[Point de vue] Covid-19Sébastien Abis : « Notre agriculture, un pilier stratégique de notre sécurité »

| par | Terre-net Média

De plus en plus de pays adoptent des mesures de confinement afin d'endiguer la pandémie mondiale de Covid-19. Cette situation inhabituelle entraîne des mouvements de foule dans les supermarchés, inquiète quant à son alimentation. Pour Sébastien Abis, chercheur associé à l'Iris (Institut des relations internationales et stratégiques) et directeur du Club Demeter, le contexte actuel est riche d'enseignements sur nos politiques agricoles et met en exergue l'importance du rôle de l'agriculture dans la sécurité alimentaire.

Sébastien Abis, chercheur associé à l'IrisSébastien Abis est chercheur associé à l’Iris et directeur du Club Demeter. Cet écosystème associatif, qui regroupe 66 entreprises et opérateurs du secteur agricole et agro-alimentaire, est tourné vers la prospective, l’international, le dialogue intersectoriel et l’innovation pour préparer les mondes de demain.
Il dirige chaque année Le Déméter, ouvrage de référence sur l’agriculture et la sécurité alimentaire dans le monde, dont l’édition 2020 vient de paraître. (©Iris)

Cette interview de Sébastien Abis a été publiée sur le site de l’Iris, l’Institut des relations internationales et stratégiques, au sein duquel il est chercheur associé. 

L'Iris : Doit-on avoir peur de manquer de nourriture avec le Covid-19 ?

Sébastien Abis : « Plus d’un milliard de personnes sont confinées chez elles aujourd’hui dans le monde. Pour beaucoup, cette situation inédite leur rappelle à quel point l’alimentation constitue un bien essentiel pour affronter la période. Sans nourriture à domicile, il est difficile de pouvoir rester chez soi.

Bien que des comportements aient pu sembler exagérés, nous avons observé ces derniers jours la ruée vers les magasins et les supermarchés. S’approvisionner avant de ne plus pouvoir (autant) sortir apparaissait comme nécessaire. Les gens préfèrent disposer de stocks pour faire face à l’inconnu. Or, il convient de mentionner que les rayons, parfois, se sont retrouvés vides par excès d’achats et de fréquentation soudaine des magasins, et en aucun cas parce que nous manquerions de produits en France. Car la logistique est tout à fait efficiente, et il faut compter sur la solidité de ces chaînes alimentaires pour que les flux demeurent bien organisés dans les prochaines semaines, voire les prochains mois.

Le défi est surtout là : dans la logistique et dans la capacité du secteur agricole à pouvoir continuer son activité. C’est vrai dans les exploitations agricoles, tout comme dans les industries ou les transports de biens alimentaires. La chaîne de la sécurité alimentaire ne doit pas dérailler. La performance de la France en la matière doit nous rassurer. Je le précise, car tous les pays dans le monde n’ont pas les mêmes garanties.

Dans certaines régions, la pandémie du Covid-19 aura un impact significatif sur les systèmes agricoles et les conditions de la sécurité alimentaire. Sans oublier que des conflits existent et que notre attention à leur égard diminue, puisque nous sommes focalisés sur ce coronavirus. Les cartes géopolitiques de certaines guerres et foyers de tension pourraient donc évoluer. »

L'Iris : Que nous dit le Covid-19 à propos de la sécurité alimentaire en France ?

Sébastien Abis : « Sachons rester prudents à ce stade. Deux considérations peuvent néanmoins être émises. D’abord, que le pays ne va pas se retrouver affamé. Le danger mortel, c’est ce coronavirus. Mais ce qui est vrai en France ne l’est pas forcément partout. Cela peut paraître dérangeant de le dire ainsi, mais plus de gens mourront de faim dans le monde cette année que de ce virus. Les Nations unies ont beau le communiquer souvent, peu de personnes savent que près de 10 millions d’individus succombent chaque année à la sous-alimentation sévère.

Les crises sont des piqûres de rappel violentes, mais tout au long de l’année, chaque jour, à plusieurs moments de la journée, notre sécurité repose en grande partie sur l’alimentation.

Seconde considération : dans le drame qui se joue actuellement avec le Covid-19, nous reprenons sans doute conscience, en France, que la sécurité, individuelle et collective, passe par trois piliers essentiels : la santé, l’énergie et l’alimentation. C’est autour de ce triptyque que les populations construisent leur confinement. Et chacun comprend – ou doit absolument comprendre – que ces secteurs sont stratégiques. Il faut absolument souligner ici qu’ils le sont en permanence, même en temps normal.

Les crises sont des piqûres de rappel violentes, mais tout au long de l’année, chaque jour, à plusieurs moments de la journée, notre sécurité repose en grande partie sur l’alimentation. Sans elle, pas de tranquillité, pas de stabilité, pas de développement, et même pas de plaisir pour les sociétés qui, comme les nôtres, ont tellement l’habitude d’avoir les quantités importantes constamment à disposition, qu’elles ont le luxe de pouvoir débattre essentiellement des qualités des produits consommés. 

