Reportage au Burkina FasoLes b½ufs, la banque des bergers peuls du Burkina Faso

| par | Terre-net Média

Il n'y a pas qu'en Inde que la vache est sacrée. En Afrique de l'Ouest aussi, les bergers peuls tiennent plus que tout à leurs b½ufs, au point de ne jamais les manger. Reportage dans la zone pastorale du nord-est du Burkina Faso.

Vache laitière afrique Burkina faso Dans cette région du Burkina Faso, rares sont les vaches qui dépassent les deux litres de lait par jour. (©Terre-net Média)

Cramponné à l’arrière de la moto d’Issa Sidibé, me voilà parti en "brousse", à la rencontre des bergers peuls. Un petit bidon d’huile vide coincé entre les jambes servira à transporter la collecte de lait du jour. Après avoir failli cartonner une chèvre, contrôler quelques dérapages dans le sable, et éviter de se manger des branches d’épineux… Issa coupe enfin le moteur. Nous sommes arrivés au campement. Un vieux berger attache un veau qui vient de téter une vache maigre à faire pâlir une Prim’holstein anorexique. Le veau a eu sa part de lait. Le trayeur peut mettre sa calebasse sous le pis et tirer le demi-litre qu’il lui a laissé.

Issa Sidibé est l’un des rares éleveurs à ramener quelques gouttes de lait au village de Barani. Cette commune de 50 000 habitants est située au nord du Burkina Faso , à une trentaine de kilomètres de la frontière malienne, au niveau de la limite septentrionale du Sahara. Les conditions climatiques y sont particulièrement sèches ; aussi sèches que les silhouettes des Peuls et de leurs "bœufs" (un mot générique employé pour les mâles comme pour les femelles).

Plus précieux qu’une voiture

Cette éthnie d’éleveurs semi-nomades s’étend sur tout l’ouest africain, du Nigéria au Sénégal. Le bétail est leur seule richesse. Il n’y a pas si longtemps encore, les pasteurs peuls ne se nourrissaient que de lait, agrémenté de feuilles de baobab et de cueillette d’autres plantes de brousse. Le plus surprenant chez ce peuple d’éleveurs : ils ne mangent que très rarement de la viande de bœuf (mariages, fêtes…) et préfèrent sacrifier une chèvre ou un mouton plutôt que leurs chères bêtes à longues cornes. Ils gardent donc quasiment autant de vaches que de taureaux et les cheptels  grossissent d’année en année.

Fierté de leurs éleveurs, les bovins servent de "compte épargne". D’ailleurs, les Peuls ont sans doute plus confiance en leurs vaches qu’en leur banquier. Ainsi, la richesse d’une famille s’estime par son rang social et le nombre de bœufs qu’elle possède. « Un jeune taurillon qui n’a pas encore de corne coûte 100 000 francs CFA , soit 150 euros environ. Si j’en vends six ou sept, je pourrais m’acheter une voiture, m’assure Issa Sidibé. Mais les taureaux ont bien plus de valeur et je ne m’en sépare qu’en dernier recours, s’il y a une maladie ou un mariage dans la famille, ou si l’année est très sèche pour acheter du tourteau de coton et sauver le reste du troupeau de la famine. »

Les Peuls n’ont pas attendu les Occidentaux et leurs fermes de 1 000 vaches pour inventer la notion de "grands troupeaux" ! Depuis la nuit des temps, ils transhument avec plusieurs milliers d’animaux. Pas question toutefois de dévoiler le nombre exact de bêtes au premier touriste venu. Cela reviendrait à dire combien ils ont sur leur compte en banque ! Le chef du village de Barani, par exemple, détiendrait peut être un millier de têtes, réparties dans différents troupeaux et différents pays. S’il est riche, un chef doit aussi protéger les villageois et son cheptel fait office "d’assurance mutualiste". « Les familles dans le besoin peuvent lui demander de l’aide. Il peut alors leur céder un bœuf qu’elles peuvent vendre. Elles rembourseront quand ça ira mieux. Dans les périodes fastes, le chef reçoit de nombreux cadeaux, des bœufs notamment », explique Ouidi Sidibé, un habitant de Barani.

Trop de bêtes

« La commune de Barani compte près de 22 000 bœufs, précise Nana du service vétérinaire. Mais il n’en faudrait que 18 000 pour pouvoir les nourrir correctement, vu la faiblesse des ressources fourragères de la zone pastorale.» Celle-ci couvre près de 50 000 hectares, de la frontière malienne au nord jusqu’au rivage du fleuve Sourou à l’ouest. À longueur d’année, les troupeaux et leurs bergers transhument du nord au sud, au fur et à mesure que la chaleur grille les herbes et les buissons. Les bœufs castrés, les plus vigoureux après la saison sèche, sont utilisés pour labourer les terres. Toutefois, il faut les garder quelques temps à "l’embouche" afin de reprendre des forces pour tirer la charrue !

