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Changement climatiqueComment la filière céréales se réinvente pour y faire face

Quelles solutions pour faire face au changement climatique ? (©Marion Wellmann de Pixabay)
Quelles solutions pour faire face au changement climatique ? (©Marion Wellmann de Pixabay)

Comment la filière céréalière française peut-elle faire face aux effets du changement climatique ? Pour Philippe Dubief, il ne suffit pas de s’adapter, il faut réinventer une « agriculture réparatrice ». Pour le secteur des grandes cultures, le stockage du carbone, son calcul et surtout sa rémunération constituent l’un des principaux chantiers.

Selon Jean Jouzel, climatologue et ancien membre du Giec, « les six dernières années ont été les plus chaudes que nous ayons connu sur cette période depuis 150 ans. », 2020 en pole position. C'est comme si on avait « augmenté le chauffage de la planète d'1% ».

Comment s’adapter à ce changement climatique ?

Pour la filière céréalière, « il n’existe pas de solution universelle, a rappelé Philippe Dubief, président de Passion Céréales, à l’occasion d’une conférence sur les effets du changement climatique pour la filière. Nous disposons, par contre, de plusieurs leviers agronomiques et scientifiques sur lesquels agir ».

Stéphane Jézéquel, directeur scientifique chez Arvalis - Institut du végétal se penche sur trois solutions possibles :

  • La recherche, une arme formidable

Il faut continuer à travailler la gestion de l’eau et sur la recherche variétale.

Stocker l’eau pour irriguer toute l'année

« À l’échelle de la France, le changement climatique ne veut pas dire moins de pluie, mais des pluies moins bien réparties au cours de l’année. » Alors « stocker l’eau quand elle tombe en excès pour pouvoir irriguer les cultures en période de sécheresse, est la solution la plus efficace ». Si aujourd’hui « des solutions techniques existent, c’est grâce à l’amélioration du matériel d’irrigation et au développement des outils de pilotage». « Cependant ce levier n’est pas simple à mettre en œuvre : il nécessite une adhésion des acteurs de la société autour d’un projet agricole et alimentaire commun, et peut s’avérer très coûteux pour les agriculteurs. »

Affiner les choix variétaux

Afin d’accompagner les agriculteurs dans la recherche de la meilleure variété de céréale, « Arvalis s’est doté d’équipements expérimentaux de pointe pour étudier la tolérance au stress hydrique des variétés (Phénofield, phénomobile, PheBe, ...) et collabore avec les sélectionneurs français pour mettre à la disposition des agriculteurs des variétés mieux adaptées aux conditions sèches ».

  • Les OAD, meilleurs compagnons des agriculteurs

Adapter ses choix à partir des observations climatiques, notamment en utilisant des outils d'aide à la décision (OAD) « primordiaux pour les agriculteurs », est une deuxième option. Ils permettent « d’ajuster les traitements, grâce à la modélisation de la croissance des plantes pour prévoir les stades de culture et les risques de maladie en fonction de la météo ». Grâce à eux, il est aussi possible de cartographier l’état de nutrition des cultures de blé grâce à la télédétection par satellite pour connaître la dose d’engrais à apporter (ou non) au bon endroit et au bon moment… » Certains peuvent même « calculer en temps réel l’état de la réserve en eau du sol, mais aussi les dates prévisionnelles des stades qui impactent sur la sensibilité au stress hydrique de la culture. »  Ces OAD permettent de « basculer dans une agriculture de précision offrant plus de réactivité et de visibilité pour la production et, par conséquent, tenter de sécuriser un peu plus les revenus. » L’agriculteur peut ainsi « adapter ses choix au mieux en fonction des épisodes climatiques ».