Là encore, pas de discussion possible sur la qualité sans quantité à analyser. C’est tellement évident qu’on oublie de le dire. Et c’est à l’image de notre perception sur l’alimentation : c’est tellement automatique qu’on en oublie parfois qu’elle est précieuse.

La crise du Covid-19 et ce confinement nous invitent à reconsidérer nos regards sur ce qui est essentiel et ce qui est superflu dans la vie. L’alimentation est indispensable. Pour en avoir, il faut compter sur le travail des agriculteurs, des industries alimentaires et de tous les opérateurs qui déplacent et mettent en distribution ces produits indispensables pour vivre. »

Le monde agricole est pleinement mobilisé. Il ne peut rester confiné chez lui. Les agriculteurs sont dans leurs champs et poursuivent la conduite de leur campagne afin de récolter. 

L'Iris: Quel rôle joue l’agriculture en cette période de crise ? Comment est-elle impactée par le Covid-19 ?

Sébastien Abis : « Nos agriculteurs sont dans nos foyers, sur nos tables, dans nos assiettes. Le monde agricole est pleinement mobilisé. Il ne peut rester confiné chez lui. Les agriculteurs sont dans leurs champs et poursuivent la conduite de leur campagne afin de récolter.

Les entreprises s’activent toujours autant, quelles que soient les filières. L’industrie tourne pour transformer les productions. La logistique est, à ce stade, assurée pour rapprocher l’offre de la demande, partout en France, dans les villes comme dans les zones rurales plus reculées.

Certains groupes sucriers français, producteurs de bioéthanols, ont ainsi réorienté des sites de productions afin de fournir du gel hydroalcoolique aux services médicaux. Des primes sont prévues pour les salariés de la grande distribution, qui continuent à se rendre sur leur lieu de travail. Nombreux sont les exemples qui montrent actuellement comment les agriculteurs et les entreprises du secteur se situent au cœur du dispositif de sécurité nationale. De leur bon fonctionnement dépendent la stabilité du pays et l’approvisionnement stable de la population française. Pouvoir manger, c’est grâce à ces agriculteurs et à ces acteurs.

Toutefois, il faut pointer du doigt certains risques : salariés exprimant leur droit de retrait, absence de main d’œuvre suffisante pour récolter les produits de saison – notamment fruits et légumes – conséquences potentielles du tarissement des flux commerciaux internationaux.

Sur ce dernier élément, nous pourrions à la fois avoir moins de produits arrivant du reste du monde dans nos magasins, mais aussi plus de difficultés à exporter, si les échanges transnationaux ou intercontinentaux s’avèrent contraints. La fermeture des frontières ou les problématiques logistiques du commerce international seront à surveiller. L’agriculture française exporte. Notre pays importe aussi. Des équilibres pourraient être bousculés si la crise sanitaire et le confinement s’allongent, avec les conséquences géopolitiques que cela peut engendrer dans les pays ayant recours aux marchés internationaux pour compléter leurs productions et répondre à leurs besoins alimentaires. Sans oublier le renchérissement éventuel de produits si des phénomènes de pénurie localisée ou de stockage excessif de la part de certains acteurs viennent agiter les marchés, plus réactifs que jamais aux dynamiques psychologiques et aux désinformations…

Les effets du Covid-19 sur l’économie française n’épargneront pas le secteur agricole et agro-alimentaire. Ils toucheront aussi le commerce international et interrogeront la géographie de certaines chaînes de valeur. L’agriculture sera concernée. »

L'Iris : La crise du Covid-19 peut-elle modifier le regard sur l’agriculture en France ?

Sébastien Abis : « Là encore, veillons à ne pas tirer de conclusions hâtives. La situation actuelle est complexe, inédite et nécessite de la retenue. Je voudrais simplement relever quelques faits et les mettre en perspective. D’abord, dans son discours du 12 mars 2020, le président de la République a mentionné l’alimentation, précisant qu’il fallait en avoir le contrôle, au même titre que la santé, et ne pas déléguer à d’autres la capacité à nous nourrir. Emmanuel Macron a donné une tonalité grave au thème qu’il a souvent mis en avant : l’importance d’une souveraineté alimentaire de la France et de l’Europe.

Du discours d'Emmanuel Macron, les agriculteurs ont aussi entendu une promesse : celle de maintenir l’agriculture au centre des enjeux stratégiques d’avenir.

De ce discours charnière à propos du Covid-19, les agriculteurs et les entreprises du secteur ont entendu un appel. D’où la mobilisation évoquée précédemment. Mais ils ont aussi entendu une promesse : celle de maintenir l’agriculture au centre des enjeux stratégiques d’avenir.

Dans la foulée, le gouvernement a souligné, aux professionnels du secteur, que les pouvoirs publics savent compter sur les forces vives de la Nation, dont l’agriculture fait partie. Il faudra maintenant veiller à ce que les dispositifs exceptionnels de soutien économique, annoncés par le gouvernement, soient bien appliqués aux opérateurs agricoles et agro-alimentaires, avec sans doute des réponses appropriées à leurs besoins particuliers et leur sens des responsabilités collectives en cette période dite « de guerre ». Ce soutien politique ne saurait être conjoncturel. La reconnaissance devra perdurer.

