Imprimé le 20/08/2019 19:23:11

Tribune« J'en ai marre de voir mon métier d'agricultrice mis au pilori »

| par Isabelle Clément, agricultrice | Terre-net Média

Agricultrice depuis 25 ans, Isabelle Clément a décidé de prendre la plume pour exprimer, avec ses mots, toute sa colère et son désarroi face à la situation agricole et aux suicides d'agriculteurs qui s'accumulent. Web-agri a décidé de publier son texte, car il témoigne de la fragilité du monde agricole, à tous points de vue.

Dans sa tribune publiée ici, Isabelle Clément exprime son désarroi face au nombre de suicides d'agriculteurs et à la situation agricole. (Image d'illustration)Dans sa tribune publiée ici, Isabelle Clément exprime son désarroi face au nombre de suicides d'agriculteurs et à la situation agricole. (Image d'illustration) (©Watier visuels) 

« Une ligne de trop dans la rubrique nécrologie du journal me fait prendre mon crayon. Une nouvelle victime de ce monde agricole devenu si difficile, si pénible. Une mère, une femme, une amie, une agricultrice s’est donnée la mort et laisse derrière elle en plus d’un chagrin immense pour les siens, une myriade de questions pour le monde agricole. Chaque jour, quasiment, nous apporte son lot de malheurs ressemblant à celui-là.

Ce texte va peut-être heurter la sensibilité de certaines âmes sensibles mais écrire a toujours été pour moi un exutoire. Je l’ai écrit il y a quelques jours déjà mais la mort de Céline, une agricultrice costarmoricaine, me conduit à le partager. J’espère que ces mots sur une feuille blanche arriveront à apaiser les maux qui me pourrissent la vie, ma vie d’agricultrice. J’espère qu’ils calmeront la colère qui bout dans mes veines et mes nausées devant l’absurdité et la surdité de ceux qui nous dirigent. Ces derniers nous imposent des lois bien souvent en totale déconnexion avec la réalité du terrain. La liste est bien longue. La disparition des fermes dans nos campagnes ne semble inquiéter aucune instance.

Ce métier je l’ai choisi il y a 25 ans déjà. Par passion pour cet animal merveilleux : la vache. Depuis toute petite, j’aime cet animal. Pourtant, avec toutes nos difficultés − les galères à n’en plus finir, les marchés qui s’effondrent, les crises à répétition… −, la flamme s’est éteinte. Je n’attends plus rien de cette profession. Trop de contraintes pour ne rien gagner.

J’ai longtemps eu l’impression d’étouffer, de m’éteindre, de mourir très lentement. Un jour, j’ai dit stop et j’ai décidé d’aller trouver de l’oxygène dans une activité complémentaire. À la fois pour faire vivre ma famille mais aussi pour me sentir vivante. J’ai, grâce à cela, redressé la tête comme une fleur fanée que l’on croyait perdue mais qui grâce à de bons soins reprend vie.

Mon métier d’agricultrice est inscrit dans mon ADN.

Aujourd’hui, je suis bien consciente que mon amour pour le métier d’agricultrice est inscrit dans mon ADN. Un capital génétique transporté dans le sang de bien des générations avant moi. Cet instinct qui me permet de déceler, chez mes animaux, le petit truc qui va mal en un seul coup d’œil… C’est inné. En conjuguant mes deux activités, j’ai quelque peu rallumé les flammes qui couvaient sous la braise. Toutefois, un simple souffle peut à nouveau tout faire vaciller.

Isabelle Clément, éleveuse, avec son fils GaelIsabelle Clément avec son fils Gael : « Avant tout, nous sommes des femmes, des hommes, des familles qui veulent vivre de leur métier et marcher la tête haute. » (©Isabelle Clément) 

Cela m’a donné quand même assez de force et de lucidité pour me battre et ne pas renoncer. Mais aussi pour aller au-delà des bruits de couloir et de crier ma colère envers tous ceux qui parlent, sans savoir, de notre métier d’agriculteur.

J’en ai plus que marre de voir notre agriculture française mise au pilori, montrée du doigt, accusée de tous les maux chaque jour un peu plus.

Des scandales alimentaires, des pesticides qui empoisonnent, des lois contournées… Tout cela au nom du profit de certains. Et quoi pour nous, pauvres têtes de turcs d’agriculteurs ? Nous sommes sans arrêt incriminés dans bien des médias. Normal, après ça, que certains n’osent plus dire qu’ils sont agriculteurs ou qu’ils en viennent, à force de souffrances et de sacrifices, à choisir un monde qu’ils pensent meilleur.

Le dernier "incident" en date : des biscuits pour bébé Nestlé. Celui de trop pour moi… Mesdames et messieurs qui me lisez, sachez que ces "merveilleux" biscuits que vous trouvez dans les rayons de votre supermarché préféré n’ont certainement pas été confectionnés à partir de produits français uniquement. Les industriels préfèrent bien souvent s’approvisionner auprès de fournisseurs étrangers, vendant des produits n’ayant pas subis les mêmes contrôles sanitaires qu'en France. Nos normes sont drastiques, nos contrôles perpétuels… Achetez français que diable ! Cherchez autour de vous ! Les magasins de producteurs, les fermiers à proximité, etc… les moyens sont multiples.

Pour un profit toujours plus important, et par mépris de la santé humaine et du bien-être animal si cher à certaines associations, les industriels s’approvisionnent au moins cher. Désormais, la consommatrice, que je suis aussi, a changé de mode de consommation. Je respecte la saisonnalité des produits, j’achète local. Vous pouvez tous le faire aussi.

Toutes ces personnes payées pour nous avilir, nous harceler, ne sont absolument pas au fait de ce qu’il se passe sur le terrain.

J’en ai marre. Nous devons chaque jour être plus exigeants pour répondre à des normes pondues par des technocrates qui n’ont bien souvent jamais vu la queue d’une vache, sauf celle peut-être de la vache Milka (humour).
Toutes ces personnes payées pour nous avilir, nous harceler, ne sont absolument pas au fait de ce qu’il se passe sur le terrain. Ils ne ressentent pas le désespoir, la détresse du monde paysan. Être agriculteur aujourd’hui est encore plus ingrat qu’il y a quelques décennies. Pourquoi ? Parce que nous devons faire face de plus en plus aux quolibets de la société dont nous sommes si souvent affublés. Notre génération se voit traitée d’empoisonneur et ça, je ne peux le supporter.

Bien souvent aussi, je lis que nous sommes des profiteurs vivant royalement des subventions ou des primes Pac. Sachez que tous ces détracteurs peuvent venir quand ils veulent me poser les bonnes questions les yeux dans les yeux.

Laissez-nous travailler, nous avons le savoir-faire.

Remettez-vous un peu en question, mesdames et messieurs les consommateurs. À toujours vouloir manger moins cher, vous avez ouvert trop largement les portes du grand n’importe quoi. Vous n’hésitez pas à vous offrir le dernier Iphone, mais vous hurlez pour quelques centimes supplémentaires sur votre bouteille de lait.

Que dire également de toutes ces « associations » qui veulent défendre le bien-être animal et qui, à grands coups médiatiques avec des vidéos truquées, détruisent, sans vergogne ni remords, les filières agricoles les unes après les autres.

J’en ai marre. En résumé, nous sommes des empoisonneurs, des profiteurs, des exploiteurs…

Non, avant tout, nous sommes des femmes, des hommes, des familles qui veulent vivre de leur métier et marcher la tête haute parce que leur travail, c’est nourrir les autres. Laissez-nous travailler, nous avons le savoir-faire. En contrepartie, achetez français, local. Soutenez vos agriculteurs. »


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