Menu

Paiements pour services environnementauxStocker du carbone peut-il réellement rapporter gros aux agriculteurs ?

Le marché du carbone intéresse de nombreux acteurs, à commencer par des start-ups. (©AdobeStock)
Le marché du carbone intéresse de nombreux acteurs, à commencer par des start-ups. (©AdobeStock)

Payer les agriculteurs pour les services environnementaux rendus, le monde agricole et le ministère de l’écologie veulent y croire. Mais pour l’instant, les entreprises achètent des crédits carbone à bas prix, le plus souvent à l’étranger, au risque de faire du green washing. Les choses pourraient toutefois changer, à condition que les entreprises, soucieuses de s’impliquer positivement, soient prêtes à payer dix à vingt fois plus cher.

95 millions de tonnes équivalent CO2 ont été vendues dans le monde sur le marché volontaire du carbone en 2020. Un volume qui a doublé en quatre ans et qui pourrait être multiplié par quinze d’ici 2030, selon le cabinet McKinsey.

D’un côté, des entreprises paient, « achètent des crédits carbone » pour compenser leur impact, de l’autre des agriculteurs sont payés pour service environnemental rendu, pour le CO2 qu’ils stockent grâce à leurs haies et prairies.

Mais pour l’instant, moins de 1 % des crédits achetés en France sont issus de projets français, selon la plateforme Information compensation carbone. En réalité, près des deux tiers des volumes sont échangés sur des crédits venant d’Asie, à un prix moyen n’excédant pas 1,60 $ la tonne, selon les chiffres de la fondation américaine Forest trends. À ce prix-là, difficile de parler de paiements pour services environnementaux. Les volumes générés par des projets européens représentent, eux, en moyenne 10 $ la tonne. C’est mieux, mais peut-être pas suffisant pour les agriculteurs.

« 4 000 à 5 000 € par an de gain pour une exploitation de polyculture-élevage »

En France, où le ministère de la transition écologique a défini un label bas carbone qui formalise l’évaluation de ces crédits, les prix sont bien plus élevés. L’association France carbone agri association (FCAA), interface entre entreprises et agriculteurs, rémunère ces derniers au prix de 30 euros la tonne de CO2 stocké.

Deux appels à projets ont été lancés depuis sa création en 2019, qui ont permis d’impliquer plus de 1 300 agriculteurs au total, pour 800 000 tonnes de crédits carbone, mais seulement une soixantaine d’entreprises (Andros, Kering, LVMH, …).

Vaches normandes
France Carbone Agri rémunère les agriculteurs au prix de 30 euros la tonne de CO2 stocké. Plus de 1 300 sont impliqués, pour 800 000 tonnes de crédits carbone. (©Antoine Humeau)

Localement, de nombreuses organisations accompagnent les agriculteurs sur ces paiements pour services environnementaux (PSE). En Pays de la Loire par exemple, Solenat, émanation de la FNSEA et de la chambre d’agriculture, met en place des Contrats de paiements pour services environnementaux (CPSE) avec des entreprises locales, fondations ou collectivités. Ils s’appuient sur une méthodologie validée par le ministère de la transition écologique.

Les agriculteurs doivent effectuer un diagnostic et suivre un plan d’amélioration durant leur contrat de cinq ans. Généralement, cela porte notamment sur la part de prairies et linéaires de haies.

Ces PSE, contrats sur cinq ans, peuvent rapporter « entre 20 000 et 30 000 € pour une exploitation de polyculture élevage, soit environ 4 000 à 5 000 euros par an », évalue la présidente de France Carbone Agri Association, Marie-Thérèse Bonneau. 40 % de l’argent est versé au bout de deux ans à l’issue d’un état des lieux à mi-parcours, le solde au bout de cinq ans. Seulement, moins de 15 % des 800 000 tonnes de CO2 sont vendues pour l’instant. Les agriculteurs pourront-ils donc réellement être payés ? Pas de quoi inquiéter Marie-Thèrèse Bonneau : « Le marché est très dynamique, on est en progression très forte ».

Les start-up s’y mettent

Le marché du carbone semble en effet intéresser nombre d’acteurs, à commencer par des start-ups. Elles s’appellent Soil capital, My Easy carbon, Gaïago, Rize ou Carbon extract et toutes ont bien compris que le stockage de CO2 pouvait rapporter de l’argent, et pas seulement aux agriculteurs.

Soil capital est la première à s’être lancée, en 2020. 150 agriculteurs se sont inscrits sur la plateforme dès la première année, essentiellement en France et en grandes cultures. Ils sont rémunérés pour le carbone qu’ils stockent selon un mécanisme incitatif : remplacer la fertilisation de synthèse par de la fertilisation organique, diversifier l’assolement, ajouter des légumineuses. Pas d’obligation d‘implanter des haies.