Cette considération hexagonale est aussi européenne. La crise en cours place tous les Européens devant des mesures de confinement, où les protections de santé et l’accès régulier à l’alimentation sont les préoccupations du quotidien. Ces insécurités les inquiètent. Car d’ordinaire, elles sont ailleurs, géographiquement parlant, donc on s’y intéresse généralement peu. Ou thématiquement parlant, puisque nous avons des peurs adaptées à nos vies et nos réalités. Si rien ne menace sa santé et son approvisionnement alimentaire, le curseur de l’inquiétude se déplace. C’est normal. Ce qui est contestable, c’est d’omettre parfois les conditions de base de la sécurité et le rôle essentiel de ceux qui travaillent pour offrir cette sécurité.

Comment imaginer que l’agriculture ne soit plus une priorité ?

En Europe, cette sécurité s’appelle la politique agricole commune (Pac). Elle est très mal nommée en réalité : il s’agit d’une politique alimentaire citoyenne ! Pour 500 millions de consommateurs, pas pour trois millions d’agriculteurs de notre continent. Nous avons, à tort, occulté la dimension stratégique de cette Pac : en plus de devoir gérer les paysages et de contribuer au bien-être des écosystèmes environnementaux, cette politique sert à nourrir la population avec des aliments en quantité, de qualité et très diversifiés.

Pour le futur de l’Europe, qui entend protéger ses citoyens et se doter d’outils à même de cultiver sa souveraineté, comment imaginer que l’agriculture ne soit plus une priorité ? Elle a été le ciment de la construction européenne. Elle doit rester le maillon fort de nos solidarités humaines de demain. »

À propos de l’Iris

L’Institut des relations internationales et stratégiques, association créée en 1991 reconnue d’utilité publique, est un think tank français travaillant sur les thématiques géopolitiques et stratégiques, le seul de dimension internationale à avoir été créé sur une initiative totalement privée, dans une démarche indépendante.
En savoir plus sur le site de l'Iris 

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DÉJÀ 9 RÉACTIONS


Pipo
Il y a 141 jours
te fatigues pas, quand tu parles de quotas à un paysan, il fait des bonds de 2 mètres en arrière et si tu lui parles de supprimer la pac il part en hurlant au scandale. Beaucoup de mes collègues parlent de réductions de charges ( j'en rigole encore) mais jamais de prix minimum garanti et de quotas! Mais on a enfin une chance avec de malheur de virus de remettre les choses à plat.
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Nicolas JAQUET
Il y a 141 jours
Monsieur Abis qui raisonne habituellement "France et blé" commence à évoluer. Nous devons penser 'UE et grains car notre politique agricole est européenne et sur nos fermes nous ne produisons pas que du blé mais également des oléoprotéagineux qui font partie de la famille des grains.
L'UE est le premier importateur mondial de maïs, et d'huile de palme. Elle est également le second importateur mondial de soja depuis que la Chine lui a ravi la première place.
Nous sommes globalement très déficitaires en grains et, selon le principe des vases communiquant, ce sont les importations de maïs ukrainien qui permettent de réexporter du blé en faisant au passage plonger les cours de l'ensemble des céréales.
Il est indispensable de rééquilibrer nos productions en fonction des besoins du marché européen. Ne nous laissons pas flatter quand on compare nos exportations de blé à des Airbus. Notre blé est vendu à perte sur le marché mondial.
Cette crise risque de réorienter l'agriculture dans une meilleure direction que celle que l'OMC et les traders en grains lui ont donnée.
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Pipo
Il y a 141 jours
Il y a doit y avoir un sacré problème de logistique parce que dans mon coin, ceux qui n'ont pas de poules dans leur jardin n'auront aucun œuf. Ensuite, les rayons vides ne sont plus un mythe.
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Poly
Il y a 141 jours
Souhaitons que cette prise de conscience dure!! Cependant y a t-il une étude comparative qui va sortir sur la capacité de résistance des omnivores ( les méchants tueurs d'animaux) vis à vis des vertueux vegans face aux covid 19?
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erick28
Il y a 141 jours
il faut observer , qu'aujourd'huit , avec cette crise , toutes ces bandes d'ordures d'association , genre l214 ; d'ecolo bobo et j'en passe , on ne le entend plus !!!.
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brexit
Il y a 141 jours
hub un jour tu fais des poulets , un jour tu élèves des vaches pour tu photographier avec les bobos !! Tu est tout simplement un militant antispéciste !!! En claire une taupe sur le forum !!!



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hub
Il y a 141 jours
Dites professeur ,je fais du poulet francais "free range" dont la totalité de la production est exportée, suis-je un héros de la nation moi aussi ???
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professeur choron
Il y a 141 jours
Certe mais quand même, d'un coup d'un seul on devient des héros de la nation pour les médias, ça change!!! Heureusement ça ne durera pas, on va vite nous recracher dessus...
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phil47
Il y a 142 jours
Cela va durée quelques mois et l'économie avec les industriels et les clients reprendra vite ces travers. les politiques n'en prendrons aucune leçons, pourtant ce sont les secteurs les plus démunis vers qui tout le monde ce tourne pour aider la population en temps de "guerre".
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