TémoignagesDes brebis qui pâturent en hiver chez un céréalier

| par Trame | Terre-net Média

Dans le sud-ouest, le GIEE Agrivaleur rassemble des éleveurs ovins et des céréaliers qui réfléchissent ensemble sur l'adaptation de leurs pratiques aux conséquences des évolutions climatiques. Parmi les pistes explorées, se trouve le système de production mis en place par un céréalier et un éleveur, dans lequel les animaux viennent pâturer en hiver couverts végétaux et parcelles de blé chez le céréalier.

Tristan Delaporte et Pierre PujosTristan Delaporte (à gauche) et Pierre Pujos (à droite) présentent leur système d'élevage, basé sur une double transhumance. (©Trame)

Transhumance hivernale en plaine chez un céréalier, troupeaux partagés entre céréaliers et éleveurs, animaux 100 % en extérieur, nourris à l’herbe exclusivement… autant de pratiques explorées par les agriculteurs du GIEE (Groupement d’intérêt économique et environnemental) Agrivaleur, reconnu en 2018. Cette association vise à étudier les complémentarités élevage/cultures céréalières, ainsi que plaine/montagne, dans un contexte de changement climatique. Ce collectif regroupe une douzaine d’agriculteurs de Haute-Garonne, du Gers et des Coteaux secs de l’Aude : des éleveurs (brebis allaitantes et laitières) et des céréaliers. Plus précisément, le groupe comprend des fermes céréalières qui souhaitent installer ou ont déjà introduit un atelier ovin, et des fermes d’élevage ovin avec production de céréales et d’herbe pour l’alimentation des troupeaux.

Depuis sa création, ce GIEE est accompagné par la Copyc (Commission Ovine des Pyrénées Centrales), une association qui travaille sur la valorisation de la production ovine dans les Pyrénées Centrales.

Le changement climatique en toile de fond

« La constitution de ce GIEE résulte de préoccupations liées aux effets du changement climatique, explique Fabienne Gilot, directrice de la Copyc1. Les éleveurs rencontrent de plus en plus de problèmes d’autonomie fourragère. Le déficit d’eau récurrent entraîne un manque d’herbe. La solution pour certains peut être de réintroduire des pratiques transhumantes. La transhumance et le fait de ne pas avoir forcément envie d’avoir des animaux en bâtiments rejoignent aussi d’autres préoccupations liées au bien-être animal, à la réduction des gaz à effet de serre.

De leur côté, les céréaliers sont confrontés eux aussi aux problèmes de sécheresse ainsi que d’érosion et de fertilité des sols. Certains s’interrogent sur la pertinence de continuer à produire des céréales sur les coteaux peu fertiles. » Dans ce contexte, le GIEE Agrivaleur a pour objectif d’adapter les pratiques agricoles face aux conséquences des évolutions climatiques. Selon les situations, les problématiques et les envies de chacun, différentes idées ont été explorées dans le cadre du GIEE et parmi elles, le système de production mis en place par Pierre Pujos, céréalier dans le Gers et Tristan Delporte, berger/éleveur, membres du GIEE.

Un exemple de complémentarité céréalier/éleveur

Transhumance en été et en hiver

Ce système d’élevage est basé sur une double transhumance, grâce à un partenariat entre Tristan Delporte et Pierre Pujos. Tristan Delporte produit des agneaux 100 % à l’herbe, ce qui implique de suivre la ressource au cours de l’année par la transhumance. Installé à Saint-Bertrand de Comminges (Haute-Garonne), il possède peu de terres (7 ha de prairie). Elles sont utilisées par les animaux durant les périodes de transition entre les transhumances (octobre à novembre et avril à mai). Pendant l’été, les brebis transhument en estive dans les Hautes-Pyrénées. Pour compléter le système, il pratique la transhumance hivernale. Les animaux sont déplacés en plaine, chez Pierre Pujos.

Introduire des animaux sur une exploitation de grandes cultures

« Cela faisait longtemps que je réfléchissais à l’idée d’introduire des bêtes sur mon exploitation », explique Pierre Pujos. Installé depuis 1998, sur un territoire de coteaux gersois secs, cet agriculteur bio cultive des céréales (blé, petit épeautre, avoine, orge…) et des légumineuses (haricot rouge, lentille, pois chiche…) sur 210 ha de SAU. Il alterne cultures gourmandes en azote et légumineuses. Il pratique le semis direct, quand les conditions le permettent, ou les techniques culturales simplifiées. Le sol est couvert au maximum par des cultures intermédiaires.

