TémoignageG. Hamel (14) : « S'agrandir, produire plus et se retrouver face à un mur »

| par | Terre-net Média

Guillaume Hamel élève 200 vaches laitières et leur suite à Vouilly (Calvados). Depuis son installation en 1996, l'éleveur a cumulé les difficultés : des associations qui n'ont pas fonctionné, un surendettement de la structure, un gros retard de paiement des aides à la conversion et comme si ça ne suffisait pas, il s'est récemment fait couper l'herbe sous le pied avec le retrait des aides aux légumineuses fourragères. Malgré son optimisme, Guillaume crie son ras-le-bol !

En vidéo, l'interview de Guillaume Hamel, éleveur laitier du Calvados :

Cliquez sur l'image pour lancer la vidéo

Dans le parc régional des marais du Cotentin et du Bessin, près des plages du Débarquement, se situe le château de Vouilly. C’est autour de cette magnifique propriété de famille que le troupeau laitier de Guillaume Hamel vient de terminer ses derniers jours de pâturage. L’éleveur quant à lui, reprend son souffle. En effet, ces dernières années n’ont pas été de tout repos, avec une pression économique importante à gérer.

S’associer et produire plus pour couvrir de fortes charges

Guillaume a rejoint son père en 1996 sur l’exploitation familiale qui comptait alors 40 ha et 300 000 litres de lait. « À l’époque, il fallait que je reprenne autre chose en plus pour pouvoir m’installer, se souvient-il. J’ai donc ajouté 50 ha et 200 000 l de lait à la structure existante. » Il a alors fallu faire de la place et effectuer la mise aux normes.

Le bâtiment n’a cessé de s’agrandir ensuite : en 2003, père et fils s’associent avec un voisin. En 2006, le père de Guillaume quitte la structure pour prendre sa retraite et est aussitôt remplacé par sa femme. En 2008, une 4e personne rejoint l’exploitation. « Nous étions arrivés à 1,2 million de litres de référence et 160 ha à cultiver, plus des taurillons à faire. » Guillaume était confiant. Il témoignait même en 2012 dans Ouest France : « Cette formule nous permet de mutualiser les outils, les charges, celles des salariés notamment. Mais aussi de sauvegarder ces emplois. Et de nous permettre de poursuivre une profession que l'on aime. »

Pourtant, il a vite déchanté : « Ma mère a pris sa retraite en 2010 et les deux autres associés sont eux aussi partis en 2014. Il m’a fallu racheter leurs parts, tandis que je payais encore mon installation, la mise aux normes et l’agrandissement du bâtiment. » L’éleveur se souvient : « Ça a été très compliqué. En 2014, j’ai même remis en question le fait de produire du lait. Ça n’était plus possible, j’ai dû me placer en redressement judiciaire. » C’est à ce moment-là que le déclic est apparu : « J’ai pris la décision de changer totalement de stratégie pour passer en bio et partir sur un système tout herbe. »

Retrouvez aussi > Chez Fabrice Charles (22), c'est la crise du lait qui a tout bouleversé : « On est passé d'un système intensif à du 100 % pâturage, monotraite et vêlages groupés. »

Passer en système herbager, accompagné (ou pas) par les aides

Pour passer les 160 ha en herbe, il a fallu réimplanter des prairies. « À l’automne 2014, j’ai semé 30 ha d’un mélange multi-espèces (8 au total) éligible à l’aide aux légumineuses fourragères. Mon objectif était de semer 30 ha chaque année durant 4 ans. J’aurais pu semer un mélange RGH-trèfle violet mais je voulais quelque chose qui dure dans temps. Ça coûte cher forcément. En semences certifiées bio, il fallait compter 300-400 €/ha, implantation comprise, mais l’aide était motivante : 250 €/ha. »

Mélange fourrager semé pour les prairies récoltées :
2 RGA (représentent 40 % de l’ensemble des semences)
Trèfle violet
3 trèfles blancs (nain, intermédiaire, grand)
Fléole
Fétuque

Pâtures :
RGA (50 %), trèfle blanc, fléole

« J’ai touché l’enveloppe promise en 2017 pour les engagements de trois ans. Mais le 2 janvier 2018, le ministre de l’agriculture a pris la décision de supprimer l’aide, comme ça d’un seul coup. Je n’ai donc pas été payé en 2018 ni en 2019. Pour les 120 ha finis d’implanter en 2018, cela représentait 25 000 €/an. » explique amèrement l’éleveur à qui il a manqué 50 000 € pour ces deux années.

