Suicides et mal-être en agriculturePour enfin briser un tabou, le monde culturel au chevet du monde agricole

| par Arnaud Carpon et Céline Clément | Terre-net Média

Au cinéma, au théâtre, en librairie ou en musique, le mal-être paysan, qui conduit de trop nombreux agriculteurs au suicide, est au c½ur de l'actualité culturelle ces derniers jours. Le film d'Édouard Bergeon Au nom de la terre, dans les salles obscures à partir de mercredi 25 septembre, entraîne dans son sillage plusieurs initiatives pour sensibiliser les citoyens et la classe politique sur une réalité - un agriculteur se suicide chaque jour - qui a trop duré.

Ce mercredi 25 septembre sort le film d’Edouard Bergeon Au nom de la terre, une fiction inspirée par la propre histoire de son père, éleveur en Mayenne, qui, sous la pression des dettes et du burn-out, finit par mettre fin à ses jours. Ce film poignant, ni accusateur, ni moralisateur, pointe du doigt une triste réalité : le suicide est la deuxième cause de mortalité des agriculteurs. En 2015, 372 agriculteurs chefs d'exploitation sont passés à l'acte, auxquels il faut ajouter 233 salariés. Soit près de deux travailleurs agricoles, dont un agriculteur.

Dans ce film, Guillaume Canet y interprète le père du réalisateur. L’acteur s’est très vite engagé pour combattre cette réalité. Il avait témoigné chez nos confrères de Brut, lors d’une visite au dernier salon de l’agriculture

Voir la bande-annonce du film Au nom de la terre, d’Édouard Bergeon, avec Guillaume Canet et Rufus :

À lire >> L'Interview d'Édouard Bergeon accordée à Terre-net : « Il n’y a pas de pays sans paysans »
 
Edouard Bergeon, réalisateur du film Au nom de la terre, ici à l'issue d'une émission enregistrée sur France Inter autour de son film.Edouard Bergeon, réalisateur du film Au nom de la terre, ici à l'issue d'une émission enregistrée sur France Inter autour de son film. (©Terre-net Média)  
À écouter >> Sur France Inter, l’émission Le nouveau rendez-vous de Laurent Guimarre du 23 septembre 2019 : « Agriculture, six pieds sur… ou sous terre ? »

La promotion du film Au nom de la terre ces dernières semaines – Édouard Bergeon a participé à plus de 80 projections-débats depuis juin dernier – donne aussi de l’écho à d’autres initiatives pour briser le silence autour du suicide dans le monde paysan.

Dans les librairies, vous pourrez trouver le livre Tu m’as laissée en vie de Camille Beaurain qui, à 24 ans seulement, témoigne à visage découvert sur le suicide paysan. Avec notre confrère Antoine Jeandey, rédacteur en chef de Wikiagri, cette conjointe collaboratrice raconte son histoire et celle de son mari qui, a 31 ans, a commis l’irréparable.

En savoir plus sur le livre Tu m’as laissée en vie de Camille Beaurain et Antoine Jeandey, aux éditions du Cherche midi.

Autre témoignage, celui de Mélanie Pâquet, privée à peu près au même âge que Camille Beaurain, non pas de son mari mais de son père, un autre agriculteur en « détresse » à avoir mis fin à ses jours. Un papa est « un pilier dans une famille », « sans papa », on est « sans repère », « la vie perd tout son sens », déclare-t-elle sur Facebook pour présenter le livre qu'elle a écrit suite à son décès et dont elle n'a pas choisi le titre au hasard : Une fille d'agriculteur sans repère. Une sorte de « journal intime », avec « des fautes de grammaire et des tournures de phrases pas toujours bonnes », mais surtout un exutoire où elle « se vide d'un poids très lourd », de « toutes les émotions » qu'elle a « pu ressentir » depuis ce 20 février 2019. Un bel hommage aussi à son père et un témoignage sur ce malaise paysan profond dont on parlait peu jusqu'à présent. Mélanie, elle, veut briser le silence dans lequel s'enferment beaucoup de producteurs en difficulté. « Il faut tout de suite demander de l'aide, oser s'exprimer. Ne pas se sentir bien et ne pas supporter la pression, ce n'est pas une honte. Je veux faire comprendre qu'il existe des spécialistes et qu'il faut se donner les moyens de sortir de cette spirale négative. » 

