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Réduire les coûts de productionEntretien avec J.E. Hasdenteufel, éleveur de bovins viande en Uruguay

| par | Terre-net Média

Eleveur durant quinze ans de 900 bovins viande en Uruguay, Jean-Eudes Hasdenteufel est persuadé qu'il est possible d'augmenter nettement la rentabilité des élevages grâce à une meilleure gestion de l'herbe. Pour lui, les vaches allaitantes françaises sont bien trop assistées par leurs éleveurs, il faut simplifier la conduite et mettre en place un pâturage intensif à fort chargement instantané.

Cliquez pour voir l'interview vidéo de Jean-Eudes Hasdenteufel qui a appliqué en Uruguay la méthode de pâturage intensif d'André Voisin afin de produire le maximum de viande à l'herbe et à moindre coût.

« Croyez-moi. J’ai une méthode qui peut sauver les éleveurs bovins de la crise qu’ils traversent ! Mettez-moi 10 ha à disposition et je vous prouverai qu’il est possible d’en sortir au moins 6 à 10 tonnes de viande et de doubler le profit de l’éleveur. » C’est en substance ce que m’a déclaré un monsieur âgé de 80 ans par téléphone quand il est venu solliciter la rédaction. Intrigué, nous prenons rendez-vous dans son appartement de Neuilly-sur-Seine.

Ingénieur agronome de formation, suivi d’une carrière d’urbaniste en France et en Amérique du Sud, Jean-Eudes Hasdenteufel s’est offert pour sa retraite à l’âge de 60 ans une exploitation agricole en Uruguay de 1 000 hectares. Durant une quinzaine d’années, il y élève près de 900 têtes de bétail de race Aberdeen Angus et cultive des céréales et du soja avant de revenir en France. Auteur de plusieurs ouvrages sur la Patagonie, il donne en 2007 une conférence intitulée "Survivre à la Pac" où il prône notamment un modèle agricole davantage entrepreneurial, moins familial et plus rémunérateur pour les producteurs de viande.

« L’Uruguay c’est quasiment pareil que la Bretagne », assure-t-il. Situé sur la côte Atlantique, entre le Brésil et l’Argentine, l’Uruguay bénéfice d’un climat similaire à l’ouest de la France, avec moins de 1 200 mm de précipitations et de faibles gelées. Contrairement à l’élevage traditionnel extensif qui consiste à lâcher vaches et veaux sur de vastes plaines de la "Pampa" herbues, Jean-Eudes Hasdenteufel a préféré appliquer la méthode du « pâturage rationnel rotatif » pour doubler sa production à l’hectare. Une technique intensive élaborée par le médecin haut-normand André Voisin qui publia en 1957 l’ouvrage de référence Productivité de l’herbe, une méthode toujours enseignée dans les universités en Nouvelle-Zélande et quelque peu tombée dans l'oubli en France.

Jean-Eudes Hasdenteufel a théorisé sa méthode ainsi :

« Tout le fonctionnement de l’alimentation d’un bœuf par le pâturage repose sur les deux chiffres suivants :

  1. Pour se développer un bœuf (disons 1 UGB) doit consommer approximativement 40 kg d’herbe fraîche par jour.
  2. Un hectare de bonne prairie, en période estivale et sans accident climatique, produit sous nos latitudes environ 8 000 kg d’herbe par cycle de 20 à 40 jours.

(8 000/40 = 200) Donc potentiellement et "à la louche", un hectare de prairie peut potentiellement nourrir 200 UGB par jour en période favorable.

Mais comme le deuxième jour notre hectare est tondu, il faut donner à nos 200 UGB un nouvel hectare d’herbe fraîche. Et ceci jusqu’à ce que le premier hectare tondu ait retrouvé la hauteur d’herbe qu’il avait le 1er jour de notre exercice. En moyenne 12 cm. Sous nos climats, le temps de repos nécessaire pour retrouver ce niveau varie entre 20 et 40 jours entre avril et octobre.

Pour engraisser notre lot de 200 UGB, nous déciderons de travailler sur 30 hectares. Théoriquement, ceci représente un chargement théorique de 7 UGB/ha, ce qui est une folie ! Pour faire taire les plus sceptiques, nous nous limiterons à un chargement de 3 UGB/ha. Les 200 UGB se réduisent à 90 UGB sur 30 ha.

Sachant qu’un UGB prend en saison 1 kg de viande par jour, nos 30 hectares produiront pendant 7 mois utiles 18 000 kg de bœuf, soit 600 kg de bœuf par hectare et par an, au minimum. » CQFD.

