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[Exclusif] Egalim et PacRémunération des agriculteurs : les réponses de Julien Denormandie

Julien Denormandie a répondu aux questions de Terre-net et Web-agri jeudi 25 mars 2021. (©Terre-net Média)
Julien Denormandie a répondu aux questions de Terre-net et Web-agri jeudi 25 mars 2021. (©Terre-net Média)

Suite aux recommandations de Serge Papin et à celles du député Thierry Benoît, Julien Denormandie répond aux questions de Terre-net et Web-agri sur la manière de renforcer la loi Alimentation et ainsi réorienter de la valeur ajoutée vers les agriculteurs. Outre l'échec de la loi Egalim, les agriculteurs restent aussi inquiets quant aux orientations françaises pour la réforme de la Pac, notamment la répartition des aides.

Terre-net.fr : Malgré la loi Egalim et ses mesures qui devaient permettre un retour de valeur aux producteurs, souvent mis à mal dans les négociations avec la grande distribution, vous avez missionné Serge Papin sur le sujet de l’amélioration des relations commerciales. Pourquoi son rapport était-il si attendu ?  

Julien Denormandie : Nous vivons aujourd’hui une situation paradoxale, avec d’un côté les citoyens qui veulent plus de produits de très grande qualité, une qualité qui fait la marque de l’agriculture française, et de l’autre une guerre des prix qui perdure, malgré la loi Egalim. Et il est inacceptable que cette guerre des prix se fasse sur le dos des agriculteurs. Des avancées ont été réalisées dans le cadre de cette loi, une énorme pression a été mise dans le tube ces derniers mois par le gouvernement… En six semaines, nous avons d’ailleurs réalisé l’équivalent de six mois de contrôles, car certains continuent à ne pas respecter l’esprit, et même la lettre de la loi, et à chaque fois, cela fait l’objet de sanctions.

Il faut donc dénoncer ce paradoxe qui conduit collégialement toute la chaine alimentaire dans le mur, faire preuve d’une immense fermeté vis-à-vis de la guerre des prix, et aller plus loin : la loi Egalim aujourd’hui doit être renforcée, c’est l’objet des propositions de Serge Papin, que nous avons mandaté avec Agnès Pannier-Runacher. Ses propositions sont très concrètes, et doivent être mises en œuvre.

Terre-net.fr : Quelles sont les propositions qui retiennent votre attention ?

Julien Denormandie : Nous avons un travail à faire pour analyser et traduire les recommandations du rapport avec les membres du gouvernement et avec les parlementaires dont beaucoup sont très actifs sur le sujet. Dans l’idéal, les modifications nécessaires devraient être apportées dès cet été afin que les prochaines négociations commerciales se déroulent dans un nouveau contexte.

La plus importante à mes yeux, c’est la sanctuarisation des prix des matières premières agricoles. Si on veut aller au bout de la loi Egalim, il faut avoir le courage de revenir sur certains dispositifs de la loi LME (ndlr : Loi de modernisation de l’économie) de 2008, qui disait – je caricature un peu – qu’au motif du pouvoir d’achat des Français, il fallait organiser une déflation des prix. C’est une erreur. Oui, augmenter le pouvoir d’achat des Français est une impérieuse nécessité, on s’y emploie au niveau du gouvernement, mais c’est une politique à part entière qui repose sur des mesures de pouvoir d’achat, des politiques sociales, et en aucun cas sur une destruction des revenus de nos agriculteurs. Car ce faisant, on vient percuter de plein fouet ce qui fait la marque de fabrique de notre agriculture, la qualité. Et c’est cette qualité qui fait la compétitivité de notre modèle agricole. C’est ce qui est plébiscité par les Français.

C’est cette qualité qui fait la compétitivité de notre modèle agricole

La loi Egalim est donc venue instaurer la « marche en avant » du prix. L’industriel ne peut pas aller négocier avec le distributeur avant d’avoir négocié avec l’agriculteur. Le rapport Papin va encore plus loin, en proposant de rendre le prix de la matière première agricole prévu par le premier contrat avec l’agriculteur non négociable dans la suite des négociations.

Terre-net.fr : L’ensemble des acteurs de la chaine agroalimentaire vont-ils y consentir ?

Julien Denormandie : Déjà, Serge Papin a largement consulté. Ensuite, le sens de l’histoire, c’est d’accepter de rémunérer l’alimentation à la hauteur de sa qualité. Le consommateur est un acteur majeur : il faut accepter qu’un concombre produit en France, issu de fermes ayant conduit une transition agroécologique, n’ait pas les mêmes qualités nutritionnelles et environnementales qu’un concombre importé de pays qui ne respectent pas les mêmes normes que nous, et donc que les prix soient différents. Le "mieux manger" ne peut pas passer par la destruction de nos agriculteurs. Je n’omets pas non plus les difficultés de certains pour accéder à ce mieux manger, mais en définitive, quand vous prenez des produits frais, locaux, de qualité, c’est aussi meilleur pour le portefeuille que d’acheter un plat importé surtransformé.