Lire aussi la tribune de Charline :  « Pour que l'espoir perdure dans nos campagnes »

À l’instar de l’acteur Guillaume Canet, le chanteur Lilian Renaud, ancien fromager dans le Doubs et vainqueur de l'émission The Voice, interpelle le président de la République sur le fléau du suicide des agriculteurs à travers sa chanson « Quoi de plus beau ». « Quoi de plus beau » en effet « que d'avoir de la terre entre les mains » et quoi de plus déplorable que « de mourir sous le poids de » cette même « terre », chante-t-il dans ce titre de son nouvel album sorti il y a quelques mois.

Écoutez la chanson de Lilian Renaud :

Cliquez sur le curseur pour lancer cette vidéo Youtube.

Sur Youtube, quatre jeunes vendéens, les Islais T Une Fois, ont également voulu alerter le grand public sur le suicide des agriculteurs, notamment des éleveurs laitiers, en parodiant le célèbre clip "Dommage" des rappeurs Big flo et Oli, avec des textes et des images percutants comme l'originale. Leur vidéo a été vue plus de 300 000 fois sur Youtube.

Cliquez sur le curseur pour lancer cette vidéo Youtube.

Au théâtre aussi, certains cherchent à briser le tabou. Une troupe de théâtre des Alpes-de-Haute-Provence, « En compagnie des oliviers », a monté un spectacle sur ce thème, en partenariat avec la MSA, à partir des témoignages d'une douzaine d'exploitants agricoles ayant traversé des difficultés économiques et psychologiques, les ayant amenés à penser voire à tenter de se suicider. Un temps de cochon est « une ode à ce métier qui nourrit les hommes », et essaie de comprendre et d'expliquer « pourquoi et comment certains producteurs sont arrivés au bout de ce qu'ils pouvaient supporter », précise la compagnie théâtrale.

« Entre rires et larmes », la pièce « raconte le travail, les problèmes d'argent, la fatigue, la sécheresse, la solitude, la transmission, l'Europe, les papiers à remplir, le regard des autres »... Tous ces soucis qui s'accumulent et peuvent provoquer un profond mal être. L'objectif de ce spectacle, joué dans toute la France sur demande des organisations professionnelles agricoles ou de structures diverses, est surtout de montrer qu'« il existe des solutions et que tout n'est pas si noir ».

Briser le tabou du mal-être agricole et des suicides d'agriculteurs, certains y travaillent depuis longtemps, à l'instar de Jacques Jeffredo. Depuis quatre ans, ce maraîcher à la retraite organise en octobre une journée d’hommage aux agriculteurs suicidés à Saint-Anne-d’Auray. En 2018, celle-ci avait eu un écho, non plus seulement régional, mais national, avec la venue de Patrick Maurin, élu local de Marmande, connu pour ses marches citoyennes pour dénoncer le suicide en agriculture.


