MomagriEn Suisse, le secteur laitier s'enfonce dans la crise

| par Thierry Pouch, Assemblée Permanente des Chambres d'agriculture (APCA) | Terre-net Média

La filière laitière suisse ne parvient pas à trouver un modèle économique équilibré depuis l'abrogation des quotas fin 2009. La régulation du marché demeure une problématique d'une très grande actualité. La récente réévaluation du franc suisse pénalise les produits laitiers aussi bien sur le marché intérieur qu'à l'export.

Vache tarine dans les alpages.Vache tarine dans les alpages. (©Terre-net Média)

A quelques encablures de la sortie des quotas laitiers, il semble utile de scruter ce qui se passe chez nos voisins helvétiques. Le secteur laitier suisse traverse une crise importante, qui inquiète la profession des éleveurs, et les incite à se pencher à la fois sur de nouveaux modes de gestion des quantités produites ainsi que sur l’impératif d’un soutien public aux exportations. En Suisse ou ailleurs, la régulation du marché demeure une problématique d’une très grande actualité. A méditer de ce côté-ci des Alpes.

Que se passe-t-il donc dans le secteur laitier suisse ? On savait que la sortie des quotas laitiers avait fortement perturbé l’organisation des filières et désorganisé en profondeur celle des marchés. La sortie des quotas laitiers en Suisse – les quotas furent instaurés en 1977 et abrogés en 2009 – a occasionné une série de tensions entre les acteurs des filières, tensions s’exprimant en particulier autour de la formation des prix. Les prix étaient négociés selon le principe des segments de produits (A, B, C,), dont les usages varient selon le degré de valeur ajoutée. La contractualisation fut rendue obligatoire. Depuis 2009, les prix font l’objet de tractations parfois tendues entre les producteurs et les transformateurs. Sortant des quotas, les producteurs ont augmenté les volumes de production, engendrant des prix moyens effectifs du lait souvent inférieurs aux prix indicatifs, du fait d’une capacité d’absorption du marché limitée.

La trajectoire empruntée par le secteur laitier suisse apparaissait par voie de conséquence mouvementée. A ces turbulences organisationnelles s’ajoutent désormais des contraintes monétaires. Petit rappel. La Banque nationale suisse (Bns) avait en 2011 instauré un cours plancher pour le franc, en l’arrimant à l’euro, avec pour objectif de contenir son appréciation sur le marché des changes. Il faut dire que, en raison de la crise des dettes souveraines dans la zone euro, le franc suisse avait servi de valeur refuge aux détenteurs d’actifs, dynamique de placement qui eut pour effet de faire monter la parité de la monnaie, préjudiciable aux exportateurs helvétiques. Début janvier 2015, à la surprise générale, la Bns interrompt sa stratégie et suspend le cours plancher de sa devise. Pourquoi une telle décision ? Il est probable que la Bns ait anticipé la décision de Mario Draghi, le patron de la Bce, de pratiquer un Quantitative Easing (injection de 60 milliards d’€ par mois dans les circuits bancaires et financiers de la zone euro) pour repousser le risque déflationniste, ouvrant la voie à une dépréciation de l’euro, laquelle a bien lieu actuellement.

Appréciation du Franc suisse

Si la Bns avait maintenu son cours plancher, elle aurait été conduite à acheter encore plus de devises étrangères pour conserver au FS son cours plancher. Conséquence de ce revirement inattendu de la Banque Centrale helvétique, le franc suisse s’est fortement apprécié depuis le début de l’année, prenant plus de 20 % en quelques jours.

Il n’en fallait pas davantage pour semer le trouble dans le secteur laitier. L’ampleur de l’appréciation du franc suisse a entravé les exportations de produits laitiers, y compris ceux sous signes de qualité. Double peine, dans la mesure où, sur le marché intérieur, les productions laitières se trouvent désormais en concurrence avec celles qui sont importées à moindre coût du fait de l’appréciation de la monnaie helvétique. In fine, faute de débouchés, les prix continuent à diminuer dans le sillage de la sortie des quotas laitiers, fragilisant les exploitations laitières. Une estimation livrée par l’interprofession laitière suisse indique que la perte de valeur ajoutée se situerait aux alentours de 20 millions de francs suisses. Le secteur des fromages apparaît comme celui étant le plus touché par l’appréciation du FS. Il s’ensuit que certaines interprofessions, à l’instar de celle de l’Emmantaler, ont décidé de réduire les volumes produits, dans l’espoir de faire remonter les prix.

Toujours pas d'alternative aux quotas

Dans le même temps, les producteurs revendiquent des soutiens financiers pour sortir de ce marasme économique. Promotion des ventes, accentuation de la Loi chocolatière (subventions pour compenser les prix plus élevés en Suisse du beurre et du lait transformé en poudre), paiements directs, réduction des coûts (vétérinaires, charges administratives….), tel est l’arsenal actuel mis en place. Ah ! Une fois de plus, la régulation des marchés agricoles, notamment sous l’angle des volumes, avait quand même du bon, surtout lorsque, sortant des quotas, on ne se dote pas toujours d’instruments adaptés aux situations de crises ! Les producteurs de l’UE feraient bien de méditer sur ce thème…

Analyse de Momagri 

Faites vos jeux, rien ne va plus ! Les quotas laitiers viennent d’être abrogés après 30 ans d’existence. Et cette question cruciale se pose d’emblée : comment le secteur laitier européen s’adaptera-t-il aux fluctuations à la hausse comme à la baisse du marché ? Les contrats à terme pour le lait ont débuté le 13 avril, mais les organisations professionnelles et les experts sont déjà nombreux à agiter le chiffon rouge : le risque de surproduction et de dégringolade des prix n’a jamais été aussi présent.

En Suisse, les quotas laitiers ont disparu en 2009 et force est de constater que leur disparition ont posé et posent encore la question de la mise en place de mécanismes de régulation, alors que le secteur traverse aujourd’hui une crise importante. Le prix du lait d’industrie (volatil depuis l’abandon des quotas) a par exemple baissé de plus de 10 centimes pour se situer à 56 centimes le litre payé au producteur, en janvier dernier.

Nous vous recommandons la lecture de cet éditorial de Thierry Pouch qui s’appuie sur le cas du secteur laitier en Suisse pour démontrer que la sortie des quotas en Europe ne sera pas chose aisée sans filet de sécurité adéquat. Les tensions autour de la formation des prix entre producteurs et transformateurs, la diminution des prix et des exportations de produits laitiers, sont autant d’obstacles que traverse le secteur laitier suisse et qui n’épargneront certainement pas le secteur laitier européen.

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