[Tribune]Louis Ganay, éleveur en liquidation : « Pourquoi je suis venu au Space »

| par Louis Ganay, simple paysan | Terre-net Média

Louis-Xavier Ganay est éleveur. Plus pour longtemps car son élevage est en liquidation judiciaire. Plutôt que de s'enfermer dans le silence, il a décidé de parler, pour lui et pour les agriculteurs en difficulté. Il a même visité le Space, salon international des productions animales, habillé d'un polo « paysan en liquidation judiciaire ». Pourquoi ? Qu'a-t-il ressenti ce jour-là ? Il s'en explique dans cette tribune, que nous avons décidé de publier pour montrer cette autre réalité à ne surtout pas occulter en ces temps difficiles.

Louis-Xavier Ganay en visite au Space, son élevage est en liquidation judiciaireLouis-Xavier Ganay a visité le Space habillé d'un tee-shirt « Je suis Louis Ganay, paysan en liquidation judiciaire » (©Terre-net Média) 

« Pourquoi êtes-vous venu au Space ? » C’est la question que l’on m’a posée mardi 13 septembre 2016, jour de l’ouverture du 30e salon international des productions animales de Rennes. Voici ma réponse.

« Pourquoi je suis venu au Space »
Ambiance au cœur de l’agri-sphère

Éleveur de vaches laitières en conversion bio près de Lorient, je subis la crise comme nombre d’entre nous ; fragilisé par une mauvaise année 2015, une tentative de suicide, une procédure de divorce, une chute des prix du lait, une météo épouvantable pour mon « système herbe », ma ferme est mise en liquidation judiciaire. Et comme je n’ai rien à me reprocher quant à la qualité de mon travail, je décidai de me rendre à ce fameux Space, vêtu d’un polo blanc, mentionnant ma situation… couleur jadis emblématique des condamnés au bûcher...

Alors oui, pourquoi me rendre au Space ?
- parce que ma courte carrière de paysan prend fin subitement et que j’y viens pour la dernière fois ?
- pour voir de magnifiques vaches et de rutilants tracteurs ?
- pour récupérer les 20 kg de poids perdus, en picorant des toasts dans les stands des grandes enseignes ?
- pour m’immoler devant le stand de ma banque ?
- pour glaner ici ou là un regard, une parole de compassion, qui m’aideraient à surmonter cette épreuve ?
- pour me détendre ?
- pour récupérer des lots de stylos, sacs, sceaux, porte-clefs, en souvenir ?

Ou tout simplement par défi ? Celui de montrer avec fierté à l’agri-sphère réunie, que derrière les paravents des stands et des cocktails, il y a des hommes que l’on liquide, sacrifiés sur l’autel de l’agro-business. C’est animé de l’esprit d’un Gavroche que je suis venu, avec dans la bouche non pas le goût du sang, mais bien celui de la liberté

Tout le monde ne peut pas rentrer au Space ; certes, des places sont en vente à l’entrée, mais c’est avant tout un salon professionnel : on y pénètre sur invitation, ou plutôt devrais-je dire sur cooptation, telle l’entrée dans un noviciat. Car une fois passées les grilles du temple, le novice se dirige soit vers les accessoires du culte que sont les machines agricoles les plus modernes, soit il s’engouffre dans les différentes chapelles que sont les halls. J’emploie volontairement une métaphore religieuse, car c’est l’impression première qui m’est venue à l’esprit il y a huit ans, et qui ne m’a jamais quitté.

Je suis venu avec le goût de la liberté

Or donc, vêtu du polo mentionnant mon infamie, je déambulai dans les allées. Très rapidement, je perçus des regards curieux et gênés. J’osais briser un tabou, en affichant mon prénom, mon nom ainsi que ma condamnation. Et briser un tabou, dans la société agricole, vous condamne à mort. « Il y a des choses dont on ne doit pas parler », m’avait-on dit lorsque je témoignais sur le suicide. « Il y a des choses que l’on ne doit pas montrer », me reproche-t-on dans les allées... 
Toute initiative personnelle, non revêtue du sceau du syndicat majoritaire, relève de l’excentricité, d’une volonté de me marginaliser, de me mettre en dehors de la communauté... C’est ainsi que ma présence fut perçue.

C’est dans le hall 5, le cœur du temple, que je pris le plus de plaisir… Nombre d’agriculteurs, attablés aux stands des grands groupes laitiers me regardaient avec défi. J’étais surpris du climat de quiétude qui régnait. Alors que la fureur emportait les esprits dans les campagnes quelques semaines plus tôt, les mêmes qui faisaient le siège de Laval, picoraient dans la main de leur bourreau aujourd’hui ! Et c’était partout pareil. Seuls des membres de la Confédération Paysanne sont venus manifester bruyamment dans les allées, interpellant dans leurs sommeils d’irresponsables les élus de nos coopératives. Au stand de la FNSEA/JA, j’aperçus Xavier Beulin et tout le gratin du syndicat productiviste : on me parla de l’interview que ce grand homme, vénéré de tous, avait accordé au journal La Croix, la veille, sur la question du suicide... Le sourire sur mes lèvres masquait une profonde amertume... Cependant, tout allait bien : la bataille de Laval avait été remportée haut la main, les prix étaient sauvés, « la compétitivité de nos exploitations » (refrain de la FNSEA) aussi... « Gloire à Beulin, au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté », devaient chanter les anges à ce moment-là ! Ce fut ainsi toute la journée.

