TribuneProductivité laitière = rentabilité : « Un grand mensonge en bande organisée »

| par Une future éleveuse | Terre-net Média

D'un commun accord, la filière laitière avec ses éleveurs, ses techniciens, ses chercheurs, ses enseignants part du postulat que la productivité par vache ou par exploitant est gage de rentabilité. Mais ne nous serions-nous pas trompés d'indicateur de performance ? A qui profite réellement la productivité ?

Sur Web-agri, les agriculteurs sont invités à prendre la parole. Cette tribune nous a été envoyée par une jeune éleveuse en voie d’installation qui a préféré rester discrète sur sa localisation. A titre exceptionnel, nous avons décidé d’accepter de conserver son anonymat pour ne pas interférer dans ses projets.

Vache laitière Pirm'holstein Pour les vaches, le "produire plus pour gagner plus" ne semble pas vraiment se vérifier.  (©Terre-net Média)

« Je viens de voir les résultats économiques d’un élevage laitier en système 100 % herbe sur des terres difficiles, qui ne distribue pas un gramme de maïs, ni de céréales, ni de correcteur azoté et forcément trait des vaches qui produisent à peine 4 500 litres par an. Oui mais 4 500 litres très rentables ! Je suis restée scotchée par leurs performances économiques : en pleine crise laitière, ces éleveurs conventionnels peuvent se prélever un revenu de plus de 3 000 euros par mois chacun. En croisant la moitié de leurs vaches laitières avec un taureau de race à viande, ils obtiennent au final des marges brutes de plus de 340 €/1 000 litres, largement supérieures au prix du lait actuel ! A l’heure où la grande majorité de leurs voisins éleveurs ne parviennent plus à payer les factures à leur vétérinaire ou à leurs fournisseurs d’aliments, il y a de quoi se poser des questions sur nos systèmes d’élevage.

Alors que s’est-il passé ? Qu’avons-nous fait en un demi-siècle pour que la marge des producteurs de lait fonde comme neige au soleil ? La réponse tient en un mot : la productivité. La productivité au détriment de la rentabilité . Dans un grand aveuglement collectif, tout le monde - entreprises, médias professionnels, enseignement agricole, contrôle laitier - pousse pour que nos vaches produisent davantage, soient plus efficientes, valorisent mieux leurs rations… Oui mais à quel prix ? Pour quel bénéfice ? Et dans la poche de qui ? Vous connaissez la réponse.

En dépassant le niveau de production laitière permis par l’herbe, tout augmente… sauf le revenu !

Même lorsque le cours du lait est bas, une ferme laitière parvient à réaliser un chiffre d’affaires plutôt conséquent, de l’ordre de quatre fois le revenu nécessaire à rémunérer sa main d’œuvre. Mais les charges et le remboursement des capitaux engagés dilapident cette création de richesse. En dépassant le niveau de production laitière permis par l’herbe, tout augmente… sauf le revenu !

Les charges opérationnelles et de structures explosent, le temps de travail et la santé des animaux se détériorent. Le cercle vicieux de la productivité s’enclenche : il faut d’abord produire davantage de lait par personne pour payer les annuités, rembourser le bâtiment, les bétons, les tapis et le robot de traite. Il faut bien évidemment s’équiper d’un tracteur de grosse cylindrée et faire le plein de la cuve à gazole (ça va, il n’est pas trop cher en ce moment) pour labourer et mettre en terre les semences de maïs enrobées (qui donneront, parait-il, un fourrage riche en fibres de cellulose super digestibles), puis l’ensiler, bâtir des silos, acheter une mélangeuse, le distribuer bi-quotidiennement (c’est mieux pour l'ingestion et ça chauffe moins en été), acheter du soja OGM pour équilibrer la ration (c’est plus cher que le colza mais c’est meilleur), rajouter une pincée de levures (c’est pour lutter contre l’acidose liée au maïs), une autre de capteurs de mycotoxines (c’est indispensable avec le printemps pluvieux qu’on a eu), une goutte de propylène glycol (sinon elles font de l’acétonémie), un soupçon de sélénium (ça booste l’immunité) et d’autres oligo-éléments (pour favoriser la fertilité), enfin, une poignée de tourteau de lin (c’est pour les oméga-3, sinon le beurre donne des AVC aux consommateurs).

