[Tribune] Production laitièreCombien de fermes de 1 000 vaches pour nourrir les Français ?

| par Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue | Terre-net Média

Voulons-nous 2 260 fermes de 1 000 vaches au lait standardisé ou 55 000 producteurs qui maintiennent une production laitière diversifiée ? C'est la question que posent Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue. Les deux universitaires et professeurs en stratégie exposent dans une tribune les possibles conséquences d'une « hyperconcentration » des exploitations laitières.

En généralisant le modèle de fermes de 1 000 vaches, la France n'aurait besoin que de 27 exploitations laitières par département En généralisant le modèle de fermes de 1 000 vaches, la France n'aurait besoin que de 27 exploitations laitières par département. (©Terre-net Média) 

En France, il n’existe pas de fermes laitières comptant 1 000 animaux et il n’en existera peut-être jamais. L’expression « ferme des 1 000 vaches » renvoie à la situation particulière de la plus grande exploitation laitière française située dans la Somme, qui accueille environ 850 vaches laitières.

Cette tribune de Xavier Hollandts et Bertrand Valiorgue a été publiée le 22 février 2019 sur le site theconversation.com.

Mais si l’expression ne correspond à aucune réalité agricole en France, ces élevages gigantesques sont bel et bien présents dans de nombreux pays comme l’Allemagne, l’Arabie saoudite, la Nouvelle-Zélande, la Chine ou encore les États-Unis.

L’exploitation dénommée Fair Oaks Farms, à proximité de Chicago, compte plus de 40 000 vaches laitières, est devenue l'une des principales attractions de l'Indiana. En Arabie saoudite, la ferme-usine pharaonique Almarai recense quant à elle 94 000 animaux.

Fantasme en France, les fermes de 1 000 vaches sont une réalité dans d’autres pays, façonnés par une histoire différente. Ces structures constituent le chemin à suivre et la nouvelle utopie agricole pour les uns, quand d’autres y voient un repoussoir qui comporte des risques importants.

Révolution sociologique et agronomique

Dans l’Hexagone, la crainte vis-à-vis de ces structures symbolise la mutation profonde, à la fois sociologue et agronomique, que connaît notre agriculture.

Du point de vue sociologique, ces fermes sont la conséquence de l’abandon d’un schéma de production séculaire, l’exploitation familiale. Les fermes de 1 000 vaches sont, comme le souligne le sociologue François Purseigle, des  firmes agricoles dont les capitaux proviennent souvent de l’extérieur du monde agricole. Les sommes nécessaires excèdent généralement le potentiel d’investissement des exploitations familiales. Elles se caractérisent d’autre part par le recours au salariat et s’appuie sur une main d’œuvre qui va bien au-delà du cercle familial.

Ces entreprises agricoles sont également le résultat d’une évolution progressive des façons de produire le lait, qui se traduit par l’abandon d’un recours au pâturage et à l’alimentation naturelle des vaches. Les rations animales ne sont plus produites sur l’exploitation mais proviennent en grande partie de fournisseurs spécialisés, qui optimisent les apports nutritionnels (minéraux, vitamines, matières grasses, protéines…) et les volumes de production de lait.

C’est ce que l’on nomme une agriculture hors-sol et industrielle, caractérisée par un enfermement permanent des animaux visant à compresser au maximum les coûts de production.

Un monde sans agriculteurs

Si la France prenait le chemin d’une hyperconcentration des exploitations laitières avec comme horizon la généralisation des fermes de 1 000 vaches, il s’en suivrait une transformation radicale du tissu agricole.

La production de lait en France est relativement stable, en dépit d’une baisse annoncée. Chaque année, environ 24 milliards de litres de lait sont produits par les fermes du pays. Ce volume de lait est aujourd’hui produit par environ  56 000 fermes réparties sur tout le territoire national. On en comptait plus de 150 000 en 1995.

