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[Interview] Énergie et climatJ.-M. Jancovici : Comment l'agriculture devrait envisager sa transformation

Pour Jean-Marc Jancovici, l'agriculture neutre en carbone passe par une réduction sensible de la production animale et une déspécialisation des régions agricoles. (©Terre-net Média)
Pour Jean-Marc Jancovici, l'agriculture neutre en carbone passe par une réduction sensible de la production animale et une déspécialisation des régions agricoles. (©Terre-net Média)

Créateur du bilan carbone au sein de l’Ademe, personnalité influente sur les enjeux climatiques et énergétiques, Jean-Marc Jancovici a été reçu mercredi 4 mai par Emmanuel Macron avec d'autres experts du climat. L’association The Shift Project, un think tank qui œuvre en faveur d’une économie décarbonée, a publié un « plan de transformation de l’économie française », un programme qui doit permettre d’atteindre la neutralité carbone et qui concerne tous les secteurs de l’économie, dont l’agriculture.

 

Terre-net : Le plan de transformation de l’économie française (PTEF) prévoit, pour décarbonner l’agriculture, une baisse significative de la production animale. Pourquoi une telle évolution serait-elle nécessaire ?

Jean-Marc Jancovici : Dans le PTEF, on propose de diminuer la production animale car aujourd’hui une large partie de la production agricole est dévolue à la production d’animaux de manière directe, ou indirecte via l’alimentation animale. Ainsi, en France, entre 70 et 80 % de la SAU est destinée à l’alimentation animale. Or, on se place dans un contexte dans lequel le changement climatique et la pression sur l’approvisionnement énergétique vont faire baisser les rendements des cultures et dans lequel, pour diminuer la dépendance avale au pétrole, on déspécialise les régions agricoles. Il ne faut pas oublier que ce qui a permis de spécialiser les régions agricoles, ce sont les transports avals. En effet, ce n’est pas très grave d’avoir les céréales à un endroit, les animaux à un autre et les consommateurs encore ailleurs à partir du moment où il y a des camions qui permettent de faire le lien. Dès que l’on a beaucoup moins d’énergie pour les transports, on doit revoir l’organisation et revenir peu ou prou à la polyculture élevage. On se dirige donc vers des bassins partiellement « déspécialisés », sortant d’un optimum par ailleurs sous perfusion de la mécanisation, des engrais, et de phytosanitaires qui sont, là encore, de l’énergie.

Par ailleurs, l'agriculture représente en France pas loin de 20 % des émissions de gaz à effet de serre, dont une bonne part provient de l'elevage. Des émissions à faire baisser dans l’optique d’atteindre la neutralité carbone. On ne voit donc pas comment on arrive à un pays neutre en carbone sans diminuer le cheptel et les surfaces qui y sont dévolues.

Enfin, les surfaces agricoles sont aujourd’hui en concurrence avec d’autres usages du sol comme l’énergie, notamment le bois énergie : quand on regarde aujourd’hui la quantité de bois nécessaire pour faire beaucoup moins d’acier béton, qui sont des méthodes très intensives en énergie, on aura besoin de grandes surfaces forestières. Les surfaces agricoles sont également en concurrence d’usage avec la biodiversité, et toutes ces concurrences d‘usage vont faire qu’on n’aura pas des surfaces agricoles extensibles pour compenser la baisse des rendements. Il nous parait donc légitime d’envisager un monde dans lequel la quantité d’animaux et en particulier le cheptel bovin diminue de manière significative.

Quels seraient les leviers pour accompagner cette transformation ?

J.-M. Jancovici : Dans le PTEF, nous avons décidé de ne pas parler d’argent, pour décrire d’abord l’organisation physique du système productif avant de dire comment on devait en tirer la contrepartie sur le plan monétaire. Or, l’agriculture était historiquement très encadrée sur les prix. A titre personnel, je considère qu’il faudrait revenir à un système encadrant les prix, et je pense qu’il va falloir que la société accepte un contrat avec l’agriculture : si on demande à l’agriculture d’être plus respectueuse pour l’environnement et de meilleure qualité, en échange on est d’accord pour payer la production agricole beaucoup plus chère. De toute façon, on ne peut pas demander à un système qui est pauvre d’innover.