Me hasardant sur le gazon synthétique d’une grande coopérative, on me demanda d’enlever ce polo « ridicule et provocateur », ce que je refusai de faire évidemment ; on me tourna le dos... Le pestiféré que je suis ne devait pas se montrer...

Voilà ma journée au 30e Space. Et comme un défi n’est valable que s’il se vit deux fois, j’y retourne donc, dans la semaine.
En 30 ans, ce salon a connu bien des excentricités, mais n’avait pas encore vu celle d’un homme liquidé par la profession agricole, libre, fier, « ivre de volupté, de tendresse et d’horreur » (A. de Musset, Le Sacrifice du Poète).

Louis Ganay, simple paysan 


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DÉJÀ 27 RÉACTIONS


carole
Il y a 45 jours
LOUIS GANAY - Révoltée suite émission TF1 de ce jour, pour Louis et tous les autres .... comment, ceux qui nourrissent les autres ne peuvent-ils se nourrir eux-mêmes ??? Et comme si cette fin n'était pas assez noire, la sanction finale s'abat également sur les bêtes avec leur abattage administratif ... Peux-on faire plus horrible ??? Certains y réfléchissent surement .....
Je souhaiterais également apporter mon soutien à Louis , avec une pensée pour tous les autres.
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soumayone
Il y a 45 jours
Je recherche l'adresse de Louis Ganay que je voudrais soutenir même modestement!
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Tomy
Il y a 90 jours
Je comprends tous vos messages et notamment de soutien., car on en a besoin
dans de telles situations. Mais concernant notre jeune Breton, je mettrais un bémol, car nous avons des conditions de production laitière très favorables par
rapport à beaucoup d'autres régions de France. Avec de bonnes conditions à
l'installation. Ce que je vois ici en Bretagne , ceux qui se ' plantent ' sont avant tout ceux qui Investissent TROP .
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tmat
Il y a 181 jours
ca doit pas etre simple mais c'est courageux. Bravo.
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steph72
Il y a 184 jours
Oui il n'y a pas de honte,ce sont nos industriels qui pratiques des prix trop bas,et des fournisseurs qui appliquent des prix trop elevés qui sont responsables de la situation de beaucoup d'agri.
Revenu prévisionnel des laitiers........3000 e par actif soit un demi rsa pour tavailler 70 h semaine,une honte
Pour les céréaliers ça sera aussi dramatique avec la baisse des rendements
Comme si suffisait pas les montants des aides pac sont en baisse.
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viviane
Il y a 186 jours
belle initiative. Amis agriculteurs-éleveurs en difficulté ne vous cachez pas, vous n'êtes pas responsables de vos faillites. Ou est l'année blanche ? Groupez-vous :
perso je viens de contacter l'asso "Aide Monde rural 58" dont l'action est en train de s'étendre aux autres départements pour qu'elle vienne en aide à un eleveur laitier en redressement judiciaire qui faute de PAC va vers la liquidation. A moins que l'avocat spécialisé en procédures collectives sauve sa tête ?

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cobra
Il y a 187 jours
bravo, j espere que les gens ouvrirons grand les yeux et les oreilles et ne mettrons pas tout les agriculteurs dans le meme panier et qui denigrons un peu plus les super et parfait haut dirigeants
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François Lelievre
Il y a 187 jours
Bravo pour ta démarche qui t'honore. Bon courage à toi pour la suite
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Tanguy
Il y a 188 jours
Chapeau à toi. Producteur Lactalis après 6 mois d'installation j'ai fait la grève du lait et non signataire de contrat encore aujourd'hui donc comme toi pas un monton donc pas aimer et vu du mauvais oeil par ma laiterie. Je tien a te saluer pour ta demarche. Personne ne peu comprendre un tel désarroi quand on ne le vie pas...pression des banques...pression des fournisseur....des vautours qui profite de nous....comme le dit le credit agricole le bon sens a de l'avenir....mon cul oui...apres etre passer sur i tele avec fillon au salon de l'agriculture ma banque m'a menacé de tout me couper. Car j'avais denoncer l'aberation de leur sois disant annee blanche....quel honte a tous ses cul terreu qui profite de notre deconvenue...bon courage pour la suite....et courage a distance et par la pensée je te soutien.
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gége
Il y a 191 jours
Bonjour , vous n'ètes pas le seul dans cette situation vous pouvez ètre fière de témoigner face à un système agricole mafieux . Pour ma part je soutiens les agriculteurs comme vous et ils sont nombreux .Ma femme aussi est en liquidation judiciaire pour un arrangement d'une installation d'un JA " en connivence avec la coopérative laitière .
Cette coopérative a des administrateurs agriculteurs,eux ont décider l'arret de collecte du lait et favorise l'installation de ce JA
Ce JA ,ancien technicien du groupe laitier met une pression administrative pour s'installer au plus vite et n hésite même pas à s'adresser directement au liquidateur pour acquérir l'exploitation .
De plus on nous met en liquidation judiciaire alors que la société est en procédure judiciaire pour un batiment non finit avec l'entreprise du batiment
Le juge a ordonné "EXECUTOIRE" l'entreprise à finir les travaux ,avec une astreinte .L'entreprise se moque des agriculteurs
BON COURAGE ET SOLIDARITE ENTRE NOUS
LE PAIN NOURRIT LES HOMMES MAIS PAS L ARGENT, LE PAYSAN A LE DROIT DE CREVER
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