat (élue Chambre d’agriculture 63), Henri Landes (Landestini), Laurent Rieutort (géographe), Marc Baldinal (Ademe), Didier Christin (Sol et civilisation) ont débattu des nouvelles collaborations à instaurer entre villes et campagnes. (©Frédéric Pigot/APAP)

Plus de 400 personnes et 70 intervenants de divers horizons se sont retrouvés les 9 et 10 novembre à Clermont-Ferrand pour les Rencontres nationales du retour à la terre et aux territoires. Les principaux acteurs de la ruralité ont ainsi pu échanger sur les enjeux du renouvellement des générations en agriculture, en particulier sur celui d'attirer des jeunes dans les territoires et de les accompagner pour assurer la réussite de leur projet.

Le 9 novembre, Emmanuelle Coratti était particulièrement émue. Deux ans après avoir lancé ce pari de réunir sur un même lieu les principaux acteurs de la ruralité, la présidente de l’association Back to Earth ouvrait les Rencontres nationales du retour à la terre et aux territoires. En introduction, elle a énuméré les enjeux de souveraineté alimentaire, de rééquilibrage territorial, la place des paysans dans la société, les nouvelles collaborations à mettre en place entre villes et campagnes, la nécessité de reconnexion au vivant…

Chargé d’animer la séance plénière, Jean-Yves Pineau (Les Localos) a évoqué la quatrième et dernière édition de l’Université de l’accueil organisée, dix ans plus tôt, par la région Auvergne. Comme quoi, cette préoccupation ne date pas d’hier. Mais, dans ce monde d’après, le sujet prend une nouvelle dimension.

Service agricole obligatoire

« Il faut des villes soulagées et des campagnes repeuplées. On n’a plus le temps ! », s’est insurgé Henri Landes, co-président de l’association Landestini et enseignant à Sciences Po. Ce Franco-Américain, ex-joueur de tennis professionnel, repenti du consumérisme et de l’abondance, a changé de vie pour se mettre au vert dans un village de Haute-Loire où il se (re)connecte au vivant, sur une poignée d’hectares. « Avec beaucoup d’humilité, précise-t-il, car énormément de personnes y vivent de manière beaucoup plus sobre et ne le revendiquent pas. »

Depuis que je vis entouré d’agriculteurs, j'ai beaucoup appris.

Après avoir vécu à New-York et San-Francisco, il se désole de constater que la ville soit toujours associée au progrès. « J’ai beaucoup plus appris depuis que je vis entouré d’agriculteurs, d’artisans et d’élus locaux. Je considère qu’il faut un changement fort », poursuit-il en suggérant la mise en place d’un service agricole obligatoire, pour que tout le monde comprenne ce qu’est l’agriculture et faire cesser sa stigmatisation. Il appelle également de ses vœux une loi qui mettrait à plat la répartition du territoire et une vraie politique de décentralisation.

Installation : les clés de la réussite

Dans la foulée, plusieurs tables rondes étaient proposées, dont une sur le renouvellement des générations agricoles. Selon Vincent Jannot (Terre de liens), il faudrait 40 000 installations par an. « Le renouvellement des générations, c’est une priorité pour toutes les chambres d’agriculture », assure Fabienne Puel, responsable installation dans celle du Puy-de-Dôme. Elle intervenait dans une table ronde intitulée "Réussir son projet d’installation agricole".

« Quel que soit votre projet ou votre âge, il faut réfléchir avec vous-même. C’est quoi votre objectif, qu’est-ce qui vous anime ? Il faut que la personne qui vous accompagne le sache. C’est important d’échanger avec l’entourage, la famille. Un projet en agriculture empiète beaucoup sur la vie familiale. Si ça bloque, il faut pouvoir anticiper. Il faut prendre du temps pour se former aux compétences nécessaires, mûrir son projet, sécuriser au maximum pour se donner plus de chances de réussite. »

Les candidats, ne se préoccupant pas de leur revenu, sont suspects.