Au final, ces vaches boitent, ont des mammites. Il faut appeler le pareur pour soigner les dermatites et installer un pédiluve dernier cri, le véto prescrit des antibiotiques et des produits de tarissement… La plupart des vaches n’atteignent pas la troisième lactation. Il faut alors élever davantage de génisses, acheter de la semence sexée, et malgré les efforts fournis pour mettre en place du vêlage précoce, le coût du renouvellement augmente. Cela n’en finit plus.

 le grand mensonge d’une filière aveuglée par une équation fausse : productivité = rentabilité

Heureusement, les entreprises regorgent de nouvelles idées pour nous venir en aide. Chaque nouveau problème voit apparaître de nouvelles solutions en matériels, produits et services, généralement récompensés pour leur innovation. Les douze heures de travail quotidiennes des éleveurs sont vaines, grignotées minute après minute par les charges et les divers techniciens à payer. Bien sûr votre technico-commercial cherchera à vous prouver le contraire. Pourtant ce gars a bon fond et il souhaite que vous « réussissiez », vous éprouvez certainement de l’amitié pour lui (d’ailleurs c’est un copain d’enfance de votre frère). Il veut vous vendre un produit « gagnant-gagnant », son job en dépend et les temps sont durs pour lui aussi. Mais gardons à l’esprit que chaque intrant supplémentaire demande de produire davantage de lait pour le financer.

A quoi servent les milliards d’argent public injectés dans la recherche en zootechnie ? Sans doute à entretenir le grand mensonge d’une filière aveuglée par une équation fausse : productivité = rentabilité. Le monde de l’élevage n’a eu de cesse d’inventer des indicateurs pour mesurer la productivité : kilos de lait par vache, lait par unité de main d’œuvre (UMO), lait par hectare de surface fourragère, lait par stalle de robot, efficacité alimentaire (kg de lait produit par kg de matière sèche ingéré)… Mais comment traduire ces indicateurs en euros sonnants et trébuchants ? Il me semble que nous avons confondu l’objectif final avec les moyens d’y parvenir. Il n’y a, à mon avis, que deux chiffres qui comptent vraiment : le revenu et le temps disponibles pour l’éleveur.

La filière laitière française s’est fourvoyée dans des indicateurs de performances qui ne sont pas pertinents, qui fonctionnaient tout juste lorsque le prix du lait tutoyait les 400 €/t et se révèlent aujourd’hui être des gouffres financiers avec du lait sous les 300 €/t. Il aura fallu deux crises laitières pour se rendre à l’évidence. Chercher à transformer un herbivore en granivore ne rapporte rien aux éleveurs, mais tout à l’amont de la filière. D’ailleurs, même dans certaines zones fromagères sous appellation d’origine protégée (AOP) où le lait dépasse les 500 €/t, heureusement que le cahier des charges limite la part de concentrés dans la ration, car bon nombre d’éleveurs se laisseraient entraîner par cette dérive consistant à vouloir transformer des vaches en cochons, pour au final ne rien gagner de ce que l’AOP est parvenue à mettre en place pour eux.

La filière laitière française s’est fourvoyée dans des indicateurs de performances qui ne sont pas pertinents, qui fonctionnaient tout juste lorsque le prix du lait tutoyait les 400 €/t et se révèlent aujourd’hui être des gouffres financiers avec du lait sous les 300 €/t.

Les éleveurs sont sans doute un peu trop « éleveurs » et pas suffisamment « business men ». Dans les campagnes, l’orgueil de présenter au comice de belles vaches avec un bon niveau d’étable prime sur l’avidité. Le poids des habitudes et la pression des pairs pèsent lourds sur ceux qui voient l’élevage d’un autre œil.

