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Témoignages d'agriculteursQuelles stratégies face au prix des engrais pour la campagne 2022/23 ?

D’après un sondage mené par Terre-net et Web-agri sur la première quinzaine de septembre, 164 agriculteurs sur 447 étaient complètement couverts pour leurs besoins en engrais sur cette campagne. (©Adobe Stock)
D’après un sondage mené par Terre-net et Web-agri sur la première quinzaine de septembre, 164 agriculteurs sur 447 étaient complètement couverts pour leurs besoins en engrais sur cette campagne. (©Adobe Stock)

Réduire ou pas les apports, se fournir autrement ou comme d’habitude, envisager d’autres pratiques culturales… Alors que les prix des engrais continuent de culminer à de hauts niveaux et que les risques de pénuries ne sont pas écartés, vous nous avez livré vos témoignages sur vos approvisionnements en engrais et sur votre stratégie pour cette campagne.

Le 9 septembre, le prix de l’urée atteignait un plus haut en cinq mois et demi, à 927,5 €/t. Il y a quelques jours, le leader Yara prévenait que le risque de pénurie en engrais azotés existait bel et bien sur le marché français. Entre arrêts de production et crise de l’énergie, le marché des engrais est sous haute tension.

Dans ce contexte, nous vous avons demandé quelle était votre stratégie en matière de fertilisation sur la campagne 2022/23. Vous avez été 447, lecteurs de Terre-net et de Web-agri, à répondre à notre questionnaire sur la première quinzaine de septembre.

37 % des répondants étaient alors couverts à plus de 90 % pour leurs besoins de la campagne. Certains ont pu puiser dans ce qui leur restait en stock de la saison passée et n’ont eu besoin que de complémenter à la marge.

Un lecteur a eu le nez creux : « j’ai acheté 100 % de mes besoins en février 2022, avant la guerre en Ukraine ». Un autre explique : « Malgré les prix, j’ai acheté la même quantité pour produire et être autonome ». Certains sont couverts pour 2023… et même en partie pour 2024.

C’est le cas de Nicolas Galpin, exploitant agricole en Île-de-France (blé, colza, maïs et orge, mais aussi lentilles, pois chiche, quinoa, et « un peu de prairies pour une cinquantaine de brebis »).

« Je ne mets quasiment plus de phosphore ni de potassium, c’est bon pour la kiésérite depuis mai, détaille-t-il. Je mets un peu de DAP en localisé sur les maïs et les colzas et j’ai eu du bol : j’en avais acheté beaucoup trop en 2021, j’en ai donc assez pour cette année et pour l’année prochaine, en révisant les doses ».

Côté engrais azotés, l’agriculteur a économisé « quelques unités par ci, par-là » au printemps sur certaines cultures, « sans trop pénaliser le rendement ni les protéines ». Il avait aussi commandé deux camions de solution azotée deux semaines avant le début de la guerre, à 443 €/t, avant d’en racheter deux à plus de 600 €/t.

« Il y a une semaine (l’interview a été réalisée le 13 septembre, NDLR), quand j’ai vu que ça remontait, je me suis décidé à aussi acheter un camion à 675 €/t pour 2024, car j’ai la chance et la possibilité d’avoir un stockage supérieur à mes besoins ».

Couverts en partie... ou pas du tout

La plupart des répondants à notre enquête ne sont qu’en partie couverts, beaucoup ayant choisi de sécuriser le début de la campagne : « couvert pour les céréales d’hiver, rien pour les céréales de printemps » ; « achats effectués pour les apports sur céréales et les prairies premières coupes, décision sera prise de compléter les achats au printemps prochain en fonction de la météo et de l’état des récoltes et du prix de l’engrais ».

Marc Rolland exploite avec son frère la ferme de Rayssaguel, dans le Tarn : élevage bovin, gavage de canard, vente directe et 140 ha de cultures (blé, maïs, orge, colza, tournesol, seigle, triticale, féverole, luzerne, phacélie, mélanges de prairie).

D’ordinaire complètement couvert à cette période de l’année, il a fait l’impasse sur le phosphore et le potassium et n’a pour l’instant acheté de quoi couvrir que la moitié de ses besoins en azote : « J’ai utilisé tout mon budget engrais. 20 tonnes d’urée, 20 000 euros… Il m’en faudrait 44 tonnes. Heureusement que j’ai des vaches qui vont apporter du fumier, mais je n’en ai que 56 : pour toute la surface ça va être compliqué ! »

15 % des répondants indiquaient début septembre ne pas être couverts du tout en engrais pour la campagne. « Dans l’attente de trésorerie, rien n’est acheté », résume l’un d’eux.

Stéphane Guyot, qui élève 50 vaches laitières et cultive 70 ha de terres en MAE en Ille-et-Vilaine, n’avait pas contractualisé ses 10 t d’ammonitrate quand il a répondu à l’enquête, le 8 septembre, mais s’est décidé depuis : « Il faut bien qu’on achète ! Dans les premières propositions qu’on m’a faites, il fallait régler la facture dès août, c’était trop tôt. Là, c’est paiement décembre, à 867 €/t ». Contre 254 €/t l’an dernier.

