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Green Deal et baisse de productionLes États-Unis agitent le spectre de la faim mais craignent pour leurs exports

Les baisses de production que pourrait induire le Green Deal inquiètent moins les États-Unis que la perte de part de marchés potentielle, note Agriculture Stratégies. (©Terre-net Média)
Les baisses de production que pourrait induire le Green Deal inquiètent moins les États-Unis que la perte de part de marchés potentielle, note Agriculture Stratégies. (©Terre-net Média)

Dans une étude prospective publiée en novembre, le ministère de l’agriculture américain s’inquiète de la baisse de la production agricole européenne et mondiale que provoquerait l’application du Green Deal, ainsi que de l’augmentation des prix alimentaires et de la faim dans le monde qui s’ensuivrait. Néanmoins, pour le think tank Agriculture Stratégies, les États-Unis craignent surtout une restriction importante de leurs exportations par l’UE, qui privilégierait les produits respectant les standards environnementaux européens.

Dans une étude publiée récemment, l’USDA - le ministère de l’agriculture américain – s’alarme des conséquences possibles du Green Deal (Pacte Vert) européen sur la faim dans le monde. Il met en effet en avant des baisses de production importantes liées aux exigences environnementales renforcées. Partant de l’hypothèse d’une réduction (jamais aussi strictement avancée par l’UE), de 50 % des quantités de pesticides et d’antibiotiques, de 20 % d’engrais, et de la suppression de 10 % des terres arables, l’étude prévoit que l’application stricte du Green Deal entraînerait une baisse de la production européenne de 12 % (en cas d’application uniquement à l’UE), et une baisse de 11 % de la production agricole de la planète en cas d’application à l’échelle mondiale, parallèlement à une hausse des prix mondiaux de 89 %. Avec, logiquement, des conséquences sur la sécurité alimentaire mondiale, puisque d’après ces projections, 185 millions de personnes n’auraient plus les moyens d’accéder à une alimentation suffisante.

Pour Agriculture Stratégies, il faut cependant prendre avec précaution les résultats de cette étude américaine. Dans une note intitulée « pourquoi les États-Unis ont-ils peur du Green Deal ? », le think tank s’avère sceptique sur la stratégie européenne, l’est également vis-à-vis de la préoccupation de l’USDA au regard de l’augmentation de la faim dans le monde.  

Hypothèses contestables et présentation orientée

Car selon ces projections, « cette baisse supposée de la production européenne, bénéficierait plutôt aux États-Unis et à la Russie, puisqu’elle libérerait des parts de marché. On peut donc se demander pourquoi les États-Unis se sont dépêchés de publier une étude faite pour inquiéter les contribuables européens », relève le think tank, qui estime que les hypothèses de l'étude sont largement contestables.

En effet, pour pallier la baisse des quantités de pesticides ou d’engrais, l’étude de l’USDA mise uniquement sur le travail et le capital (mécanisation), et les projections ne prennent pas en compte de possibles changements de mode de production ni de consommation qui pourraient changer la donne.

L’augmentation de la faim dans le monde, présentée par l’USDA, est également une information biaisée. En effet, le modèle de projection américain, d’une part, ne couvre pas l’ensemble de la population mondiale mais uniquement les populations de 76 pays à revenu faible ou intermédiaire. Et si dans les différentes projections, la population des pays concernés augmente de façon identique, passant de 4,076 millions de personnes en 2020 à 4,696 en 2030, « quel que soit le scenario retenu, la part de personnes souffrant de la faim va diminuer durant cette période », souligne Agriculture Stratégie. Cette proportion passerait de 22,6 % de la population actuellement à 10,9 % en 2030 sans changement de modèle, et bien que ce pourcentage serait plus élevé en fonction de l’étendue des normes européennes, allant de 11,4 % à 14,9 % en 2030, « il ne s’agirait donc pas d’une augmentation de la faim dans le monde, mais d’une réduction plus modérée selon les résultats de ces modèles », souligne Agriculture Stratégies.

Les États-Unis redoutent surtout une restriction d’accès au marché européen

Par ailleurs, les exportations de céréales européennes (moins d’un milliard d’euros sur la période 2017-2019) sont déjà loin de nourrir le monde, et une réduction de leur production n’aurait probablement pas un impact aussi significatif que semblent le croire les États-Unis. En revanche, ces derniers sont les premiers fournisseurs de l’UE en produits végétaux, or l’Europe pourrait imposer des restrictions de 50 % aux importations en provenance de pays qui ne respectent pas ses standards environnementaux, touchant les États-Unis au premier chef.

Une inquiétude d’autant plus probable que les exigences supplémentaires au niveau des standards de production impliqueraient des surcoûts que les Américains ne sont actuellement pas prêts à assumer.

Cette menace s’est d’ailleurs renforcée après l’introduction par le Parlement européen, les 23 et 24 octobre, d’un nouvel article (188 bis), précisant que « les produits agricoles et agroalimentaires ne peuvent être importés en provenance de pays tiers que s’ils respectent des normes et obligations de production conformes à celles adoptées, notamment dans les domaines de la protection de l’environnement et de la santé, pour les mêmes produits récoltés dans l’Union ou élaborés à partir de tels produits ».

Ainsi, il semblerait plus probable que les États-Unis redoutent davantage l’harmonisation des pratiques et la généralisation des contraintes environnementales que la faim dans le monde qui « est davantage un problème de prix bas que de prix hauts : 70 % des malnutris sont des paysans pauvres, qui profiteraient de prix agricoles plus élevés d’après les projections de l’USDA », note Agriculture Stratégies. La transition agroenvironnementale ne se fera qu’en redonnant de la valeur aux produits ce qui, en France, dépendra surtout d’une meilleure distribution de la valeur au sein des filières, conclut le think tank.

Journaliste politique et économie

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