ControversesÉlevage : des débats de société dans l'Union européenne

| par Trame | Terre-net Média

Impacts environnementaux, bien-être animal, risques sanitaires, les controverses sur l'élevage sont multiples. Elles traduisent une remise en cause du modèle d'élevage dominant, jugé « intensif » et « industriel ». Les débats diffèrent-ils entre pays ? Quelles solutions sont mises en œuvre pour rapprocher l'élevage des attentes de la société ? Quelles conséquences pourraient avoir ces controverses sur l'évolution des modes d'élevage et la segmentation des marchés ?

Les débats sur le bien être animal, l'environnement et les risques sanitaires divergent selon les Etats de l'Union EuropéenneLa problématique la plus ancienne aux Pays-Bas est l’impact sur l’environnement, en lien avec une densité animale dans les élevages historiquement très forte. (©Ifip-institut du porc)

Dans un contexte de contestation grandissante des modes d’élevage, les partenaires du projet Accept (cf. encadré) ont analysé les controverses sur l’élevage en France. On peut les classer en quatre registres : impacts environnementaux, bien-être animal, risques sanitaires, modèle d’élevage. À titre de comparaison, la situation dans cinq grands pays producteurs du Nord (Allemagne, Danemark et Pays-Bas) et du Sud (Espagne et Italie) de l’Union européenne a ensuite été étudiée. L’analyse de la littérature a été complétée par une trentaine d’entretiens en Allemagne, au Danemark et en Italie, auprès d’acteurs de l’élevage, de la recherche et des associations.

Les débats sur l’élevage

Des sujets communs de débat

Les sujets de débat se révèlent assez communs entre pays. Ceci s’explique par des évolutions semblables des productions animales (croissance, concentration) et par le lobbying collectif qu’exercent les associations militantes à l’échelle européenne. Mais la virulence des débats varie. Ils sont très vifs dans le nord de l’Europe, sur presque tous les sujets. Ils le sont beaucoup moins dans les pays du sud, en particulier en Espagne. La France se situe dans une position intermédiaire. Porcs et volailles sont partout les premières cibles des critiques, en lien avec leur mode d’élevage (confinement, densité, nombre d’animaux).

Des débats vifs dans les pays du nord

Aux Pays-Bas, les débats concernant l’élevage portent sur ses impacts sur l’environnement, problématique la plus ancienne (cf. figure 1), en lien avec une densité animale historiquement très forte ; le bien-être animal, question devenue centrale ; la santé publique (antibiorésistance, épizooties et zoonoses) ; et le modèle d’élevage (taille des troupeaux et accès au pâturage).

Frise d'apparition des controverses sur l'élevageFigure 1 : Frise d'apparition des controverses sur l'élevage (©Trame) Au Danemark, le trio de tête des controverses sur l’élevage est aujourd’hui l’antibiorésistance, le bien-être animal et les impacts environnementaux. L’Allemagne constitue un cas d’école. Après une décennie de croissance très dynamique des productions animales, leur acceptation sociale s’est effondrée depuis le début des années 2010. Les débats sont vifs sur tous les sujets (cf. figure 2).

Débats sur l'élevage en AllemagneFigure 2 : Débats sur l'élevage en Allemagne (©Trame) Très peu de débats en Espagne

En Italie, la sécurité sanitaire et la qualité des produits sont le point d’entrée des controverses sur l’élevage. L’effet de la consommation de viande sur la santé aussi, avec une demande pour des systèmes plus en phase avec la nature et une consommation locale que traduit le phénomène Slow Food. Moins virulents que dans le nord de l’Europe, les débats sur le bien-être animal et l’environnement augmentent. En Espagne, enfin, les débats sont beaucoup moins importants, voire quasi-inexistants.

Les orientations données par les principaux acteurs des débats

Les choix réglementaires

Les réglementations sont fixées à l’échelle européenne pour éviter les distorsions de concurrence. En Espagne et en Italie, où l’agriculture ne constitue pas, ou très peu, un sujet politique, le cadre réglementaire national se limite à l’application de ces textes européens. A contrario, certains pays du nord de l’UE imposent des normes plus strictes. Même si face aux surcoûts associés, certains renoncent préférant encourager l’initiative volontaire pour faire évoluer les pratiques. En plus de ce rôle normatif, le gouvernement peut jouer une fonction de médiation entre les parties prenantes aux débats. En Allemagne par exemple, chaque nouveau ministre fédéral de l’agriculture rédige une charte, à partir de consultations avec les associations, les filières, la recherche et les gouvernements des Länder. Celle de 2012 avait deux priorités : la recherche de solutions pour arrêter les mutilations et l’étiquetage des viandes selon le mode d’élevage avec la création d’un label officiel. Celle de 2014 a fait de l’amélioration du bien-être des animaux d’élevage, porcs et volailles en particulier, une priorité. Le gouvernement encourage la « démarche volontaire obligatoire » : si les filières ne prennent pas d’initiatives, de nouvelles règlementations s’imposeront.