Aujourd’hui, la nourriture ne vaut rien. Quand on regarde un ticket de caisse, on paye tout sauf la nourriture. Par exemple pour un paquet de pâtes, on paye le salaire de la personne à la caisse, de la personne qui a placé le paquet de pâtes dans les rayons, du transporteur qui l’a amené, de celui qui a fait l’emballage, de la campagne de pub, etc. La bonne question, c’est quand on va faire de la place (NDLR : budgétairement) à la nourriture, que va-t-on devoir utiliser moins d’un autre côté ?

Il va y avoir un vrai sujet de ré-encadrement des prix

Plus vous avez un système éclaté, plus vous payez des marges d’intermédiaires à tous les niveaux. Si vous êtes en polyculture élevage, vous avez moins les étapes de transports et de transformation, même si vous produisez moins. Si vous arrivez ensuite à être un peu plus en circuit court, vous économisez les marges de l’emballage et de la distribution. Il y a également un sujet de réorganisation de la transformation et de la logistique.

Il va y avoir un vrai sujet de ré-encadrement des prix. Pour moi, il faudrait transformer toute l’agriculture en agriculture AOC : on donne un cahier des charges avec normes environnementales exigeantes, en contrepartie on est d’accord pour payer le prix. C’est contraire à l’idée de commodités. Il est évident qu’on ne va pas supprimer ça demain matin, mais on doit y tendre. Pour moi, ça n’a pas de sens d’asseoir la totalité des échanges domestiques sur un prix mondial.

La guerre en Ukraine incite les politiques à revenir sur la stratégie Farm to Fork, est-ce un problème selon vous ?

J.-M. Jancovici : À partir du moment où la guerre en Ukraine fait grimper les prix au plafond, l’intérêt économique des agriculteurs est de produire le plus possible, quelles que soient les contreparties environnementales. Ce qui corrobore ce que j’ai dit plus haut : quand le marché est très volatile, au moment où les prix sont très hauts, les gens vous disent les contraintes environnementales, on verra plus tard, chaque tonne que je peux produire je la produis, et au moment où les marchés sont au plus bas, les gens disent ah, le prix de la tonne n’est pas suffisant pour que j’investisse dans la transition.

Le fait même que vous ayez des marchés volatiles, quelles que soient les circonstances, brouille les cartes. L’Europe depuis le début marche sur deux jambes qui se marchent sur les pieds, une jambe très libérale, et une jambe très réglementante. Dans l’agriculture, une activité qui obéit à des cycles longs, si vous mettez trop de court terme, vous n’arrivez pas à piloter le système, or le marché est court-termiste par essence.

Vous estimez également, pour réduire la dépendance énergétique, que l’agriculture pourrait produire l’énergie qu'elle consomme. Par quels moyens ?

J.-M. Jancovici : Premièrement, la consommation énergétique de l’agriculture pourrait baisser si on généralise, au titre de la séquestration du carbone dans le sol, des pratiques comme culture sans labour ou avec moins de labour, on diminue fortement la quantité de carburant de l’agriculture. La puissance des engins est calée sur le travail le plus intense qu’ils ont à faire, en général le labourage profond. Pour trainer une herse ou semer des graines, pas besoin d’un tracteur à 200 kWatt. Par ailleurs, le premier secteur qui devrait bénéficier de la méthanisation, c’est le secteur agricole lui-même pour fournir l’énergie consommée par la mécanisation. Dans le PTEF, on propose une mesure très radicale, qui est de supprimer le réseau de gaz. Donc ce ne sera plus la peine de privilégier l’injection dans le réseau de gaz.