Elle a souligné un très bon taux de maintien en agriculture. De l’ordre de 95 % pour les bénéficiaires de la dotation jeune agriculteur (DJA). « Il faut prendre un papier, un ordinateur pour voir comment tourner le projet. Cogiter est un gage de réussite pour atteindre son but. » Pour elle, il faut viser un Smic à un Smic et demi. Les candidats qui ne se préoccupent pas de sortir un revenu sont suspects. Fabienne Puel a précisé qu’il y a besoin de chefs d’exploitation, mais aussi de salariés agricoles. « L’agriculture présente une grande diversité de métiers qui permettent de s’épanouir avec de bonnes conditions de travail. »

jerome gandon cer france lors de back to earth
 « La dimension humaine ne doit pas être négligée dans un projet d’installation », a alerté Jérôme Gandon de CER France. (©Frédéric Pigot/APAP)

La dimension économique

Simon Bestel (Fermes en vie) ne constate pas de manque de candidats. « Ils ne sont pas tous au bon stade pour l’installation. Ils ont de grosses ambitions, de grosses envies, mais ne maîtrisent pas toujours les enjeux économiques. L’envie d’aventure, ça n’est pas suffisant. Il faut trouver la bonne personne pour accompagner sans que ce soit 100 % assisté. Le modèle où l’on s’installe sur une ferme et où l’on ne change rien pendant 40 ans, c’est terminé. »

Relativiser la notion de "business plan".

Bruno Macias (Néo-Agri) confirme qu’il n’y a pas assez de porteurs de projet sérieux. « Ils sont trop nombreux à venir avec une idée bucolique du métier. » Il leur conseille d’aller dans des fermes pour expérimenter et monter en compétences, d’intégrer des réseaux de partage d’expériences et de bien travailler son business plan. Salarié à CER France, Jérôme Gandon préfère relativiser la notion de business plan. « Ce sont juste des produits et des charges. Au stade de l’installation, il faut faire simple, vérifier que l’exploitation est viable. Il faut trouver la solution qui vous convient. »

« Et laisser le conseiller à sa place de conseiller, poursuit-il. Il doit se positionner en accompagnant, pas en porteur de solutions. Ne venez pas chercher des recettes, votre projet n’est pas celui du voisin. Ce n’est pas forcément un Gaec qui est bon pour vous. À CER France, on est très fort sur la gestion de l’avoir, sur la gestion de l’être, on l’est moins. On n’a pas de psychologue. L’aspect humain est notre talon d’Achille. Or, ce n’est pas facile de travailler avec son père ou sa femme. » 

Une ruralité à réinventer

Depuis quatre-cinq ans, Jérôme Gandon constate l’émergence de projets collectifs hors cadre familial. Chaque porteur de projets vient avec ses propres compétences et centres d’intérêts ce qui peut donner lieu à d’étonnantes combinaisons qui réinventent la ruralité. C’est là que ça pêche, selon une participante installée sur le massif du Sancy au sein d’un éco-lieu. Elle a ainsi évoqué ses difficultés à trouver un cadre juridique pour ces initiatives hybrides mêlant tourisme, agriculture, artisanat et commerce. « La société évolue plus vite que la législation », a reconnu Jérôme Gandon.

Un cadre juridique, parfois difficile à trouver.

« Faisons confiance aux territoires pour inventer de nouveaux modèles », concluait Julien Kieffer (Renata) au terme d’une autre table ronde à laquelle participait d’autres acteurs tels qu’Eloi ou La ceinture verte. Présidente de la FNSEA du Puy-de-Dôme, Sabine Tholoniat a rappelé que l’agriculture a toujours su se réinventer. « Il y a une place pour tous les modèles. »

En présentant les territoires ruraux comme une base arrière vitale, le géographe Laurent Rieutort a tout de même pointé du doigt les « routines défensives » qui font que l’on n’aime pas trop changer. Il prône pourtant une transition co-évolutive et multi-acteurs. Pour Jean-Yves Pineau, le fait d’être parvenu à regrouper ces divers interlocuteurs, sur deux jours, constitue déjà une belle réussite.

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