Vous me direz, des contre-exemples existent. Et heureusement, tout n’est pas à jeter parmi les progrès réalisés en matière d'amélioration des performances animales. En effet, certains éleveurs à forte productivité par vache parviennent à s’en sortir à 300 €/1 000 litres grâce à une bonne autonomie alimentaire et des charges de structure limitées ou bien amorties, mais ces agriculteurs sont rares. Tandis que je n’ai encore jamais rencontré d’éleveurs ayant mis en place un système herbager économe souhaitant faire machine arrière, et encore moins en ce moment.

Que le rendement ne soit pas toujours synonyme de rentabilité est vrai en production laitière, sans doute aussi pour la production de viande bovine et plus généralement pour l’élevage de ruminants. Je n’en dirai pas tant concernant les élevages de volailles, de porcs et les grandes cultures où les économies d’échelle et les gains de productivité peuvent avoir davantage d’impact sur le revenu final. N’allez pas croire que je sois contre le progrès, ou que je prône une vision passéiste de l’élevage. Au contraire, je crois que l’avenir peut être résolument technique et allier l’efficacité économique avec la durabilité environnementale et sociétale, en accord avec les attentes des consommateurs d’aujourd’hui.

Je suis d’une nature pragmatique, je calcule et regarde ce qui fonctionne ailleurs. Par exemple chez les éleveurs néo-zélandais. En véritables chefs d’entreprises, ils ont compris quels sont les vrais indicateurs de la performance et les appliquent depuis que l’Etat leur a sucré les subventions il y a plus de 30 ans.

Mais pourquoi s’obstiner à cultiver des terres pour nourrir des ruminants ou à vouloir remplacer des hommes par des robots ? Avec plus d’un tiers de sa surface agricole en prairies permanentes, la France ne manque ni de ressources herbagères, ni de main œuvre puisque 10 % de la population active est au chômage. Avant de vouloir nourrir le monde en 2050, concentrons nos efforts pour que les éleveurs puissent vivre décemment de leur métier, que de nombreux jeunes aient envie de s’installer dans une filière qui prend soin de ses animaux, de ses hommes, de ses femmes et des enfants qu’ils nourrissent.»