100 000 € de retard d’aide à la conversion + 50 000 € d’aides aux légumineuses fourragères impayées

Et comme si ça ne suffisait pas, l’éleveur a attendu trois ans avant de toucher ses premières aides à la conversion. Il se souvient : « Mon lait a été payé au prix du conventionnel durant deux ans alors que la production chutait. Heureusement, j’avais l’aide la laiterie mais ça ne suffisait pas. Il me manquait presque 100 000 €, autant vous dire que cette période a été très compliquée financièrement ! » Guillaume a enfin perçu ses aides en 2019 mais il le sait, d’autres attendent toujours. Dans le Finistère par exemple, Laurent Lepape témoignait de sa colère dans une interview au Space : « J’attends 60 000 € d’aides en retard de versement depuis 2016. »

Face aux difficultés, ne pas renoncer

Comme beaucoup, Guillaume Hamel a également subi la sécheresse estivale de plein fouet : « Cette année, les vaches ont consommé tout l’enrubannage durant l’été. Heureusement, j’ai voulu tester une quinzaine d’hectares de maïs derrière un méteil, ça me fait un peu de stock. Aujourd’hui, elles sont donc au foin et au maïs. » Pourtant, l’éleveur ne compte pas renouveler le maïs : « C’est trop risqué ! Je préfère rester au méteil et relâcher les vaches à l’automne si les conditions le permettent. »

On peut le dire, l’agriculteur a cumulé les galères. Il a pourtant su sortir la tête de l’eau et est même redevenu confiant, « on commence à voir le bout du tunnel » comme il dit. « En 2020, ce sera la 5e année du passage en bio donc ça devrait aller mieux. » Il a d’ailleurs gardé sa référence laitière d’1,2 million de litre et espère bien les produire.

Intéressé par beaucoup de choses, Guillaume pratique désormais le croisement Holstein x Jersiais et Holstein x Rouge scandinave. Il assiste à de nombreuses formations pour encore améliorer son système. La dernière en date : la culture des méteils avec l’association La vache heureuse. L’éleveur envisage l’avenir avec plus de sérénité qu’avant. Il confie même : « Mes deux filles sont intéressées par l’agriculture et j’espère qu’elles pourront, elles aussi, en faire leur métier un jour. »

L’exploitation de Guillaume Hamel en quelques chiffres :
160 ha, tout en herbe (moitié pâture, moitié fauche)
200 VL croisées
(IA sexé sur 75 % des VL en Jersiais, IA conv. sur les 25 % restant en Rouge scandinave et IA Bleu sur les vaches qu’il ne veut pas garder)
Référence laitière : 1,2 million de litres (Danone, Lait 2 vaches)
Production de 2019 : 700 000 litres (obj. 2020 : 1 million)
4 500 l/VL
Taux moyens : 34/43
200 000 cellules (7 mammites en 2019)
Alimentation des VL : enrubannage multi-espèce ou affouragement en vert et 2 kg de maïs grain

Des attentes pour la future Pac à venir

Sans surprise, Guillaume attend un retour en arrière de la part du gouvernement : « Dans la prochaine Pac, il faudrait remettre au goût du jour cette aide aux légumineuses fourragères pour permettre aux exploitations d’être plus autonomes. Ces mélanges permettent aussi de se passer de phytos et d’engrais. Il y a également tout cet aspect biodiversité : avec huit espèces différentes, il y en a toujours une en fleur, soit un vrai paradis pour la faune et les insectes. »

Il explique aussi : « Ce revirement de situation n’a d’ailleurs pas concerné que les agriculteurs ; les semenciers s’étaient eux aussi investis en développant des mélanges spécifiques. » Il conclut : « Le gouvernement ne peut pas affirmer vouloir verdir l’agriculture française si elle n’encourage pas ses agriculteurs à aller dans ce sens-là. »