Les labels des associations

Dans chacun des trois pays du nord de l’Europe étudiés, à côté des labels biologiques, la principale association de protection animale du pays a créé, en collaboration avec les filières et les pouvoirs publics, un label pour différencier les produits animaux selon les modes d’élevage (cf. tableau 1). Les premiers labels « bien-être » (Neuland en Allemagne ou Anbefalet af Dyrenes Beskyttelse au Danemark) avaient un seul niveau et étaient associés au label biologique. Ceux créés ces dernières années sont conçus, d’abord, pour répondre aux attentes des citoyens : tailles d’élevage limitées, faibles densités, liberté de mouvement, matériaux manipulables, zones différenciées dans les bâtiments, accès à l’air libre, arrêt des mutilations. Ensuite, ils proposent un gradient d’exigences symbolisé par des étoiles ou des cœurs (1, 2 ou 3). Ce système encourage le progrès, et une participation importante, au moins au niveau d’entrée, des éleveurs et des consommateurs du fait d’un rehaussement assez limité des contraintes et donc du prix de vente (+ 10 à 15 %). Le label Beter Leven (vie meilleure) aux Pays-Bas a été précurseur en 2007, suivi par Für Mehr Tierschutz (pour plus de protection animale) en Allemagne en 2013 et par Bedre Dyrevelfaerd (pour plus de bien-être animal) au Danemark depuis 2016. Les cahiers des charges sont consultables sur internet.

Labels « bien-être » des ONG de protection animaleLabels bien-être des ONG de protection animale (©Trame) L’Italie et l’Espagne ne disposent pas de tels labels. En Italie, la principale association active sur le bien-être animal est l’ONG internationale CIWF. Pour améliorer les conditions de vie du plus grand nombre d’animaux, sa stratégie est de travailler avec les leaders de l’agroalimentaire à qui elle décerne des trophées.

Les labels des filières

L’évolution des modes et pratiques d’élevage a un coût. Les démarches volontaires des filières et des distributeurs visent à répondre aux attentes des consommateurs en couvrant ce coût par un prix plus élevé. Deux stratégies ont été mises en œuvre :

- étiqueter les produits pour permettre aux consommateurs de choisir des produits plus en phase avec leurs convictions,

- prélever une cotisation sur tous les kilos de viande vendus pour alimenter un fonds servant à couvrir les surcoûts des éleveurs.

Cette seconde stratégie est mise en œuvre dans l’Initiative Tierwohl (initiative bien-être animal) des filières avicoles et porcines allemandes, lancée en 2015 et associant producteurs, abatteurs et distributeurs. Les éleveurs volontaires choisissent dans une liste des points à améliorer parmi lesquels, en porc, obligatoirement plus de surface par animal ou un accès permanent à de la paille. Leurs surcoûts sont compensés par des bonus versés par un fonds alimenté par les distributeurs partenaires (cf. figure 3). Dans les supermarchés ou les restaurants, les produits des élevages participant à l’initiative ne se démarquent pas des autres. Il n’y a ni étiquetage ni différence de prix. En 2016, cette initiative concerne un tiers de la production allemande de poulet de chair, 24 % de celle de dindes et 8 % de celle de porcs.