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DÉJÀ 82 RÉACTIONS


hautot nicolas
Il y a 8 jours
le problème l'homme veut gagner toujours plus de confort .
élevage est très groumant en main d’œuvre par rapport a toute autre production agricole .
c'est pour cela que les éleveurs investissent au détriment de leur salaire ci se n'est plus rentable .
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Tony la magie
Il y a 136 jours
Cet article me rappelle le mot d'ordre de la fdsea de la marne :《produire plus produire mieux》alors que le seul objet d un syndicat devrait être gagner plus
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aldiato
Il y a 138 jours
tout à fait d'accord avec cet article, c'est ce que je dis et fais depuis que je suis installé sur une exploitation en gaec à 2 avec 240000 l de lait AOP pour 50 vl et 30 ha de céréales auto consommées en système foin.et un EBE de 54%.
de cette façon pour augmenter la production de lait pour les laiteries ou fromageries il suffirait d'installer des jeunes sur de petites structures ce qui repeupleraient nos campagnes, et aussi on rééquilibrerait l'environnement etc.... mais bien sûr au détriment des groupes financiers et autres...
merci encore pour le courage d'écrire cet article des plus réaliste.
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ba
Il y a 142 jours
content, oui ravis de lire cet article publié et ecris par on ne sais pas qui,mais cette personne ne devrait pas rester dans l anonymat , plutot le crier au et fort a toute la filiere ....
cette personne a tout compris a l elevage laitier...et a son fonctionnement de filiere ...
tout est verité et realité...
alors encore merci de publié ca ..
malgré que beaucoup de nos collegues auront compris ca , bien evidement le mal sera fait .... faut il que la crise dure encopre trois ans pour qu un tel message passe...
sachez messieurs de notre filiére laitiere que quand les gros seront maigres, les petits ne seront plus de ce monde.... ca sera trop tard...
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JJ
Il y a 142 jours
Tout d'abord bravo d'avoir publié cet article et le faite qu'elle n'est pas voulu dévoiler son identité montre bien la politique menée dans les campagnes aujourd'hui,on n'avait contacter de nombreux média pour dénoncer les pratiques de distribution des terres car on ne favorise pas du tout le paturage dans la réalité, le système est pourri. Ma compagne est en cours d'installation et quand je vois la bataille mener pour avoir essayer d'avoir des terres collées à son exploitation et au final voir un jeune d'une autre commune venir raser tout le bois des talus et mettre du maïs c'est écœurant. Je pense qu'il est temps de remettre en question la politique du copinage et des magouilles pratiquer par de nombreux responsables syndicaux.Au final en lisant cet article le plus plus entraîné le moins moins des trésoreries,on veut transformer les vaches avec une queue de cochon mais en allant contre nature c'est aller dans le mur , signes de vaches c'est apprendre à écouter les vaches
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Pedro
Il y a 167 jours
Je ne suis pas d'accord avec tous les arguments présentés dans cet article, mais il faut reconnaître que cette éleveuse a bien rédigé son message et qu'elle a raison sur plusieurs points. Notamment l'importance de l'éducation et la formation des agriculteurs mais aussi du para-agricole. Cependant, le fait est que la rentabilité d'un système dépend aussi des autres avec lesquels ils cohabitent : les élevages Bio ou les productions sous cahier des charges type AOC-AOP sont rentables aussi par ce qu'ils sont des marchés de niche, et qu'une généralisation de leur usage viendrait réduire les aides (AB notamment) et la marge sur ces produits. Aussi, pour avoir assisté à une présentation portant sur ce sujet récemment, beaucoup d'éleveurs dégagent des revenus décents avec une charge de travail modérée, y compris en production dite "intensive". Tout est une question de cohérence des systèmes et de pousser la réflexion jusqu'au bout. Dans cette étude, ceux dont la marge étaient la moins bonne étaient ceux qui avaient des systèmes intermédiaires, ni complètement intensif, ni complètement extensif et herbager pur. C'est par exemple le cas de nombreux élevages qui ont des caractéristiques telles que la moyenne décrite par Romilker : 7500 L/VL/an et 2,4 lactation. Un système se réfléchit, et il n'existe pas de système clé en main, il faut tenir compte des spécificités locales, comme l'a mentionné Polo... J'ai eu le plaisir de rencontrer des éleveurs qui sortaient leur épingle du jeu, et c'étaient autant des éleveurs en bio qu'en conventionnel assez intensif. Malheureusement, je connais aussi des situations difficiles pour ces 2 types de système.
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Emmanuel
Il y a 200 jours
J'ai lu avec attention cette tribune. Merci à cette éleveuse pour la qualité de son propos, merci à vous de l'avoir diffusé. Cordialement
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mitch
Il y a 244 jours
Cela fait 20 ans que je suis en système herbagé et AB, 2 visites veto en 2016 (dont 1 pour le bilan sanitaire!), en transformant ma production en fromages et vente en circuits courts (j'habite prés d'une grande agglo), je gagne correctement ma vie. je suis aux 35h parfois moins. je n'ai que... 12 vaches dont 8 a la traite! oui, peut-être pas partout mais, c'est possible.
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Tomy
Il y a 242 jours
Je partage votre avis, mais les chambres d'agri, fnsea ... ont une grosse part de
responsabilités sur les problèmes actuels en agriculture, je suis prét à approfondir si vous le désirer
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Gg
Il y a 244 jours
Merci pour cet article.je viens de prendre ma retraite .je travaillais dans une chambre d'agriculture et j'ai milité toute ma vie pour des systèmes laitiers autonomes et économes basés le plus possible sur la valorisation de l'herbe .
Je n'étais pas vraiment accompagné par la profession. Je suis heureux de voir que tout n'est pas perdu mais il y a urgence.
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