Tous droits de reproduction réservés - Contactez Terre-net

A lire également

   Rechercher plus d'article

DÉJÀ 39 RÉACTIONS


Tranbert
Il y a 188 jours
Il y a bien sûr des garagistes voyou mais cela ne représente pas un gros pourcentage de la profession heureusement toutefois avec toutes les charges imposés par nos politiques les réparations coûte chère il en va de soi il faut savoir par exemple.quand vous achetez des pneus de l’huile neuve dans le prix vous payez la taxe recyclage le gouvernement l’a récupéré.mais depuis peu celui-ci ne l’a redonné aux centres agréés les professionnels doivent payer pour évacuer ces déchets il doivent donc vous faire payer c.est du vol de la part de nos élus
Répondre
J.P Koillias
Il y a 189 jours
.../...Un regard théorique sur les dérives de la PAC
L’enquête du New York Times révèle deux choses essentielles : le détournement de fonds agricoles européens et l’accaparement de ces fonds par une poignée d’acteurs qualifiés d’« oligarques ».
Ces comportements, choquants, ne surprennent qu’à moitié et s’observent malheureusement dans d’autres secteurs. Ce qui est en cause ici, c’est le détournement à son seul profit d’aides publiques qui doivent bénéficier à un collectif ou une communauté.
Il s’agit d’une forme extrême et poussée de comportements opportunistes. Bien analysé par la « théorie de l’agence », ces comportements nuisibles sont rendus possibles par l’existence d’asymétries d’information.
C’est parce qu’il existe des failles, des informations manquantes ou non recoupées, et des déficiences de contrôle à différents niveaux du système (européen et national) que des individus peu scrupuleux peuvent détourner à leur profit des fonds destinés à la communauté agricole.
L’asymétrie d’information se manifeste très concrètement dans chaque situation où un individu (ou une organisation) n’a pas toute l’information nécessaire et suffisante pour vérifier qu’un autre réalise bien l’action demandée, et avec le niveau de qualité requis. Il en va ainsi du client face au garagiste : n’étant pas vous-même mécanicien, impossible d’être certain que ce dernier a correctement effectué les réparations et n’a pas essayé de vous tromper.../...
Répondre
J.P Koillias
Il y a 189 jours
.../...Des possibilités de détournement accrues ?
À l’heure où les contours et le contenu de la future PAC (2021-2027) sont discutés, les risques de dérives et de détournements révélés par le New York Times sont plus que jamais présents. La prochaine PAC fonctionnera en effet avec une plus grande subsidiarité – et donc une décentralisation plus poussée. De nombreux commentateurs ont fort logiquement parlé de « renationalisation » de la PAC.
Cela signifie concrètement que les États nationaux vont retrouver une marge de manœuvre et de décision plus importante, qui leur permettra de décider, non plus au niveau européen mais bien au niveau national, des critères et, indirectement, de l’allocation de ces aides. Cela risque de laisser encore plus de possibilités aux fraudeurs d’opérer en toute impunité, en l’absence d’un contrôle direct de l’Union européenne.
À quoi ressemblera l’agriculture européenne dans 20 ans ? (France Inter/YouTube, juin 2018).

Répondre
J.P Koillias
Il y a 189 jours
.../... À quoi sert la PAC ?

La PAC (politique agricole commune) constitue l’un des piliers historiques de la politique européenne. Il s’agit d’un système d’orientation, de régulation et de soutien aux agricultures et aux agriculteurs des pays membres de l’UE.
Officiellement entrée en vigueur en 1962, la PAC repose sur deux piliers. Le premier est relatif au soutien aux prix et aux marchés agricoles (le pilier historique de la PAC) ; le second se focalise sur le développement rural.
Dotée d’un budget annuel de plus de 60 milliards d’euros, la PAC a historiquement représenté le premier poste budgétaire (aux alentours de 40 % du budget européen). Elle est, encore et surtout, connue du grand public pour ce qu’elle n’est plus : un système de régulation des volumes et, indirectement, des prix des denrées agricoles et alimentaires. Car depuis les années 1990, les différents secteurs ont été dérégulés, laissant l’agriculture européenne en prise directe avec les marchés agricoles mondiaux, où les prix sont fixés par le libre jeu de l’offre et de la demande.
Dans cette compétition mondiale inégale (certains États soutenant ou subventionnant plus ou moins fortement leur agriculture, sans parler des coûts du travail et de production), la PAC agit de moins en moins comme un amortisseur ou un paravent, comme ce fut le cas par le passé. Elle doit désormais poursuivre différents objectifs, parfois contradictoires : assurer l’orientation des productions agricoles, maintenir un relatif niveau de suffisance alimentaire, tout en tenant compte des évolutions environnementales nécessaires – on parle de « verdissement » de la PAC.
Répondre
J.P Koillias
Il y a 189 jours
La vérité sur la P.A.C. , décrypter par nos amis Américains ? Des millions d’euros d’aides agricoles détournés, Le scandale européen…