  • Des modèles plus résilients

Enfin, face à ces aléas, il faudra probablement introduire des « modèles plus résilients économiquement ». Par exemple « en introduisant, de nouvelles cultures à haute valeur lorsqu’un marché existe (production de semences par exemple…), en réalisant 3 cultures en 2 ans, en diversifiant les marchés, voire en changeant de système de production…

Un label bas carbone à l’étude

Mais toutes ces évolutions ne seront pas suffisantes. S’adapter au réchauffement climatique, c’est bien, le combattre c’est mieux ! Il va falloir « fédérer, en réinventant une agriculture nourricière et réparatrice », explique Philippe Dubief.

« Les grandes cultures sont de véritables puits de carbone ». En effet « les productions agricoles peuvent capter et stocker naturellement du carbone dans la biomasse et dans les sols, grâce au mécanisme naturel de photosynthèse. » D’ailleurs, depuis la Cop 23, l’agriculture a été reconnue comme une solution pour atténuer le changement climatique ». Comme le souligne Stéphane Jézéquel, « en France, un hectare de céréales capte 4 à 8 fois plus de CO2 qu’il n’en est émis pour le cultiver. » 

Comment stocker un maximum de carbone ?

« La couverture du sol entre deux cultures principales avec des couverts végétaux est un des principaux leviers de stockage de carbone ». « Semer une culture intermédiaire entre un blé récolté en juillet et un maïs semé en avril » est une première piste. « Cette implantation des couverts végétaux est une pratique qui s’est développée, ces surfaces en couverts végétaux sont d’ailleurs en nette progression en France : + 30 % entre 2011 et 2017. Selon Arvalis, les couverts permettent de stocker en moyenne 240 kg de carbone par hectare chaque année ». Certains de ces couverts, les Cive (Cultures intermédiaires à valorisation énergétique) peuvent aussi avoir une vocation énergétique et se substituer au carbone fossile, notamment via la méthanisation. Cultures à part entières, elles sont positionnées entre deux cultures principales, en hiver (semées en fin d’été et récoltées en printemps) ou en été (semées en été et récoltées à l’automne). Trois cultures sont ainsi produites en deux ans (deux alimentaires et une énergétique).

« Une méthodologie bas carbone grandes cultures a été déposée fin 2020 et est aujourd’hui en cours de validation par le ministère de la transition écologique ». « À court terme, cela permettrait de calculer le crédit carbone des exploitations de grandes cultures, qui pourront alors être proposées par des porteurs de projets à l’achat auprès de toute entreprise et collectivité qui cherchera à compenser ses émissions. »

Et dans le reste de la filière ?

Selon Jean-François Loiseau, président de l’interprofession céréalière Intercéréales et agriculteur dans le Loir-et-Cher, la filière tout entière est mobilisée pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. La logistique est notamment « primordiale puisque chaque année, ce sont près de 64 millions de tonnes de céréales collectées et transportées sur tout le territoire. Aujourd’hui, 88 % d’entre elles sont acheminées par transport routier, 10 % par la voie fluviale et 2 % avec le ferroviaire1 ». Ainsi la filière souhaite « développer davantage le transport multimodal, combinant les différents types de transport pour plus d’efficacité, et accroître les tonnages transportés par voie fluviale et ferroviaire ». Un travail est aussi effectué pour « éviter les retours à vide des camions. »

Du côté des malteries aussi ça bouge, « les malteurs se sont engagés à diminuer de 20 à 60 % leur empreinte carbone d’ici 2030 » grâce aux « énergies renouvelables ». Les minoteries sont aussi engagées « dans des dynamiques "0 déchet", avec une réutilisation très importante des coproduits de la mouture ». Et « les brasseurs réduisent par exemple leurs émissions de CO2 dans les activités de production, de distribution et de conception des emballages. » Enfin, « près de 3 % de la récolte céréalière est aujourd’hui mobilisée en bioéthanol ». « Le bioéthanol participe ainsi à la décarbonation globale des activités humaines, grâce à une énergie issue du végétal. »

1. Source : Des chiffres et des céréales, édition 2020.

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