Aujourd’hui, on pense que le potentiel de gaz vert est très surestimé, donc la majorité du gaz produit par l’agriculture devra être utilisé par la mécanisation agricole, si y’a un peu de surplus, on l’utilisera pour les bus scolaires du coin. Ce qui a le plus de valeur pour la société, avec la méthanisation, c’est d’en faire un substitut au carburant fossile, pas d’en faire de l’électricité que l’on peut produire autrement ou d’alimenter des chaudières, qui peuvent l’être par des pompes à chaleur. Et si on veut utiliser la biomasse pour se chauffer, il n’y a pas de raison de s’enquiquiner avec les pertes intermédiaires de la méthanisation, autant brûler directement la biomasse. Il faudrait donc développer un peu la méthanisation, mais sans excès, et surtout ne pas faire de cultures dédiées à cela.

Et les agro-carburants ? Il faudrait les arrêter, selon vous ?

Oui ! Plutôt que d’avoir 10 % d’agro-carburants dans les carburants, il aurait été beaucoup plus pertinent de réglementer à la baisse la consommation des voitures et d’avoir des voitures qui consomment non pas 10 %, mais 20 % de moins. Je ne pense pas que le bonheur des gens serait fondamentalement diminué si aujourd’hui on roulait dans l’équivalent des R5 ou même des deux chevaux, consommant juste 2 litres au 100. Et si on avait fait ça, on n’aurait pas besoin des agro-carburants et on pourrait faire de la luzerne et des pois sur ces surfaces. Mais cette planification ne peut fonctionner que si on a une construction d’ensemble et qu’on ne laisse pas le marché décider de tout.

Votre programme aboutirait à une forte création d’emplois (450 000 ETP), or le secteur a déjà du mal à recruter de la main d’œuvre. Quelles sont vos pistes pour pallier ce problème ?

J.-M. Jancovici : On sait que c’est un énorme problème, parce qu’il s’agit d’un métier difficile et mal payé, mais les Français ne peuvent pas avoir le beurre et l’argent du beurre. On ne peut pas à la fois dire que l’on veut une agriculture de qualité, respectueuse de l’environnement, créatrice d’emploi, et avoir des emplois moins bien payés que quelqu’un qui fait le ménage par exemple. Je ne vois pas comment on pourra remporter le pari qu’on fait dans le PTEF sans que ces métiers soient socialement considérés et économiquement considérés comparativement aux autres. Il y a aussi dans notre pays une absence de considération pour les métiers manuels, mais le développement de l’apprentissage me parait un signal encourageant.

Quels conseils donneriez-vous à la nouvelle génération d’agriculteurs qui va s’installer ?

J.-M. Jancovici : Vu de mon fauteuil d’urbain qui n’y connait rien, je dirais qu’il faut qu’ils arrivent à faire deux choses, aller le plus possible vers un lien direct avec le consommateur, car la prime au local aujourd’hui dépasse même la prime sur le bio, c’est-à-dire qu’il y a une prime à la production vendable directement, et une prime à la traçabilité. En gros, il faut qu’ils arrivent à capter une partie de la valeur ajoutée de la transformation.

Selon vous, le programme agricole d’Emmanuel Macron va-t-il dans le sens d’une agriculture décarbonnée ?

J.-M. Jancovici : Vous connaissez le programme agricole d’Emmanuel Macron vous ? Plus concrètement, une bonne partie de ce qui va se passer ne dépend pas en direct d’Emmanuel Macron, mais de l’Europe. Donc cela va dépendre d’à quel point l’administration française et le pouvoir politique français vont se décider à prendre leur bâton de pèlerin pour occuper le terrain au niveau de la Commission et essayer de faire évoluer les choses dans le bon sens.

La croissance à gogo, c’est fini

Le locataire actuel de l’Elysée est par ailleurs connu pour avoir un certain nombre de valses hésitations. Enfin, ni lui ni son staff direct n’ont été connus ces dernières années pour faire de l’environnement autre chose qu’un sujet de communication, et à mon avis, le sujet ne le prend pas aux tripes. Ce en quoi il est en décalage croissant avec une partie de la population, y compris celle qui a son âge.

L’avenir de l’agriculture doit s’envisager plus largement dans un avenir économique et un avenir physique qui va être essentiellement un avenir de contraction. La croissance à gogo, c’est fini, et c’est dans ce cadre là qu’il faut penser notre avenir, en se concentrant sur des choses essentielles, et manger en fait partie.

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