.../...Andrej Babis (premier ministre de la République tchèque) a ainsi bénéficié, au travers de multiples sociétés, de plus de 40 millions d’euros de subventions en 2018. La Commission européenne lui réclame par ailleurs de rembourser plus de 17 millions d’euros d’aides indues.
En Hongrie, le gouvernement de Viktor Orban a cédé « des milliers d’hectares de terres publiques aux membres de sa famille et à ses proches, dont un ami d’enfance qui est devenu l’un des hommes les plus riches du pays », souligne le quotidien. En Bulgarie, 100 structures juridiques captent à elles seules plus de 75 % de la totalité des aides de la PAC…
Dans leur enquête, les journalistes précisent que :
« […] les subventions agricoles européennes sont utilisées pour soutenir les oligarchies locales et produisent la version moderne d’un système féodal corrompu. »
Les aides et subventions sont ainsi captées par une poignée d’acteurs, élus ou proches d’hommes politiques, qui ont fait main basse sur les terres agricoles, auparavant exploitées dans le cadre des systèmes collectivistes de ces pays de l’Est. Ces dérives conduisent par ailleurs au maintien d’une paysannerie sans terre, exploitée par ces grandes structures agricoles.
L’enquête interroge enfin les limites du système de la PAC, soulignant qu’il ne permettrait pas d’orienter les fonds vers une transition agricole durable. Les subventions, indexées sur la taille des exploitations, favorisent l’émergence d’immenses ensembles agro-industriels fonctionnant avec relativement peu d’emplois et selon des modes d’exploitation dits « conventionnels ».

Répondre
J.P Koillias
Il y a 189 jours
La vérité sur la P.A.C. , décrypter par nos amis Américains ? Des millions d’euros d’aides agricoles détournés, Le scandale européen…


Une enquête au long cours du New York Times, publiée entre novembre et décembre 2019, est à l’origine d’une critique radicale du système européen de soutien et d’aides à l’agriculture – la « politique agricole commune » (PAC).
Conduite dans neuf pays par plusieurs journalistes, l’enquête est à l’origine de révélations explosives, démontrant qu’une large partie de ces aides ou subventions destinées aux agriculteurs était détournées au profit d’oligarques des pays de l’Est.
L’enquête a également montré qu’une véritable mafia agricole prospérait dans ces pays, grâce à un système de corruption, y compris au plus haut niveau de l’État. Cet argent de la PAC, indispensable à la survie de milliers d’agriculteurs européens, est ainsi capté par une poignée d’acteurs et ne sert ni au soutien ni au développement ou à la transition de l’agriculture européenne.
Les dérives pointées par cette enquête ont été bien identifiées par certains économistes qui s’intéressent aux dynamiques de « capture réglementaire ».
Que révèle le New York Times ?
L’enquête révèle l’existence de fraudes massives aux subventions agricoles européennes. Elle se concentre dans les pays de l’Est où de véritables mafias agricoles opèrent des détournements massifs de subsides européens. L’enquête révèle également un système de corruption à grande échelle, y compris dans les ministères ou les cercles plus proches du pouvoir afin de rendre possibles ces détournements.../...

Répondre
Percy en Normandie
Il y a 189 jours
Merci à Céline Clément -Rédaction. Juste une précision concernant Ourasi... il repose en paix depuis le 12 janvier 2013 . Veuillez nous en excuser .
Répondre
Commentaire de la rédaction
Il y a 189 jours
Bonjour, merci de l'avoir signalé. Il d'agissait d'une mauvaise manip. Je viens de le réafficher. Désolée. Céline Clément.
Répondre
Maec
Il y a 107 jours
Bonjour Guillaume,
Votre collecteur de lait ne fait pas la promotion de système économe comme le votre.
Ils orientent les candidats à la conversion vers des exploitations robotisées productivisme de votre secteur...
Pourquoi une telle différence dans le cahier des charges les 2 vaches ?
Répondre
guillaume hamel
Il y a 189 jours
attention les systemes bio sont souvent gourmand en MO .
tu peux faire 1.2ml avec 120 vaches +2 robots+mais fait par ETA.
en bio tu as généralement plus d animaux a volume équivalent
tu arrive a baisser ton travail si tu as 50 ares par vaches derrière la stabulation
Répondre