Une quinzaine de grandes entreprises ont contractualisé avec la jeune pousse belge, parmi lesquelles L’Oréal, Cargill ou encore le géant de la brasserie Ab Inbev (Jupiler, Leffe…) Jusque-là, Soil Capital a « vendu » plus de 30 000 tonnes de carbone. Les agriculteurs sont rémunérés « plus de 40 euros la tonne » assure son PDG Chuck de Liedekerke qui estimait il y a peu que les crédits carbone pourraient même « rapporter jusqu’à 90 € la tonne aux agriculteurs ». Rien à voir avec les 3 ou 4 euros que vaut la tonne de carbone sur le marché mondial. Mais depuis la guerre en Ukraine, « le marché est à la baisse parce que cela reste des transactions de gré à gré ».

Convaincre les entreprises

Un prix suffisamment élevé est une condition essentielle pour que les agriculteurs s’y intéressent en France. Au risque toutefois de dissuader les entreprises. Depuis deux ans que Solenat s’active à chercher des fonds pour mobiliser les agriculteurs, seules une douzaine d’entreprises se sont engagées : fabrique d’emballages, de produits pour le bâtiment, liquoriste, entreprise de travail temporaire, et même l’office français de la biodiversité qui voulait compenser le carbone émis pour l’organisation d’un événement. « C’est long à construire, concède Marie Rullier. Il nous faut nous faire connaître auprès des entreprises, cibler des fonds, c’est long à enclencher ». Certaines sont intéressées mais « elles ont besoin de structurer leur stratégie, elles ne sont pas encore assez mûres ».

Et puis Solenat est en concurrence avec les projets internationaux qui ont « des prix au ras des pâquerettes ». Alors il faut faire de la pédagogie, expliquer aux entreprises que le service rendu a un coût. « Le contexte économique est difficile pour certaines entreprises qui étaient prêtes à s’engager, soupire l’ingénieure. Le marché n’est pas assez mûr ».

Le constat est similaire du côté de l’association de développement agricole Trame, qui veut installer un marché des PSE en Bretagne et Pays de la Loire à travers son LabPSE.  « On porte une logique de PSE co-construits avec les agriculteurs », décrit Hélène Paillard, gestionnaire du projet LabPSE. Mais « ce n’est pas simple de trouver des acheteurs privés, il n’y a pas forcément d’illumination du côté des entreprises ». Elles semblent parfois avoir du mal à bien comprendre comment tout cela fonctionne.

« Il a fallu clarifier l’offre, pour que les entreprises sachent précisément à combien de tonnes de carbone séquestré correspondaient tant de mètres linéaires de haies », précise Bertille Thareau, membre du comité scientifique du LabPSE. « Les agriculteurs, eux, veulent s’assurer que les entreprises sont sincères, il y a une vraie volonté d’avoir des dispositifs sérieux », poursuit la sociologue de l’École supérieure d’agriculture d’Angers.

Mais il y a des signaux très encourageants : « Les entreprises se disent prêtes à payer un prix jusqu’à trois fois supérieur à la moyenne du marché pour des crédits locaux », rapporte une étude du cabinet de conseil Greenflex commandée par le ministère de l’agriculture. En clair, payer plus cher, c’est éviter le risque du retour de bâton, l’accusation de faire du greenwashing. « Plus le prix sera élevé, moins il y aura de risque de faire du greenwashing », veut croire Sarah Colombié, consultante innovation et climat à la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. 

« Le marché de carbone est un marché controversé, appuie Bertille Thareau. Acheter un carbone local issu d’un territoire local permet de sécuriser son engagement. « Demain, les projets qui auront une valeur intéressante pour les entreprises sont des projets qui cumuleront les co-bénéfices », poursuit Sarah Colombié.

Couverts mellifères
Les paiements pour services environnementaux ne concernent plus seulement le stockage de carbone.  Le projet biodiversité de Solenat, en Pays de la Loire, consiste par exemple à mettre en place des couverts mellifères et rapporte 1 000 à 3 000 euros par exploitation agricole. (©Antoine Humeau)

Bouquets de services

Ce n’est sans doute pas un hasard si du côté du LabPSE, on s’applique à inventer des « bouquets de services » autour de la qualité de l’eau, la biodiversité et les services paysage.

Solenat, de son côté, a un projet biodiversité qui consiste par exemple à mettre en place des couverts mellifères. Il est financé par du mécénat d’entreprise et rapporte entre 1 000 et 3 000 euros par exploitation en moyenne, avec un objectif d’arriver à plus de 2 000 euros. Un autre projet, autour des haies, prévoit de structurer la valorisation du bois.

« Les entreprises, demain, auront un panier de projets, anticipe la consultante climat de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. On est sur un marché émergent, l’important c’est qu’il y ait une réelle adéquation entre l’offre et la demande et que l’on n’engage pas l’agriculteur sans avoir les entreprises derrière ». 

Réagir à cet article

Sur le même sujet