Réduire les apports ?

Environ 55 % des répondants à notre sondage vont certainement réduire les apports en engrais sur cette campagne : « légèrement sur certaines cultures, drastiquement sur d’autres », indique l’un d’eux.

« Pas sur les parcelles à bon potentiel », explique un autre. « En essayant de maintenir les rendements », ajoute un troisième. «  Réduction de 10 à 20 unités sous forme chimique, mais apports de lisier plus importants », précise un quatrième.

Nicolas Galpin réduira les apports « un peu partout, sauf en blé, car on a besoin de protéines si on veut le commercialiser correctement, y compris à l’international. C’est ce que j’ai appliqué pour 2022, et ce qu’il faudra faire pour les années qui viennent ».

« L’essentiel va partir sur l’alimentation de mes animaux principaux, car je suis en autoconsommation alimentaire totale », explique Marc Rolland.

« Le colza aura l’azote dont il a besoin pour avoir du rendement », permettre de produire du tourteau et éviter les achats d’aliments azotés. « Pour le gavage, je serai aussi obligé de pousser au maximum sur le maïs », souligne l’agriculteur tarnais, qui restreindra les apports partout ailleurs, notamment sur ses 25 ha de blé (« 90 unités au lieu de 150 »).

Se fournir ailleurs, ou autrement

Rares sont les agriculteurs qui ont réussi à trouver des engrais moins chers auprès d’autres fournisseurs que d’habitude : « les tarifs sont similaires », « on recherche les meilleurs prix mais c’est très compliqué ».

Au-delà de ses trois agrofournisseurs locaux habituels, Marc Rolland a cette année commencé à chercher des engrais sur internet : « je pensais que ce serait un peu moins cher, mais il n’y a pas d’avantage : les prix se valent ».

Nicolas Galpin va continuer de travailler « au feeling » pour s’approvisionner (« un négoce, une coop’ », des négociants en ligne), et remarque que certains de ses collègues se sont mis à acheter des big bags et sécuriser leurs approvisionnements à la ferme.

Certains lecteurs expliquent aussi que les prix hauts les poussent à utiliser des formes d’engrais différentes : « on était uniquement en liquide avant, on est passé au solide. Le prix à l’unité est un peu moins cher ». Un lecteur annonce qu’il s’est mis à utiliser des scories, du compost végétal et du compost de fumier.

À la question « envisagez-vous de vendre du fumier ? », l’immense majorité des éleveurs répond « non », voire « surtout pas ! » : « qui vend son fumier, vide son grenier », philosophe l’un d'eux.

Cultures moins gourmandes et matériel plus précis

Environ 52 % des participants à notre sondage indiquent qu’ils modifient déjà, ou vont modifier leurs pratiques culturales pour utiliser moins d’engrais.

«  Faites des sols couverts avec des légumineuses type trèfle blanc, dans du blé ça marche très bien ! », exhorte un lecteur. « Augmenter le tournesol et les cultures de printemps », « éventuellement basculer sur soja et tournesol », « plus de protéagineux »… Beaucoup ont choisi de modifier leur assolement.

D’autres vont miser sur le matériel et la précision : « achat d’un épandeur dernière génération », « modulation de dose », « meilleures conditions d’apport pour une meilleure efficience »…

Un lecteur explique pourquoi il refuse de modifier ses pratiques : « ce sont des solutions provisoires et aléatoires, surtout quand on exploite à l’extrême nord du pays ! » Un autre indique que la situation l’incite à désormais mener son exploitation en agriculture de conservation, « pour être en phase avec la situation économique de demain ».

Stéphane Guyot pense « refaire du blé sur prairie, comme l’année dernière. Ça permet de renouveler les prairies et de très peu azoter : juste un coup, même pas 30 unités ». Chez Marc Rolland, « on sème des couverts » mais « c’est très difficile cette année : le sol est très sec ! ».

Pour Nicolas Galpin, difficile de faire plus : « On fait des couverts avec des légumineuses. On est en localisé sur le maïs et la betterave, ce qui permet de gagner une dizaine de pourcents par une meilleure efficacité : tout ce travail, on l’a déjà fait ! »

Anticiper l’avenir

Plusieurs d’entre vous semblez inquiets quant à l’avenir. « La situation est très critique en élevage. On ne tiendra pas longtemps », écrit notamment un éleveur.

Sur le volet engrais, Nicolas Galpin se dit « peu optimiste pour les cinq ans qui viennent, les prix auront du mal à descendre ». « Entre le Covid, la guerre, les problèmes de logistique, et par-dessous les problèmes climatiques, il faudra de plus en plus anticiper, préconise-t-il. On avait l’habitude d’acheter en morte saison, deux-trois mois avant utilisation… désormais, ce sera cinq mois ».

 

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