« Depuis mon installation, un de mes combats est la lutte contre l’érosion. Par ailleurs, je cultive sans intrants : pas de produit chimique, ni engrais organique. Mon système fonctionne sur un principe d’autofertilité grâce aux couverts, la culture de légumineuses, la réduction du travail du sol… L’animal me paraissait avoir une place évidente dans ce système, pour contribuer à la fertilité et à la vie du sol, et pour valoriser les hauts de coteaux très érodés sur lesquels la culture de céréales n’est pas rentable. Mais je ne me sentais pas de mettre en place seul une activité d’élevage. C’est un métier qui demande du temps et de la compétence que je n’ai pas. »

L’idée a alors germé de faire venir un berger avec un troupeau transhumant. « J’ai rencontré Tristan, par le biais de la Copyc, qui était berger, voulait s’installer mais avait peu de terres et de moyens pour démarrer. Nous avons réfléchi ensemble à l’organisation que nous pouvions mettre en place, il a acheté quelques bêtes et s’est installé, j’en ai acheté aussi, et nous avons démarré ensemble en 2018, avec 100 bêtes environ. »

L’accueil des animaux chez le céréalier

Le troupeau se trouve chez Pierre Pujos de novembre à avril. Il y passe tout l’hiver dehors, sans foin, ni grain. Les ressources sont constituées des 210 ha de SAU de la ferme et d’espaces du voisinage. Sur l’exploitation, les animaux pâturent des couverts végétaux (mélange d’avoine, triticale, orge, vesce, pois, féveroles…), ce qui en facilite la gestion. Ils pâturent aussi les blés. Le principe est de dynamiser la plante grâce au stress du pâturage. L’application de cette technique, complexe, est un challenge pour le céréalier. « Nous avons réussi à alimenter les brebis pendant 3 semaines en hiver sur les blés, puis à récolter du blé. Nous avons eu une perte de rendement estimée à 8 %, mais qui correspond environ au coût de la ration alimentaire des animaux ».

« Après ce premier test, nous allons continuer et peaufiner la technique l’hiver prochain avec l’appui d’un institut technique. Je constate que dans les parcelles pâturées par les brebis et où j’avais semé du trèfle en février, les couverts estivaux ont été exceptionnels. Grâce au pâturage du blé, le trèfle a eu plus de lumière pour germer, et les pattes des brebis ont réappuyé les graines (comme un rouleau). Le tapis de trèfle, magnifique, a concurrencé parfaitement les adventices et alimenté le sol en azote tout l’été. » En plus des couverts et du blé, les animaux pâturent les hauts de coteaux semés en prairies. [...] Pour que le système fonctionne, il est nécessaire d’avoir un berger sur place pour s’occuper du troupeau. Les résultats du céréalier sont fortement dépendants de la conduite du troupeau, elle-même dépendante des compétences du berger.

La conduite du troupeau durant l’hivernage

Grâce à ce partenariat, l’éleveur trouve de l’alimentation pour ses animaux sans avoir à faire de foin. La transhumance chez un céréalier propose aux animaux une ressource abondante et diversifiée. Le troupeau est déplacé sur des espaces ciblés : bois, espaces embroussaillés, blés, couverts végétaux. Sur les couverts végétaux et prairies, des parcs mobiles sont utilisés, ils sont placés à la journée ou la demi-journée. L’éleveur utilise le système du pâturage tournant dynamique.

BrebisLe troupeau comptera bientôt 450 bêtes. (©Trame) Au-delà des compétences classiques de surveillance et de soins aux animaux, le berger sur le site d’hivernage doit aussi avoir une conduite très précise du pâturage. Il doit élaborer l’ordre des différents sites à pâturer et guider le troupeau sur la journée pour l’amener sur ces sites. Avec l’agrandissement à 450 bêtes, un second berger, embauché par Pierre Pujos, viendra s’occuper du troupeau durant l’hiver 2019/2020. [...]

Perspectives

« Parmi les activités à venir du GIEE, nous prévoyons de poursuivre le travail sur la qualité nutritionnelle de la viande. Nous allons travailler sur ce sujet avec des partenaires techniques intéressés par notre expérience, cela confortera les premiers résultats, et permettra d’aller plus loin, explique Fabienne Gilot. Le groupe souhaite aussi travailler sur la valorisation de ces produits, à travers des marchés de niche, auprès de restaurateurs, de bouchers. »

Les membres du GIEE se rencontrent plusieurs fois par an. [...] « Nous, céréaliers, avons besoin de l’aide des éleveurs sur tout ce qui touche au monde animal, et inversement nous pouvons partager avec eux nos connaissances sur les cultures, conclut Pierre Pujos. J’espère vraiment que nous allons continuer les échanges à travers ce GIEE et que nous arriverons à structurer une sorte de filière pour différencier nos produits. L’idée derrière cela, c’est de tirer la production, d’amener d’autres agriculteurs à changer leurs pratiques. »

Cet article est une reprise de l'article « Des brebis qui pâturent en hiver chez un céréalier », publié par Trame. Vous pouvez le retrouver en intégralité dans la revue « Travaux & Innovations », parue en décembre 2019 (N°263).

Auteur : Agnès Cathala, Trame.

N.B : 1 : La Commission Ovine des Pyrénées Centrales (Copyc) est une association qualité créée en 1992. Elle définit et gère des cahiers des charges ou des chartes pour valoriser une viande ovine de qualité (bio, IGP, Label rouge et marques commerciales...), sélectionne les éleveurs qui satisfont les exigences, vérifie le respect des cahiers des charges ou des chartes, développe des actions de promotion...

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DÉJÀ 1 RÉACTION


Rino
Il y a 30 jours
Une belle mesure agri-environnementale qui de plus associe éleveur et céréalier sous la forme du pastoralisme.un exemple trop rare. Question: les moutons sont-ils commercialisés en circuits courts du producteur au consommateur ?
Félicitations à Tristan et Pierre
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