Organisation des filières« Les paysans doivent se réapproprier leurs coopératives ! »

| par Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue | Terre-net Média

Auteurs du "Référentiel pour une gouvernance stratégique des coopératives agricoles", les enseignants-chercheurs Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue estiment que les coopératives peuvent être des outils anti-crise. Mais à une seule condition, selon eux, « qu'elles soient bien gouvernées ».

Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue sont co-auteurs du référentiel pour une gouvernance stratégique des coopératives agricoles.Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue sont co-auteurs du référentiel pour une gouvernance stratégique des coopératives agricoles. (©Kedge Business school / CRCGM)

« Lagriculture française offre un bilan de santé très contrasté. D’un côté des leaders qui font preuve d’une excellente compétitivité sur des marchés mondialisés et de l’autre côté le drame silencieux que vivent de nombreux exploitants agricoles. On observe en effet une disparition de la moitié des exploitations agricoles depuis 1990 et près de deux suicides par jour d’agriculteurs en 2016 (chiffres MSA).

Trois facteurs essentiels expliquent en grande partie les difficultés rencontrées par des milliers de paysans : disparition des marchés régulés et de la Pac, volatilité croissante des prix/marges et déséquilibre majeur de la répartition de la valeur dans la filière agricole. Les agriculteurs font face à des prix globalement peu rémunérateurs (divisés par deux depuis 1980) alors que leurs coûts d’exploitation progressent.

Seulement 10 % de la valeur ajoutée revient in fine vers l’exploitation agricole.

Parmi ces trois éléments, certains relèvent clairement d’une régulation politique et économique et certains semblent difficilement maîtrisables (l’aléa climatique). En revanche, la question de la répartition de la valeur à l’intérieur des filières agricoles relève essentiellement de la volonté des acteurs. Dans les filières agricoles françaises seuls 10% de la valeur ajoutée revient in fine vers l’exploitation agricole d’après l’observatoire des prix et des marges agricoles.

Les industriels/transformateurs et la grande distribution se partagent de manière significative la très grande majorité de la valeur ajoutée et les clients finaux bénéficient également de prix globalement contenus. Ce constat n’est pas nouveau, les filières agricoles ont toujours été déséquilibrées et la dépendance aux circuits longs n’a fait qu’accentuer ce phénomène. Face à ce problème, quelle solution reste-t-il aux agriculteurs ?

La réponse à la crise peut être incarnée par les coops

Plusieurs pistes peuvent être explorées : circuits courts, marchés de niche ou bien démarches éthiques comme par exemple "C’est qui le Patron", qui a écoulé 10 millions de litres de lait en seulement six mois, tout en permettant aux paysans d’être deux fois plus payés pour leur production.

Au-delà de ces solutions, la réponse peut notamment être collective et être incarnée par les coopératives agricoles. "Filles de la misère", elles ont au départ été fondées par et pour les paysans, afin de leur permettre d’obtenir de meilleurs prix mais également de développer de véritables projets agricoles collectifs et territoriaux. La coopération agricole représente 85 milliards d’euros de chiffre d'affaires cumulés et 40 % de l’agriculture française. Nombre de marques bien connues du grand public sont détenues et développées par des coopératives agricoles. Qui ne connaît pas Yoplait, Candia, Beghin Say, Regilait, Florette, Francine, Banette ou encore Brossard ou Gamm Vert, toutes propriété de différentes coopératives ?

Des coopératives parfois coupées de leur base

Les coopératives agricoles représentent incontestablement une solution mais à une seule condition : qu’elles soient « bien » gouvernées. En effet, on ne peut pas passer sous silence le malaise croissant des adhérents, qui expriment de plus en plus nettement leur incompréhension, voire leur défiance, face à des coopératives parfois coupées de leur base. Des milliers de coopérateurs ont ainsi le sentiment que la stratégie des coopératives ne sert pas nécessairement ou directement leur intérêt.

Le risque majeur désormais est que la gouvernance des coopératives échappe totalement ou partiellement au contrôle des agriculteurs. Nos travaux menés ces cinq dernières années dans le cadre de la chaire Alter-Gouvernance nous ont permis de montrer que quatre grands types de cas de figure pouvaient être observés : la domination sociétariale, la domination managériale, l’autocratie des gouvernants et la gouvernance stratégique et politique.

