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Entretien avec Sébastien AbisLe blé, une céréale irremplaçable au cœur du chaos mondial

« Sans la Chine, tous les stocks de céréales sont au plus bas depuis 25 ans », selon Sébastien Abis. (©Terre-net Média)
« Sans la Chine, tous les stocks de céréales sont au plus bas depuis 25 ans », selon Sébastien Abis. (©Terre-net Média)

Le blé, « céréale majeure pour des milliards d'humains », est au cœur d'une bataille sur des marchés mondiaux bouleversés par la guerre en Ukraine et ses conséquences, de la hausse vertigineuse des prix à des mesures protectionnistes, explique le chercheur français Sébastien Abis.

« Rien ne vient combler l'absence de l'Ukraine » et un « risque durable » s'installe pour la sécurité alimentaire des pays fragiles, constate le directeur général du club de réflexion sur l'agriculture Demeter et chercheur associé à l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), dans un entretien à l'AFP. 

Question : Peut-on remplacer le blé ?

Réponse : C'est très difficile. Le blé est la céréale majeure de la sécurité alimentaire mondiale: il est consommé par des milliards d'humains sous forme de pain, farine ou semoule. Le maïs est davantage produit en volume mais il est avant tout utilisé pour l'alimentation animale ou des besoins industriels.

Au-delà de l'aspect nutritionnel, le blé reste un produit très social et démocratique, permettant de faire des aliments dont le coût est faible - et souvent subventionné.

Q : Mais il a atteint des prix qui le rendent inaccessible à certains pays, comme le Liban ou le Yémen...

R : Oui, parce qu'il manque et qu'on ne peut pas produire du blé partout. On en produit dans les climats tempérés, mais il n'y a qu'une dizaine de pays qui en produisent beaucoup et peuvent exporter - notamment Russie, Ukraine, Etats-Unis, Australie. Ces dernières années, les Etats-Unis ont produit de moins en moins parce qu'ils ont privilégié le maïs et le soja.

Après la parenthèse soviétique, les deux pays qui ont mis le turbo sont l'Ukraine et la Russie. L'Ukraine pesait ces derniers années 12 à 13 % du total de l'exportation mondiale de blé.

Q : Le défaut de l'Ukraine sur les marchés suffit-il à expliquer la situation ?

R : On a à la fois un contexte géopolitique épouvantable, un multilatéralisme en berne, auxquels s'ajoutent des épisodes climatiques préoccupants, avec des sécheresses fortes dans le sud du bassin méditerranéen, des inquiétudes aux Etats-Unis et en Europe.

Et l'Inde, qui avait eu une récolte assez exceptionnelle l'an dernier et des stocks permettant d'apporter quelques compléments sur les marchés, se retrouve avec une sécheresse terrible et ne va pas pouvoir exporter.

Les prix qui étaient déjà élevés avant la guerre sont en train d'exploser : le blé a atteint lundi en séance 440 euros la tonne sur Euronext.

Q : Notamment en réaction à l'annonce de l'embargo de l'Inde sur ses exportations de blé...

R : L'Inde avait annoncé de manière un peu exagérée l'exportation cette année de 10 millions de tonnes. Il y aurait eu 3 à 3,5 millions de tonnes engagées avant la mise en place de l'embargo, donc l'un des sujets c'est de savoir si l'Inde va respecter ses engagements.

La situation est tendue parce qu'aucun pays ne peut mettre plus que d'habitude en export. Peut-être que la Russie le fera si elle a une bonne récolte. Mais même si la guerre s'arrête, l'Ukraine ne retrouvera pas ses capacités de production et d'exportation immédiatement.

Q : Avons-nous atteint le pic de la crise, avant les récoltes américaines et européennes cet été ?

R : Nous avons de vrais risques durables. On n'a pas encore vu toutes les secousses puisque depuis deux mois, sur les marchés mondiaux, on a des exécutions de contrats passés avant l'invasion russe. C'est maintenant qu'on rentre dans le dur.

Q : Quel est l'état des stocks ?

R: En blé, on a 270 millions de tonnes de stocks sur une planète qui en consomme 800 millions par an. Plus de la moitié sont en Chine, qui a un an de consommation en stock. Sans la Chine, tous les stocks de céréales sont au plus bas depuis 25 ans.

Il faut maintenir des solidarités et des coopérations internationales. On ne peut pas laisser des pays se débrouiller seuls sur leur sécurité alimentaire et, en même temps, il ne faut pas s'étonner que des pays jouent avant tout leur sécurité nationale.

Il faut produire partout où on peut produire, notamment en Afrique. Mais pour cela il faut de la paix et de la sécurité.

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