Menu

Sécurité alimentaireFaire moins de biocarburants pour produire plus de nourriture ? Pas si simple

 Le superéthanol-E85, qui contient 60 % à 85 % de bioéthanol, séduit les automobilistes français depuis plusieurs semaines du fait de son prix plus compétitif que celui de l’essence conventionnelle. (©Pixabay)
Le superéthanol-E85, qui contient 60 % à 85 % de bioéthanol, séduit les automobilistes français depuis plusieurs semaines du fait de son prix plus compétitif que celui de l’essence conventionnelle. (©Pixabay)

La guerre russo-ukrainienne, couplée à des conditions météo particulièrement rudes dans plusieurs régions du globe, met le sujet de la sécurité alimentaire sur le devant de la scène et pose la question des biocarburants : faut-il réduire leur production et réserver les terres agricoles à l'alimentation ? La réponse est plus complexe qu’il n’y paraît.

En asséchant le marché en huile de tournesol ukrainienne, la guerre engagée par Vladimir Poutine a propulsé au sommet les prix des oléagineux et généré un choc d’approvisionnement en huiles à l’échelle mondiale. La guerre a aussi provoqué une flambée des prix des céréales, et placé au premier plan la question de la sécurité alimentaire.

Dans ce cadre, des voix se sont élevées en UE pour réduire ou suspendre la production de biocarburants de première génération, et ne réserver la production qu’à la seule alimentation. 

L’ONG bruxelloise Transport & environment, avec d’autres organisations, appelait début mai « les gouvernements nationaux à stopper immédiatement l'utilisation de matières premières à base de cultures vivrières et fourragères dans les biocarburants ». 

« Si les États-Unis et l'Europe réduisaient de 50 % leur utilisation d'éthanol fabriqué à partir de céréales, ils remplaceraient effectivement toutes les exportations de céréales de l’Ukraine », chiffrait mi-mars le chercheur Tim Searchinger, de l'Université de Princeton, auprès du journal New Scientist.

Ça ne semble pas d’actualité aux États-Unis : le 12 avril, l’administration Biden a annoncé des mesures visant à encourager la production et l’utilisation de bioéthanol, espérant ainsi faire baisser les prix à la pompe. En particulier, les restrictions visant le E15 - qui incorpore 15 % d’éthanol et coûte moins cher que l’essence traditionnelle - ont été levées.

Plusieurs pays européens songent à réduire leur production de biocarburants

A contrario, des pourparlers sont en cours en Allemagne - l’un des plus gros marchés de l’UE - pour limiter les obligations d’incorporation de biodiesel et de bioéthanol dans les carburants, de façon à privilégier l’alimentation. La Finlande les a fortement réduits pour 2022 et 2023, la Suède les gèlerait en 2023, la Lettonie et la République tchèque se préparent à les suspendre.

Quid de la France, premier producteur européen de biodiesel et second pour l’éthanol, et qui dédie 3,6 % de sa surface agricole utile à la production de biocarburants ? Entre le 26 avril et le 3 mai, nous vous avions posé la question : la France devrait-elle réduire les surfaces destinées à la production de biocarburants, au profit de l’alimentation ? 72 % des 1 417 répondants jugeaient que non, 28 ont répondu « oui ». 

Des récoltes oléagineuses attendues en hausse

Pour assurer les approvisionnements, la filiale Saipol du groupe Avril a décidé de réserver toute sa production d’huile de tournesol aux huiles alimentaires, se reposant sur le colza pour les biocarburants.  

Françoise Labalette est responsable du pôle amont et économie de filière chez Terres Univia, l’interprofession des huiles et protéines végétales. Pour elle, il est essentiel de prendre du recul. « Il faut se déscotcher de l’image du jour. Même si les circuits sont perturbés, au niveau hexagonal et sûrement aussi européen, nous n’aurons pas de pénurie d’huile pour la consommation ». 

Elle évoque la production oléagineuse européenne attendue en hausse en 2022, qui « amènera une bouffée d’oxygène sur l’approvisionnement », et la probable augmentation des surfaces en soja aux États-Unis en raison du prix des engrais.

Réduire la production de biocarburants en France, ce serait aussi « ré-augmenter nos émissions de gaz à effet de serre, dans un contexte climatique de la planète qui pose problème », prévient-elle. Sans compter les restrictions qui se profilent en UE quant à l’importation de pétrole brut russe : « Si un pays majeur arrête les mandats d’incorporation, comment fait-on ? Avec quel pétrole et pour quel bilan ? », interroge-t-elle.

Des complémentarités et des synergies entre biocarburants et alimentation

Même son de cloche du côté de Nicolas Rialland, directeur des affaires publiques et environnement à la CGB : « Si on arrête le biocarburant, ça veut dire plus (+) de fossiles et plus d’importations. Est-ce que ça a du sens ? » 

il insiste sur la complémentarité entre biocarburants et alimentation animale, via les co-produits : « En particulier, les drêches sont des aliments riches en protéines qui se substituent principalement à des tourteaux de soja importés. En céréales, un tiers des grains destinés au bioéthanol reste en alimentation animale, en colza c’est plus de la moitié ». 

Il pointe aussi les synergies industrielles mises en place sur les territoires : « Contrairement à ce qui se passe au Brésil, chez nous il n’y a pas une distillerie qui ne soit pas adossée à une sucrerie ou une amidonnerie. Ça contribue à la résilience économique des filières et à la diversification du revenu ». 

Réagir à cet article

Sur le même sujet