Nos recherches ont également montré que moins les agriculteurs s’investissent dans la gouvernance et plus ils rencontrent de difficultés pour dégager des revenus décents.

Les trois premiers schémas de gouvernance sont politiquement déséquilibrés et conduisent à un appauvrissement de la réflexion stratégique et un partage déséquilibré de la valeur économique entre les agriculteurs et les filières agricoles en aval. Ils sont la manifestation de pratiques de gouvernance sous-optimales. Le cas le plus pernicieux est l’autocratie des gouvernants et décrit la collusion potentielle entre les dirigeants et les administrateurs pouvant conduire à un hold-up de la décision et pouvant éloigner la coopérative de la prise en compte des intérêts des adhérents. Seul le quatrième régime (gouvernance stratégique et politique) associe des dirigeants éclairés à des adhérents formés et impliqués. C’est l’horizon vers lequel les gouvernants des coopératives agricoles doivent tendre (voir www.refcoopagri.org).

Nos recherches ont également montré que moins les agriculteurs s’investissent dans la gouvernance et plus ils rencontrent de difficultés pour dégager des revenus décents. Il y a donc un lien direct entre l’implication réelle des agriculteurs et le niveau de valeur qui revient vers les exploitations. Il est donc incontournable que les agriculteurs (ré)investissent la gouvernance de leurs coopératives afin de co-construire avec les dirigeants des projets stratégiques susceptibles d’apporter une valeur ajoutée aux productions agricoles.

Des outils pour suivre et parfois contester les décisions

Mais cela suppose également de mettre fin à certains dysfonctionnements et à des comportements contre-productifs visant à isoler la gouvernance de la base ses adhérents. Les conseils d’administration ne peuvent être de simples chambres d’enregistrement uniquement chargées de faire de la figuration et d’avaliser les décisions d’une poignée de dirigeants.

La construction d’une gouvernance plus vertueuse nécessite un engagement fort de la part des acteurs (adhérents, administrateurs et dirigeants) mais également la volonté de « jouer les jeu » avec les adhérents. Cela exige une inscription de la coopérative dans une démarche de progrès continu, parfois lourde à animer. La mise en place d’une telle gouvernance ne peut se faire qu’au prix du maintien d’un lien de proximité avec les adhérents, la construction de parcours balisés de formation pour les administrateurs ou encore l’intégration des réalités internationales liées à la mondialisation des marchés agricoles.

Et plus globalement, cela nécessite une prise en main du destin de la coopérative par les agriculteurs via la mise en œuvre d’outils de pilotage et de contrôle qui permettent à ces derniers de suivre et parfois contester certaines options stratégiques formulées par les dirigeants. La mise en œuvre d’une telle gouvernance ne se décrète pas, elle s’organise et se construit dans la durée. Néanmoins, elle dessine au final une gouvernance plus inclusive permettant une possible co-construction, une appropriation et un partage de la stratégie et de la valeur entre les dirigeants et les membres de la coopérative. »


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DÉJÀ 3 RÉACTIONS


louis
Il y a 86 jours
Je ne suis pas un chercheur mais cela fais plus de 30 ans que je trouve que nos coopératives ne joue pas le jeu pour les paysans il faut que nos jeunes agriculteurs virent tous les présidents et les administrateurs en place pour faire du jour car aujourd'hui ils ne travail que pour eux mais pas pour leurs adhérents soyez trés vigilant ????
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davda
Il y a 89 jours
Ce constat on le connaît , on n'a pas besoin de ses personnes trop payés .En effet , leur diagnostic nous le vivons au quotidien. Le résultat de leurs pseudos recherches est sans vision réelle . Nous avons perdu notre valeur ajoutée par excès de normes en tout genre. de plus nous subissons des aléas climatiques de plus en plus répétitif qui nous coutes très cher Alors il est bien difficile de se permettre de lancer des phrases simplistes comme cela .
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titian
Il y a 89 jours
Faut il être enseignent chercheur pour faire un autre constat : à la manière de notre démocratie, la masse est dépossédé du pouvoir de décision par la taille et la complexification financière.
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