Stocks de poudre de laitLa régulation laitière « a coûté 2,3 milliards d'euros aux éleveurs européens »

| par | Terre-net Média

Les éleveurs « plumés de 2,3 Mds¤ » par la Commission européenne au profit des transformateurs laitiers ? Selon Agriculture stratégies, qui a mené une étude sur la gestion de la crise laitière de 2015 et 2016, la politique de stockage public de poudre de lait conduite par l'Union européenne aurait coûté 2,3 milliards d'euros aux éleveurs laitiers européens ! « Plus qu'une perte pour les producteurs, il s'agit d'un transfert de valeur depuis les producteurs vers les transformateurs », affirme le think tank.

Entrepôt de stockage de poudre de laitAu total, 380 000 tonnes de lait écrémé en poudre avaient été achetées par la Commission européenne entre 2015 et 2017 à la faveur d'une intervention publique. (©Terre-net Média)

Comment mieux gérer les crises de marché dans l’Union européenne ? C’est la question à laquelle le think tank Agriculture stratégies a répondu dans le cadre d’une étude commanditée par le député européen Eric Andrieu pour alimenter ses propositions de réforme du règlement OCM, l’un des trois règlements de la Pac.

Dans cette étude, Jacques Carles, président d’Agriculture stratégies, et Frédéric Courleux, directeur des études, dressent un bilan acerbe de la stratégie de la Commission européenne pour remédier à la crise du lait de 2015 et 2016.

Pour faire face à la crise laitière de 2015 et 2016, la Commission a proposé en juillet 2016 un programme de réduction de la production laitière avec une enveloppe de 500 millions d’euros pour récompenser les éleveurs qui s’engageraient sur une période de trois mois. 

Le succès de ce plan « est immédiat : alors que l’aide devait être déployée en quatre étapes, 98,8 % des aides sont demandées dès la première, et le prix de la poudre remonte dès l’annonce de la mesure par son impact psychologique sur les anticipations des acteurs du marché », explique Agriculture stratégies.

Le think tank critique surtout la stratégie d’écoulement des stocks de poudre, qui ont « dumpé le prix de la poudre pendant plus d’une année ». Selon lui, cette stratégie aura coûté 2,3 milliards d’euros aux éleveurs ! Et l’organisation d’expliquer en détail :

« C’est en septembre 2017 que la Commission décide d’être offensive pour écouler les 350 000 tonnes de poudre stockées. Ce volume est à relativiser : il représente environ 2 % de la production annuelle en Europe. Contrairement aux épisodes de déstockage précédents où plusieurs outils avaient été employés, comme des dons aux associations caritatives ou des aides à l’alimentation animale, la Commission choisit d’écouler la poudre uniquement par appels d’offres. Cette mesure offre la possibilité de vendre en deçà du prix d’intervention ce qui permet d’envisager de liquider très rapidement les stocks en les bradant. »

Agriculture stratégies pointe alors du doigt « une erreur d’analyse » de la Commission « en présumant de l’intérêt des opérateurs économiques à acheter au plus vite ces volumes bradés. »

Les opérateurs ont ainsi préféré profiter de l’effet de dumping des appels d’offres à prix cassés sur le prix de la poudre et donc du lait, mettant ainsi en échec la stratégie de la Commission. « Cette dernière a été jusqu’à accepter des offres à 1 050 €/t, très en deçà du prix plancher européen de 1 698 €/t. Et, si les stocks ont finalement été écoulés fin 2018, c’est en grande partie grâce à la sécheresse qui toucha d’importantes zones productrices à l’été 2018. »

Plus de deux ans pour écouler l’équivalent d’une semaine de production laitière

« Via la baisse du prix de la poudre qu’ils ont engendrée, les appels d’offres à prix cassé ont causé un effet de dumping sur le prix du lait », poursuit Agriculture stratégies.

« A l’aide d’un modèle économétrique expliquant 97 % de la variation du prix du lait par différentes variables dont le prix de la poudre, nous avons cherché à simuler le prix du lait si le plancher de prix de la poudre avait été respecté.

Simulation du prix du lait si le plancher de prix de la poudre avait été respecté

Simulation du prix du lait si le plancher de prix de la poudre avait été respecté(©Agriculture stratégies) 

« Sur le graphique ci-dessus le prix réel observé est représenté en bleu et le prix simulé en orange. La différence correspond donc à un manque à gagner pour les producteurs laitiers européens. Notre estimation l’établit à 15 €/t en moyenne, soit 2,3 milliards d’euros sur la période où le prix de la poudre a été inférieur au prix d’intervention. »

« Plus qu’une perte pour les producteurs, il s’agit d’un transfert de valeur depuis les producteurs vers les transformateurs », ajoute l’organisation. « Et en définitive, voilà comment l’écoulement d’un stock d’une valeur d’un peu moins de 600 millions d’euros aura coûté 2,3 milliards aux producteurs ! »

« Les acheteurs de poudre de lait ont fait un bénéfice de 140 M€ »

« En outre, en achetant moins cher la poudre qu’ils avaient vendue à 1 698 €, les acteurs du marché de la poudre considérés globalement ont réalisé un bénéfice que l’on peut estimer à 140 M€ en fourchette haute (des achats ont pu avoir lieu à un prix supérieur au prix minimum accepté). Il semble que la Commission ne dispose pas d’informations sur l’identité des acheteurs, mais on peut présumer qu’une partie de cette subvention de 140 M€ corresponde à une subvention à l’exportation, instrument que l’Union européenne s’est pourtant engagé à ne plus utiliser. Enfin pour compléter le bilan budgétaire, il convient d’évoquer les coûts de stockage public et privé, pour lesquels nous n’avons pas trouvé d’information publique. »

« Au final, on ne peut que rester dubitatif quand, à propos de l’écoulement des stocks, le Commissaire à l’agriculture déclare en janvier 2019 : "J’ai choisi cette stratégie dans le clair objectif que nous devions nous débarrasser de la plupart des stocks sans exercer de pression sur les prix" ».

À ce stade, les services de la Commission n’ont pas publié de travaux évaluant leurs actions au cours de la crise du lait. Cela semble nécessaire autant pour engager une démarche de progrès dans le pilotage des marchés communautaires que pour rendre compte de l’argent public mobilisé. Ces travaux devront également établir les raisons pour lesquelles, à l’approche de la sortie des quotas laitiers, les États membres n’ont pas tous mis en œuvre les dispositions relatives au renforcement des organisations de producteurs. »


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DÉJÀ 4 RÉACTIONS


jersiaise
Il y a 38 jours
Merci la politique européenne du libéralisme tous n'ont pas perdu comme les producteurs de la base (dettes, arrêt de production, faillite et suicide malheureusement) il y a toujours des proches et de famille quand des drames arrivent
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vik
Il y a 38 jours
On stock pas de la poudre de lait pour faire des "profient" comme la bourse 4/40 c'est de la bouffe !!!!!!!!!!!!!!!!
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Jmb67
Il y a 38 jours
L'utopie a toujours fait rêver
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Capitaine
Il y a 39 jours
Si la Fnsea avait emboîté le pas de la grève du lait en septembre 09 on aurait tout simplement réguler la surproduction. On assisterait pas au carnage actuel. Actuellement en chèvre les prélèvements privés atteignent 30000€ par uth... (696€/T).
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