Si tout le monde ne joue pas le jeu, c’est une tombe collégiale que l’on creuse.

J’en appelle vraiment à un sursaut collectif qui doit venir de la grande distribution, des industriels, car à la fin si tout le monde ne joue pas le jeu, c’est une tombe collégiale que l’on creuse. Si à la fin, on n’a plus nos agriculteurs, comment l’industriel va-t-il fabriquer les produits qu’il vend grâce à l’image des territoires ? Et le distributeur, de son côté, sera obligé d’importer : croit-on vraiment qu’il sera plus facile de négocier avec des géants internationaux qu’avec nos transformateurs français ?  

Terre-net.fr : Est-il réaliste d’imaginer une mise en œuvre d’ici la fin du quinquennat ?

Julien Denormandie : Nous avons un travail à faire pour traduire les recommandations du rapport avec les membres du gouvernement et avec les parlementaires dont beaucoup sont très actifs sur le sujet. Dans l’idéal, les amendements aux textes, les modifications nécessaires devraient être apportées dès cet été afin que les prochaines négociations commerciales se déroulent dans un nouveau contexte.

Cependant, d’autres mesures ne relèvent pas nécessairement de la loi. Par exemple, la pluriannualité dans les contrats. Il faut évidemment qu’elle soit adossée à des clauses de revoyure, mais cela change tout, pour un agriculteur, d’avoir une visibilité sur plusieurs années. On a demandé à la CEPC (ndrl : la Commission d'examen des pratiques commerciales) de se saisir de ce sujet. De même, on avance dès maintenant sur les questions de mise en avant de l’origine. Ce rapport de Serge Papin propose peu de mesures, mais des mesures qui sont transformantes.

Terre-net.fr : Les inquiétudes des agriculteurs, éleveurs comme polyculteurs et céréaliers, portent effectivement sur la position française sur la réforme de la Pac. Chacun se sent déjà lésé dans le niveau des aides dont il pourrait bénéficier quand la réforme s’appliquera. Que leur répondez-vous ?

Julien Denormandie :  Votre question montre la nécessité de poursuivre toute la phase de consultation. Il y a plusieurs demandes contradictoires. Savoir comment on répond aux aspirations de tous, c’est bien toute la difficulté de l’exercice. 

Ma responsabilité est d’emporter l’agriculture sur ce qu’elle devra être en 2027. C’est donc très important de le faire avec méthode. Dès le début des concertations entamées il y a plusieurs mois, j’ai expliqué aux organisations professionnelles que je ne veux pas une approche par les outils, mais une approche par une vision. À chaque fois qu’on demande d’augmenter les crédits d’un dispositif, il faut savoir sur quel dispositif on consent à les réduire.

Ma responsabilité est d’emporter l’agriculture sur ce qu’elle devra être en 2027.

Certains me disent qu’il faut augmenter les crédits à l’installation. D’autres me demandent davantage de redistribution. D’autres encore plaident pour renforcer les mesures du second pilier. À la fin de cette consultation, ma responsabilité est d’arbitrer sur comment on peut satisfaire ces demandes, dans le respect de ma vision sur ce que doit être notre agriculture en 2027. Pour ma part, j’ai trois boussoles : la souveraineté de notre agriculture, la qualité et la durabilité de notre production et la spécificité de nos territoires.

Je suis convaincu qu’il faut davantage soutenir certaines zones en grande difficulté, comme les zones intermédiaires. Je suis aussi convaincu que certains dispositifs actuels emprisonnent certains agriculteurs et éleveurs dans une logique favorisant la quantité par rapport à la qualité. Rappelons qu’on discute d’un budget de la Pac qui, grâce à la France et à l’action du Président de la République, a été sauvegardé ! Souvenez-vous de la première proposition de la commission européenne en octobre 2018. Elle proposait 20 milliards d’euros de moins.

Terre-net.fr : Quand prévoyez-vous de rendre vos arbitrages suite à cette phase de concertation ?

Julien Denormandie : Dans les toutes prochaines semaines. Pourquoi ? Parce que nous devons signer ce plan stratégique national (PSN) avec la Commission européenne avant la fin de l’année. Pour pouvoir le signer, nous devons rédiger ce PSN d’ici cet été. Avant cela, nous devons présenter une première esquisse sur laquelle les acteurs nationaux et régionaux puissent réagir. Des études d’impact devront aussi être réalisées sur cette première base.

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