Une allée centrale et 12 heures par paddock

Après la théorie, place à la pratique. Première étape : aménager le parcellaire. « Imaginez une prairie rectangulaire, coupez-la en deux dans le sens de la longueur avec deux fils électriques afin de créer une allée de circulation centrale. En fonction du chargement et des besoins alimentaires des animaux, divisez fictivement ces deux parcelles en une vingtaine de paddocks de chaque côté. Ce qui fait au total une quarantaine de paddocks. A chacun correspond 12 heures de pâturage. Pas besoin de s’embêter à faire des barrières, levez simplement le fil électrique avec un piquet et les animaux passeront en dessous pour aller pâturer. Faites pâturer alternativement à droite et à gauche de l’allée en soulevant le fil d’un côté puis de l’autre deux fois par jour. Il suffit de créer chaque jour deux nouveaux paddocks à l’aide d’un fil électrique enroulé sur une bobine. Avancer ainsi tous les jours, pour que chaque paddock ne soit brouté qu’une seul fois, rasé en moins de 6 heures, et que l’herbe se repose au moins 20 jours sans être piétinée. Quelle que soit la vitesse de pousse de l’herbe, ne cherchez pas à modifier la taille de ces paddocks.

Pas besoin de mettre de l’eau dans chaque parcelle. Au bout de l’allée centrale à laquelle les animaux ont accès constamment, se trouve « la zone de repos » avec l’abreuvoir et si possible des arbres pour s’abriter. Les bovins trouvent très vite le rythme : ils vont brouter un premier paddock, reviennent boire et ruminer, puis vont dans le second paddock, etc. Il n’y a pas besoin d’aller chercher les animaux, il faut simplement tendre un fil, ce qui prend moins d’une demi-heure par jour. En Uruguay, nous passions à peine une heure par jour pour s’occuper de 900 bovins répartis en trois lots.»

Pâturage tournant bovin viande Chaque paddock est brouté en moins de six heures, avec un chargement instantané de plus de 200 UGB/ha, suivi de deux à trois semaines de repousse sans piétinement. (©Hasdenteufel)

Pâturage rationnel avec chemin central Le chemin central est constamment accessible aux bovins. Pas besoin de barrière, un simple piquet permet de soulever le fil électrique et les animaux passent en-dessous. (©Hasdenteufel)  

vaches Hereford à l'abreuvoir Les vaches, ici de race Hereford, disposent d'un seul lieu pour s'abreuver et ruminer. (©Hasdenteufel)

Foin et sorgho inerté Le foin stocké sur le bord du champ et le sorgho inerté serviront à alimenter les bovins en hiver. (©Hasdenteufel)

Pas de bâtiment

Deuxième étape : chasser les dépenses inutiles. « Zéro intrant. Pas besoin d’azote, c’est la luzerne et le trèfle qui font tourner la prairie. Le minimum de machines, éventuellement un petit tracteur et une presse à balle rondes, après mieux vaut louer tout le reste si l’on ne s’en sert que quelques fois par an.

Et surtout pas de bâtiment. Dans les conditions climatiques de l’ouest français, il est évidemment inutile de rentrer des bœufs à l’étable pendant l’hiver. Lorsque je me rends en voiture dans ma maison en Bretagne, je suis sidéré, de ne voir quasiment aucune vache dehors en hiver. Alors que les bovins n’ont pas froid, et que les bâtiments, le matériel, la paille, et le temps de travail coûtent une fortune ! » La France fait partie des rares pays au monde, où les éleveurs de bovin viande rentrent leurs animaux à l’étable. Pour lui, les vaches françaises sont totalement assistées par leurs éleveurs.

Je suis sidéré, de ne voir quasiment aucune vache dehors en hiver. Alors que les bovins n’ont pas froid, et que les bâtiments, le matériel, la paille, et le temps de travail coûtent une fortune !

« Nous faisions des balles de foin au printemps que nous laissions sur le bord du champ jusqu’en hiver. Ça n’est pas vraiment nécessaire de les abriter de la pluie puisque les balles rondes ont été conçues avec une pression suffisante pour que l’eau ne pénètre pas à l’intérieur. Avec des animaux dehors, il n’y a plus qu’à dérouler le round de foin et apporter des céréales en complément, directement sur une bâche au sol. J’utilisais du sorgho grain broyé et stocké en boudin inerté.»

A lire aussi  : pâturage hivernal de bovin et parc stabilisé d’hivernage

Dans son "campo" en Uruguay Jean-Eudes Hasdenteufel appréciait les qualités de la race Angus, une petite vache noire, précoce, docile, taillée pour le plein air intégral et capable de fournir des kilos de viande uniquement avec de l’herbe. « Je trouve que les races françaises sont un peu trop grandes et trop tardives. Car plus un animal est lourd et âgé, moins il prend de poids facilement. Engraisser de jeunes bœufs castrés ou des génisses est le plus rentable. L’idéal est de les vendre autour de 450 kg de poids, maximum 480 kg, après leur rentabilité ne fait que décliner. »

L’ancien éleveur conduisait son cheptel en trois lots : les vaches, les veaux sevrés de l’année, et les veaux de deux ans à l’engraissement. Les vêlages avaient lieu en fin d’été et les bœufs ou génisses abattus à deux ans après l’engraissement à l’herbe durant leur deuxième printemps.

