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France StratégieSurexploitation, concurrence, développement... les défis de la biomasse agricole

Sans une vision structurée et transversale, le développement de la biomasse agricole ne pourra pas contribuer suffisamment à l'atteinte de la neutralité carbone. (©Terre-net Média)
Sans une vision structurée et transversale, le développement de la biomasse agricole ne pourra pas contribuer suffisamment à l'atteinte de la neutralité carbone. (©Terre-net Média)

Source importante de biomasse, l’agriculture fait partie des leviers pour atteindre la neutralité carbone. Néanmoins, même en cas de changements profonds des systèmes et des pratiques agricoles, les objectifs à long terme de la stratégie nationale bas carbone ne seront pas atteints, souligne un récent rapport de France Stratégie. L’institution met également en garde sur les risques de surexploitation de la biomasse agricole, et sur les blocages à lever au sein des filières.

Actuellement surtout mobilisée pour les usages énergétiques, la biomasse agricole recèle un potentiel de développement important qui pourrait contribuer à la réduction de l’empreinte carbone. Ainsi, la Stratégie nationale bas-carbone (SNBC) estime un potentiel de production de biomasse agricole proche de 250 térawattheures (TWh), alors qu’elle représente aujourd’hui seulement 40 TWH. Cependant, ces objectifs de long terme ne pourront pas être remplis uniquement par les disponibilités en biomasse agricole, estime France Stratégie dans un rapport publié fin juillet (Biomasse agricole : quelles ressources pour quel potentiel énergétique ?).

« En tenant compte des disponibilités additionnelles des gisements existants, comme les effluents d’élevage, les résidus de cultures ou les surplus d’herbes, le potentiel énergétique maximal identifié de la biomasse agricole pourrait, en théorie, atteindre 120 TWh », indique l’institution. Pour France Stratégie, une évolution des systèmes agricoles (agroforesterie, développement des couverts végétaux, diversification des rotations…) ou encore l’augmentation des prélèvements en résidus de cultures et le recours massif à certaines cultures dédiées pourraient augmenter le potentiel de production de biomasse, sans pour autant suffire à l’atteinte des objectifs.

Tenir compte des risques de compétition d’usage

Si l’augmentation de la production de biomasse agricole est possible, il ne faut pas perdre de vue le risque de compétition d’usage. Ainsi, les résidus de cultures annuelles peuvent être utilisés pour les retours au sol par broyage et enfouissement, l’alimentation animale, le paillage, la construction, la méthanisation etc., ce qui peut générer des tensions, sans compter une variabilité de la production, dépendante des aléas climatiques.

Avec le développement de l’agroforesterie, les usages du bois pourraient également se développer au-delà de la fonction énergétique, comme le retour au sol, la litière ou le paillage, « notamment dans les périodes de pénuries de pailles », souligne France Stratégie. Enfin, la mise en place de cultures intermédiaires sur tout le territoire permettrait d’alimenter les méthaniseurs, et d’assurer différents services environnementaux (captation de carbone), mais leur usage énergétique pourrait entrer en concurrence avec la fonction de ressource fourragère, ou encore limiter la restitution de la matière organique au sol et donc influer sur l’entretien des sols. Par ailleurs, leur consommation en eau pourrait aussi avoir des eff­ets sur les réserves hydriques et donc la culture principale qui suit. « Associée aux impacts liés au dérèglement climatique sur les ressources en eau, une attention toute particulière doit donc être portée sur ces risques », prévient France Stratégie.

Ressources et niveau d'enjeu associé
Ressources et niveau d'enjeu associé (©France Stratégie)

Augmenter la biomasse au détriment de la production agricole ?

Augmenter la production de biomasse agricole nécessiterait donc de faire évoluer massivement les pratiques agricoles. Pour étudier les conséquences de ces transformations, France Stratégie a élaboré deux scénarios. Dans les deux cas, l’artificialisation des terres, et la progression des autres espaces naturels entrainera une perte de surface agricole, qui irait de pair avec une baisse des rendements liée au réchauffement climatique.

Le premier scénario se base sur des pratiques proches de l’existant, tandis que dans le deuxième, les pratiques agroécologiques ont été développées à plus grande échelle et l’agriculture biologique représente au moins 60 % de la surface agricole totale cultivée. Les rendements sont en baisse de 20 %. L’introduction des légumineuses et des oléagineux est plus importante que dans le premier scénario (3,6 Mha, contre 2,5 Mha dans le scénario A), et le cheptel bovin y est en diminution de - 35 % par rapport aux niveaux actuels contre - 17 % pour le scénario A.

Critères de différenciation des différentes projections
Critères de différenciation des différentes projections (©France Stratégie)

Au final, le potentiel énergétique du scénario B est supérieur, et « semble indiquer qu’une production accrue de biomasse agricole potentiellement mobilisable serait possible malgré une baisse de rendements et une diminution de l’agriculture conventionnelle », souligne France Stratégie.

Lever les blocages

Encore faut-il, pour y parvenir, actionner un nombre important de leviers. « À l’heure actuelle, la faible mobilisation en biomasse agricole résulte de blocages structurels au niveau des filières de valorisation », relève France Stratégie, pour qui il est indispensable de « donner une vision » et de « proposer un accompagnement aux agriculteurs sur les débouchés possibles de leur production à l’issue d’un changement de pratiques ».

Pour contribuer de façon significative à la neutralité carbone, le développement de la biomasse agricole nécessitera donc une réflexion transversale et bien planifiée pour répondre à la demande de diverses activités (alimentation, énergie, matériaux, agronomie…) sans s’e­ffectuer au détriment des diff­érents services écologiques de la biomasse agricole.

Journaliste politique et économie

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