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DÉJÀ 25 RÉACTIONS


le cheval de devant
Il y a 297 jours
a force d'entendre que les agris sont des gens incapables,empoisonneurs, des êtres inférieurs. alors ,certains finissent par le croire et commettent irréparable.
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chôme-vieux
Il y a 364 jours
On parle de "Au nom de la TERRE" , après la marche citoyenne de Patrick MAURIN, en regard des souffrances des familles de paysans suicidés; de même chez les Policiers et autres travailleurs... Mais, parle-t-on des 10.000 suicidés en situation de chômage , chaque année en France ? Bref, à cause du chômage non indemnisé depuis les 50 ans, ce que versent les caisses de retraite, par-delà les 65 ans, représente moins de la moitié du prix d'une place en Ets de Retraite. Pour l'autre moitié, comme depuis 20 ans, j'en appelle plus que jamais, à ce qu'on renseigne du travail (à qui comme moi en a besoin) et ou à ce qu'on soutienne les équivalences Retraite des périodes non cotisées. Est-ce normal que les préservés du chômage, perçoivent 2, 3, 4, 5, 6, 7,8,9,10 fois plus ?
Merci à la Rédaction de "terre-net" de communiquer avec moi par mon e-mail.
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bob l'agriculteur
Il y a 390 jours
Elise m'a tuer !
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tintin
Il y a 393 jours
l analyse de MASSOL est juste et je r ajoute même que l on ne parle pas non plus de l emprise de nos coops sur nos exploitations.quand tu n as pas la tresorie suffisante la coop " t aide " a coup de cession de créance et d interets a 1 % par mois.quand tu en arrive la tu sais que tu vas payer tes appros 2 fois le prix et que si tu ne change pas de systeme tu vas travailler le reste de ta vie pour engraisser des presidents de coop et des directeurs !( il y a une coop dans le 50 ou le directeur touche 150 000 euro.....par mois et nos administrateurs trouvent cela normal?)
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Moty
Il y a 394 jours
La surcharge de travail, l'isolement, les difficultés financières et d'autres problèmes que l'on veut garder pour soi sont quand même les grandes causes de suicide.
Effectivement, c'est multifactoriel avec les cotés familiaux et sentimentaux qui peuvent compliquer les choses.
Mais globalement, on est souvent pris dans un système et c'est souvent dur de le quitter.
Bon courage à tous
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Pipo
Il y a 381 jours
Parce que vous croyez que j'y suis allé en vacances dans ces pays ? ! Vous devriez aller traire des vaches au Canada, ça vous ferait voir du pays et des expériences professionnelles! Ça vous éviterait aussi de raconter des c... Vous avez choisi l'élevage, ça me dérange pas, très bien, je m'en fou TOTALEMENT.
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Rino
Il y a 391 jours
Alors comme ça l’enfermement est un vieux cliché ! Ben change pas ton métier de céréalier contre celui d’eleveur laitier parce que tu vas chialer Pipo. Nous on n’a pas le temps de visiter 20 pays . Nos journées sont rithmées par les 2 traites y compris le dimanche et les fériés pas besoin de te faire un dessin !
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Pipo
Il y a 394 jours
le consommateur consomme majoritairement.... étranger parce qu'il recherche le moins cher! «produire toujours plus» uniquement par nécessité pour survivre avec les prix ridicules qu'on nous impose! Ensuite pour ma part, j'ai visiter une vingtaines de pays, parfois plusieurs mois, on ne peut pas dire que je suis enfermé sur mon exploitation. Par ailleurs mes collègues mariés ont leurs conjoint(e)s qui peuvent avoir un autre métier. L'enfermement est un cliché lointain des années 80 ou même avant!
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Chrislait
Il y a 393 jours
Moi je sais ce que veut le consommateur il veut de la bouffe bio au prix du conventionnel et basta.
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Moty
Il y a 394 jours
Je pense que l'agriculteur devrait et devra être plus à l'écoute des attentes sociètales. Ceci afin de s'adapter intellectuellement plus facilement. Quand on vit dans ce milieu trop agricolo-agricole c'est etouffant . Accepter le débat avec tous, et notamment avec les consommateurs, pour nous qui produisons la nourriture.
Arretons de nous " enfermer sur nos fermes" en produisant toujours plus.
Paysan éleveur depuis 25 ans , pas déborder le travail, j'ai toujours trouver que notre métier
de Paysan est le + Beau
( nb : je ne suis pas exploitant agricole )
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