A 1 dollar le kg de viande, je gagnais de l’argent

« Je vendais mes bœufs à peine 1 dollar le kg et je gagnais de l’argent. Alors qu’on ne me dise pas que l’élevage bovin ne puisse pas rapporter à 3 ou 4 euros le kilo. La viande est un marché simple dans lequel il est possible de gagner bien plus qu’avec des vaches laitières, où les charges de main d’œuvre sont trop élevées par rapport au produit vendu. »

Pour Jean-Eudes Hasdenteufel, l’agriculture française est devenue au fil du temps à la fois esclave et victime de sa modernisation. Selon ce globe-trotter, « il faut savoir sortir de ses habitudes et apprendre à se simplifier la vie. Même si la filière viande française est bien structurée, ce sera aux producteurs français de s’aligner sur le prix mondial du bœuf et non l’inverse ». Au vu de la tournure que prennent les accords transatlantiques vis-à-vis de la viande bovine, il faudra sans doute se résoudre à le croire.

Jean-Eudes Hasdenteufel Jean-Eudes Hasdenteufel est à la recherche d'éleveurs dans l'ouest pour mettre en oeuvre cette méthode, avis aux amateurs ! Son mail : jeaneudeshasden@aol.com  (©Terre-net Média)  


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DÉJÀ 9 RÉACTIONS


quentin
Il y a 1594 jours
Bonjour.Je suis producteur en agriculture biologique avec des vaches allaitantes et bœufs conduit exclusivement a l herbe .Je crois sincèrement a cette technique de production qui se sépare de toutes les fioritures de l agrobusiness. Malheureusement la typographie est très différente en France. Personnellement j exploite 136 ha sur 50 ilots et 7 communes. Je passe plus de temps sur les routes et a manœuvrer en fourrières que de temps a travailler dans le champs. De plus certaine infrastructure sont indispensables pour effectuer les prophylaxies ou le bouclage par exemple...difficile de faire des comparaisons même si la mondialisation nous l impose...
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ganado
Il y a 1100 jours
venez en Uruguay, pas de guerre civile ici, si vous avez des questions, contactez-moi.
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pjm
Il y a 1596 jours
si seulement le systeme pouvait etre transposé en france , ou il y a trop de contraintes. administratives , laisser des vaches dehors c est avoir les ecolos déposer plaintes pour maltraitance !!!!!!!!!!!!!!!!!
Mais "OUI" c est effectivement une solution : partir en urugay !!!!!!!!!!!!!!
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ptit paysans
Il y a 1600 jours
Et on les trouve ou les patures rectangulaire de 30 ha en bzh. On refait un remembrement?
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RUTABAGA
Il y a 1601 jours
Ca fait du bien de voir un homme intelligent . Mon âge m'empêche de tenter cette expérience . Avant mes vingt ans , dans toutes les fermes , l'hiver , les boeufs étaient engraissés sur une fumière sans toît , au milieu de la cour , à l'abris du vent . En stage dans une ferme de Seine et Marne , l'agriculteur me disait que , l'hiver , les boeufs sur la fumière dans la cour s'engraissaient plus vite que ceux qui étaient sous un bâtiment ( il y avait peut-être un problème de courant d'air ) .
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bat23
Il y a 1601 jours
Qui parle d'élevage intensif
En France les bovins élevés en stabulation doivent être vacciné pour tout et n'import quoi de temps en temps il reçoivent des antibiotiques pour éviter la mort
l'élevage en pleine air a l'herbe ou au foin l'hiver est de loin le plus naturel
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une éleveuse en herbe
Il y a 1603 jours
C'est là la démonstration que la France produit encore de la qualité! Dire qu'il faut oublier le bien-être animal et pratiquer l'élevage intensif me paraît décalé avec les normes imposées et les attentes du consommateurs aujourd'hui!
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yann peet
Il y a 1581 jours
Je pense que vous parlez de la même chose , car 40 kg de ms , multipliés par 20 jours , cela donne 800 kg de ms par ha , sachant que l'herbe de 20 jours d'age contient 90 % d'eau ... cqfd
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tell
Il y a 1603 jours
il y a une petite faute dans la demonstration quand on parle de 8000kg d'herbe par jour cela ne va pas .il sagit plutôt de 40kg ms ha de pouce jour par 20 jours....
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