Initiative Tierwohl : mécanisme financierFigure 3 : Initiative Tierwohl : mécanisme financier (©Trame)

Les marques des distributeurs

Pour répondre à la demande de leurs clients, à la pression des ONG et pour se différencier de leurs concurrents, les distributeurs créent aussi leurs propres marques alliant bien-être animal et qualité gustative. L’exemple du poulet aux Pays-Bas est instructif. La campagne médiatique de l’ONG Wakker Dier contre le « Pflopkip » (le poulet qui ne tient plus sur ses pattes) en 2012 a conduit la filière avicole et les distributeurs néerlandais à arrêter sa commercialisation en 2016 sur le marché domestique frais (un tiers de la production nationale) au seul profit du « poulet de demain » (Kip van Morgen). Ce dernier respecte des obligations pour le bien-être animal (souches à croissance ralentie, densité réduite, milieu de vie enrichi) et l’environnement (soja durable, réduction des émissions d’ammoniac, sources d’énergie durable). Ces exigences sont cependant nettement inférieures à celles du niveau d’entrée de Beter Leven. Malgré quelques inquiétudes, la filière avicole néerlandaise voit dans le « poulet de demain » un moyen de protéger le marché domestique contre les importations, d’exporter davantage vers le Royaume-Uni, sensible à la question du bien-être animal, et de favoriser le recrutement de nouveaux éleveurs en améliorant l’image de la production.

Vers un étiquetage des viandes ?

Les risques pour la santé humaine et les conditions de vie des animaux en élevage sont aujourd’hui au cœur des préoccupations sociétales dans les pays du nord de l’Europe. La montée de la contestation, les orientations de la recherche et des pouvoirs publics, et les initiatives de filière, conduisent à des changements de pratiques d’élevage, tout en gardant le souci de la compétitivité des filières. Ces initiatives, aujourd’hui volontaires, préparent les pays qui les mettent en œuvre à l’éventualité d’un étiquetage obligatoire des viandes, à l’échelle européenne, selon le mode de production. Dans le cas des œufs, l’étiquetage obligatoire a conduit à un recul de l’élevage en cages dans l’UE, de 80 % à 56 % des pondeuses entre 2003 et 2015.

L’impact sur la segmentation du marché

En termes de consommation, l’attachement à la qualité organoleptique et à l’origine géographique des produits alimentaires expliquent le succès des AOP en Italie. Dans ce cas, les surcoûts induits par un élevage plus extensif sont couverts par une meilleure valorisation. En revanche, les produits biologiques, plébiscités par les ONG, ont partout des parts de marché très limitées, en raison de leur prix. De même, les labels les plus exigeants sur le bien-être animal conduisent à des coûts de production et des prix de vente élevés, qui les cantonnent à un marché de niche. Cette situation a conduit les distributeurs et les acteurs des filières du nord de l’Europe à développer des produits étiquetés selon le mode d’élevage, à des prix plus accessibles. Leur stratégie est celle des « petits pas sur de grands volumes ».

Leurs cahiers des charges conduisent à faire évoluer les pratiques d’élevage pour une part significative de la production. Les pays qui s’engagent sur la voie de la différenciation des produits animaux, selon le mode de production, espèrent en tirer à terme un avantage concurrentiel, en verrouillant leur marché intérieur d’une part, et en imposant leurs contraintes aux autres États membres d’autre part. À l’avenir, en attendant une éventuelle obligation européenne d’étiqueter les viandes selon le mode de production, il est probable que ces initiatives privées, qui se développent en dehors de tout cadre réglementaire, concerneront des volumes significatifs du marché intérieur communautaire. En s’adressant directement aux consommateurs, elles joueront un rôle probablement déterminant dans l’évolution des modes d’élevage et des segmentations de marché.

Le projet Accept :

Le projet de recherche Accept (Acceptabilité des élevages par la société en France), lauréat en 2014 de l’appel à projets Innovation et Partenariat du Casdar, analyse les controverses et mobilisations collectives autour des élevages. Piloté par l’Ifip-Institut du Porc, il réunit les partenaires suivants : Itavi, Idele, Université Rennes 2, Agrocampus, Inra, Chambre régionale d’agriculture de Bretagne, Trame, UGPVB (Union des Groupements de Producteurs de Viande de Bretagne), Legta Brioude et Le Rheu. Il porte principalement sur la France mais une de ses actions est consacrée à l’étude du regard de la société sur l’élevage dans d’autres pays.

Christine Roguet, Ifip-institut du porc, pour la revue Travaux et Innovations.


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DÉJÀ 1 RÉACTION


vik
Il y a 73 jours
Qui est dominant je pense que c les lois accord préfectorale pour batiments élevages intensifs (1000 vaches .1000 veaux 100000 poules ect ect )Et dans le cantal l'éleveur a perdu son procé. (par des juges ou certainement leurs enfants ou petits enfants font du bruit en ville avec leur scouter. Oups
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