Ici pas de barrières, aucun champ n’est clôturé et les troupeaux, généralement de 60 à 80 bêtes, sont gardés jour et nuit, par les bergers aidés par leurs enfants. Ils doivent trouver des surfaces à paître et les emmener boire à heure fixe dans les rares points d’eau. Les troupeaux se croisent et ne se mélangent pas. Tous les animaux sont balafrés au flanc de larges cicatrices en signe d’appartenance à leur propriétaire.

Point d'eau pour bovins en afrique Burkina faso De grands points d'eau artificiels ont été creusés pour abreuver et faire baigner les bovins. (©Terre-net Média)

Une prison à vaches

Nous sommes en octobre. La saison des pluies est derrière nous et déjà, la poussière monte. La brousse s’apprête à supporter la saison sèche. C'est une période très délicate car les champs de mil, de sorgho ou de sésame ne sont pas encore récoltés et il arrive que les bêtes échappent à la vigilance des bergers et viennent se remplir la panse au milieu des cultures, ce qui provoque de sérieux contentieux. « En général, on essaie de régler les problèmes entre nous. Tant qu’il n’y a pas eu de sang versé, c’est le "chef" des terres qui résout les conflits. Sinon, on doit appeler le maire ou le préfet », témoigne Issa Sidibé, membre de l’association des éleveurs, en présentant la "prison à vaches", un solide parc en bois entouré d’épines. « C’est là qu’on met les vaches qui errent sans surveillance et qui risquent de s’approcher trop près des cultures. Si un éleveur retrouve ses bêtes dans cette "fourrière", il doit payer une amende à la mairie pour les récupérer ! Soit 1 000 francs par jour et par bœuf, sachant qu’on peut négocier un peu...»

À l’Est du Burkina Faso, les cultivateurs comme les éleveurs n’ont pas de titre de propriété pour leurs terres. Les zones pastorales sont des biens communs et le "chef" des terres attribue un lopin à chaque paysan pour nourrir sa famille. Ici les parcelles sont à ceux qui les labourent. Cependant, d’années en années, les terrains fertiles se raréfient (un phénomène amplifié par l’intérêt pour les cultures de vente comme le sésame ou le coton) et la tension monte entre éleveurs et cultivateurs.

Des feuilles contre "la maladie"

Les peuls élèvent deux races, de type zébu à bosse : les "Méré" comme vaches laitières et les "Seno" plutôt pour la viande ou la traction animale. Les bovins burkinabés ont beau être sélectionnés depuis le nuit des temps pour leur hyper-rusticité, certains ne sont pas au mieux de leur forme et souffrent de la galle et d’autres parasites. Il faut aussi lutter contre les insectes qui transmettent des maladies comme la fièvre aphteuse, et il arrive, certaines années, que des nuées de criquets ravagent toutes les cultures. « Lorsqu’il y a beaucoup de boiteries dans le troupeau, nous avons un remède, les feuilles de l’arbre "édi", raconte Issa en me montrant une branche. On en met dans les parcs de nuit pour soigner les sabots. » Souvent une vache atteinte par "la maladie" reste couchée pendant 10 jours mais survit. Les plus veilles bêtes ont 18 ou 20 ans et meurent dans le troupeau. Depuis peu, les vétérinaires incitent les éleveurs à vacciner.

Les bergers vivent dans des conditions extrêmement rudes avec pour seuls biens, une calebasse, une couverture et un morceau de bâche en plastique pour dormir. Néanmoins, les mobylettes et surtout les téléphones mobiles sont en train de changer la vie des bergers, et plus généralement de tous les Africains. Les portables permettent de connaître l’état des points d’eau et de signaler des vaches perdues. Aujourd’hui, dans un village où les maisons en terre crue (banco) n’ont ni l’eau, ni l’électricité, tout le monde s’échange de l’argent par SMS et chate sur Facebook ! La moitié de la population de Barani est âgée de moins de 15 ans et près des deux tiers des enfants ne vont pas à l’école, en particulier s’ils habitent loin du centre du village. En tous cas, l’arrivée des smartphones semble donner aux jeunes de ce continent en pleine mutation l’envie d’apprendre à lire et à écrire.


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DÉJÀ 3 RÉACTIONS


RUTABAGA
Il y a 585 jours
Très intéressant , de voir la vie de nos " frères humains " africains . S'ils regardent nos télés de ces jours-ci , ils pourront comparer les préoccupations . Et chez moi , il pleut en ce moment : une voisine va encore se plaindre : elle dit que la pluie use ses essuie-glace .
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J aime votre elevage
Il y a 60 jours
Votre commentaire, je viens postiler dans entreprise. Je suis medecin veterinaire
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FABRICE MANGANGA
Il y a 80 jours
je cherche le moyen de m'engagé dans votre société
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