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BiocontrôlePourquoi la méthode peine-t-elle à décoller en grandes cultures ?

Le passage au biocontrôle impose de faire évoluer ses pratiques. (©Pixabay)
Le passage au biocontrôle impose de faire évoluer ses pratiques. (©Pixabay)

Le biocontrôle, beaucoup moins répandu en grandes cultures qu’en production spécialisée, tente de se faire une place. Si le soufre et les trichogrammes commencent à s’imposer, les solutions restent peu nombreuses. Leur essor se heurte à de nombreux freins.

Ce sont des petites boîtes de carton, jetées tous les 20 m dans la parcelle de maïs. À l’intérieur, 10 000 œufs d’insectes infestés par la larve du trichogramme. Cette microguêpe d’à peine 1 mm ira pondre dès l’éclosion dans les œufs de la pyrale, sur le maïs. Ce type de biocontrôle à base de macro-organismes peinait jusque-là à se développer, du fait de son efficacité aléatoire et de sa mise en place chronophage. Mais deux innovations récentes pourraient bien changer la donne : les nouvelles boîtes en carton protègent mieux les larves de la chaleur et des fourmis, et des quads enjambeurs permettent désormais de les diffuser rapidement. Les trichogrammes constituent à peu près la seule solution insecticide de biocontrôle en grandes cultures.

Comme il n’existe rien contre la sésamie, se passer de la chimie est difficile dans les zones où ce papillon est très présent en plus de la pyrale. « On a mis au point une offre spécifique, explique Carine Reyniers, directrice marketing et développement chez Phyteurop. Une première intervention sur sésamie avec un insecticide classique qui agit aussi sur la pyrale, puis les trichogrammes prennent le relais. »

Contre la septoriose, le soufre

L’un des produits de biocontrôle les plus utilisés contre les ravageurs est le phosphate ferrique, qui agit contre les limaces. En revanche, en herbicide, il n’existe pas de solution. Il y a bien l’acide pélargonique, un désherbant non sélectif, mais il s’avère hors de prix et donc pas intéressant. Contre la septoriose du blé, les agriculteurs peuvent compter sur le soufre, une substance minérale connue depuis longtemps.

La chambre d’agriculture des Pays de la Loire a mené des essais pour évaluer son efficacité. Il s’agissait de remplacer tout ou partie de la première des deux applications fongicides par du biocontrôle, ou de n’utiliser que des produits de biocontrôle sur les deux traitements. Mais durant les trois années de test, « la pression maladie était si faible que cela n’a pas permis de repérer d’intérêt particulier au biocontrôle, rapporte Céline Bourlet, chargée des projets de recherche en grandes cultures. Diminuer la dose du fongicide chimique ou l’enlever complètement, dans ces conditions, n’a pas tellement eu d’impact, donc pourquoi le remplacer par du biocontrôle ? »

« Le soufre, ça marche, mais pas forcément seul ni dans tous les cas, constate de son côté Yoann Navasse, chargé de mission agroécologie à la chambre d’agriculture de Normandie. Dès que la pression maladie est assez forte, mieux vaut combiner avec la chimie. » Le soufre représente un « marché qui bouge », veut pour sa part croire Carine Reyniers. Il représente environ 300 000 ha sur la campagne 2020-2021, sur une superficie potentielle de 10 millions d’hectares. « Son véritable développement se fera lors de la prochaine campagne pour les céréales, précise-t-elle. L’adoption est plus longue que prévu, parce que les agriculteurs ont des produits conventionnels à liquider. On sort de quelques années de stock. »

Le phosphonate de potassium dès 2022

Afin d’améliorer son efficacité contre la septoriose, le soufre peut être associé à d’autres produits, tels que des dérivés d’algues ou du phosphonate de potassium (qui agit aussi sur la rouille), une substance minérale qui vient d'être homologuée en grandes cultures. « Associé à du soufre, cela peut se substituer efficacement à la chimie au premier traitement du blé », se réjouit Claude Maumené, référent biocontrôle chez Arvalis-Institut du végétal jusqu’à janvier dernier. Et le phosphonate de potassium est aussi attendu, pour lutter contre le mildiou de la pomme de terre, une problématique majeure.

Quant à la fusariose, il faudra encore attendre pour la traiter avec du biocontrôle. Contre cette maladie fongique, il existe bien le Polyversum, un fongicide entre algue et champignon, mais il n’a que 10 à 15 % d’efficacité, « on ne sait pas quoi en faire », soulève Claude Maumené. Sur colza, on dispose du produit Contans. Ce fongicide naturel à base de micro-organismes permet de réduire plutôt efficacement la pression sclérotinia.

Au total, ce sont à peine une trentaine de substances qui sont homologuées en grandes cultures, soit quatre fois moins qu’en cultures légumières ou en arboriculture. On est donc encore loin de couvrir toutes les cibles (adventices, ravageurs et maladies). Il n’existe encore rien sur la cercosporiose de la betterave, ni sur les pucerons ou les coléoptères du colza. « Parmi les produits autorisés, peu ont fait leur chemin. Ce sont surtout des substances minérales, ainsi que les trichogrammes », appuie Claude Maumené.

De nombreux freins

L'efficacité parfois relative des produits de biocontrôle, ou aléatoire selon les années, explique en partie pourquoi ils peinent à se développer. Parfois, la rémanence est moins longue. Le « manque d’efficacité » arrive en tête des freins avancés par les agriculteurs, devant le coût et le « manque de recul », selon une étude menée par le groupe In Vivo l’an dernier. « Les solutions disponibles en grandes cultures ne sont pas 100 % satisfaisantes », admet Carine Reyniers.

Il faut intervenir au bon moment.

« Au départ, on avait imaginé qu’on remplacerait les produits phytosanitaires par le biocontrôle, or ce n’est pas ce qui se produit, puisqu’ils sont moins efficaces », observe Marie Turner, qui évalue et caractérise les projets de biocontrôle en condition contrôlée au centre de ressources Vegenov. L’Iodus, par exemple, est assez peu utilisé, car « relativement inefficace ». « Si un produit est partiellement efficace, il doit en tout cas être régulier pour sécuriser l’utilisateur », met en garde Claude Maumené, qui ne veut pas, pour autant, jeter le bébé avec l’eau du bain.

Autre frein : une utilisation parfois plus complexe que pour les produits phytosanitaires. Qu’il s’agisse de macro ou de micro-organismes, il faut intervenir au bon moment. « Les micro-organismes doivent être utilisés vivants. Or, selon la méthode d’application, ils peuvent mourir ou ne pas s’installer », explique Marie Turner. Souvent, il s’agit d’associer plusieurs solutions dont les modes d’action diffèrent. « Si les produits sont employés correctement, leur efficacité est optimisée, garantit Mireille Piron, responsable développement produits de biocontrôle et biostimulants chez Bioline. Beaucoup d’entre eux doivent être utilisés en mode préventif, ce qui nécessite de former utilisateurs et prescripteurs. »

« Remettre de l’agronomie »

Le passage au biocontrôle impose de faire évoluer ses pratiques. Car « vouloir remplacer un produit interdit par un produit naturel, est-ce la bonne solution ?, interroge Céline Bourlet. On ne peut pas substituer un produit à un autre comme le préconisent parfois les firmes, il faut revoir son système, avoir une réflexion plus large ». Le changement culturel ne se fait pas du jour au lendemain. « Utiliser un produit de biocontrôle ne constitue pas une recette simple à appliquer, cela reste du vivant ou du minéral, abonde Yoann Navasse. Il faut remettre de l’agronomie, allonger ses rotations pour leur permettre de mieux trouver leur place ».

En bio, les agriculteurs ont une autre réticence qui concerne les produits s’appliquant par pulvérisation. « Ce n’est pas hyper bien vu, dans les campagnes, de passer le pulvé sur une parcelle bio », glisse Céline Bourlet, de la chambre d’agriculture des Pays de la Loire. Par ailleurs, le coût des produits de biocontrôle est plus élevé que celui des solutions conventionnelles, ce qui demeure un frein à leur démocratisation. Pour lutter contre la pyrale, par exemple, Bioline s’est fixé pour objectif de « se rapprocher du prix à l’hectare de l’insecticide conventionnel ». Actuellement, les trichogrammes coûtent autour de 40 €/ha.

Autre difficulté : la faible valeur ajoutée en grandes cultures. Les marges sont moins importantes qu’en vigne, notamment. Ce n’est pas un hasard si les solutions de biocontrôle sont beaucoup plus abondantes en viticulture, en arboriculture ou en cultures ornementales. Sans compter que « cela coûte plus cher de développer un produit de biocontrôle qu’un produit classique », soule Carine Reyniers.

Les axes de recherche

Et pourtant, « le potentiel du marché est important », insiste la directrice marketing de Phyteurop. L’innovation se poursuit, « y compris dans le domaine des grandes cultures », se réjouit l’IBMA, l’association française des entreprises de produits de biocontrôle. Selon une enquête interne menée auprès des adhérents, 37 innovations sont attendues en grandes cultures, contre 58 en arbo et 52 en viti. Les axes de recherche portent notamment sur la septoriose, la fusariose ainsi que la rouille et l’oïdium. Chez Bioline, le travail sur la formulation des produits est priorisé tant la marge de progression est importante pour gagner en efficacité.

La filiale d’InVivo veut aussi « avoir une meilleure connaissance des modes d’action des produits ». Concernant les macro-organismes, le travail consiste à améliorer encore les techniques d’application. Des start-up émergent, des universitaires travaillent sur les micro-organismes, les levures et métabolites. « Sans doute les communautés microbiennes des plantes seront-elles mieux comprises demain, observe Claude Maumené. Je crois davantage aux métabolites pour l’avenir ». La question des biostimulants semble être une autre voie explorée.

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