Si la France devait adopter le schéma productif des fermes de 1 000 vaches, le pays aurait besoin de seulement 2 260 exploitations laitières pour produire les 24 milliards de litres dont nous avons besoin, sur la base d’une production annuelle par vache de 9 000 litres. Réparti sur les 100 départements, cela constituerait une moyenne de 27 producteurs par département. À l’échelle des cantons, on compterait 0,65 producteur laitier.

La généralisation de ce type de ferme signifie tout simplement l’entrée dans « un monde sans agriculture », comme le documentent les travaux de l’économiste Peter Timmer.

Adieu coopératives et syndicalisme

Xavier Hollandts est professeur de Stratégie et Entrepreneuriat à la Kedge Business School Xavier Hollandts est professeur de stratégie
et entrepreneuriat à la Kedge Business School à Bordeaux (©X. Hollandts)

Les enjeux liés à la protection de l’environnement, le traitement des nuisances et le bien-être animal sont d’ores et déjà bien identifiés pour ces exploitations. Mais cette hyper concentration des exploitations laitières aurait également d’importantes conséquences sur les filières alimentaires.

La première, porte sur les coopératives agricoles, qui constituent des acteurs majeurs dans la collecte et la transformation du lait. Elles ont d’autant plus d’utilité que les agriculteurs, nombreux, sont répartis sur tout le territoire. Les fermes de 1 000 vaches n’auront plus besoin des coopératives car elles travailleront directement avec les industriels et transformateurs qui offriront les meilleures rémunérations.

Les coopératives agricoles ont été établies par et pour des exploitations familiales. Sodiaal, première coopérative de collecte et de transformation du lait, compte aujourd’hui 11 000 producteurs, soit quatre fois le nombre de fermes de 1 000 vaches nécessaires pour assurer les besoins du pays. La généralisation de ce type de structure aurait pour conséquence de saper les fondements mêmes du modèle coopératif, qui ne serait plus nécessaire.

Ce tournant pourrait également marquer la fin du syndicalisme agricole. Les quelques milliers d’adhérents se transformeront en une puissante industrie des producteurs de lait et mèneront directement leurs combats auprès des pouvoirs publics, des industriels et de la grande distribution.

Ayant la possibilité de faire fluctuer les volumes, l’industrie des producteurs de lait aura des pouvoirs de négociation bien plus importants que les syndicats actuels. Un cartel du lait se développerait, qui serait en mesure de faire les volumes et les prix.

Le spectre d’un plan social

La transformation qui est en cours, et dont les fermes de 1 000 vaches sont le symbole, constitue un tournant historique pour l’agriculture française. Il pourrait tout bonnement en signifier la fin. Deux grands scénarios s’offrent désormais à la société française.

Le premier consiste à assumer l’élevage laitier industriel, et de la concentration des exploitations, l’horizon vers lequel il convient d’orienter la « ferme France ». Il faut cependant bien avoir en tête que ce scénario aurait un coût social et environnemental très élevé que les gains de productivité dégagés ne compenseront jamais.

Il convient également d’assumer un véritable plan social pour accompagner de nombreux producteurs vers la sortie. La  baisse continue du nombre d’exploitations laitières montre que ce scénario est déjà en place et il a toutes les chances de s’imposer dans les années qui viennent, car beaucoup d’opérateurs ont un intérêt objectif pour soutenir l’hyperconcentration de la production laitière.

Les céréaliers, qui sont à l’origine de l’alimentation des animaux, ont tout intérêt à ce que ce schéma d’élevage se généralise, tant il garantit et augmente les débouchés commerciaux. Les distributeurs ont, eux aussi, tout intérêt à la promotion de ces structures afin de réduire le coût de l’alimentation et orienter le pouvoir d’achat vers d’autres produits à plus fortes marges.

Certains producteurs encouragent également cette concentration, se projetant comme les derniers des Mohicans, qui tireront pleinement profit du pouvoir de marché dont ils disposeront à l’égard des industriels et des consommateurs, à travers le cartel des industriels du lait qu’ils dirigeront.

Renverser la tendance

Bertrand Valiorgue est professeur de stratégie et gouvernance des entreprises - Titulaire de la Chaire Alter-Gouvernance, Université Clermont Auvergne. Bertrand Valiorgue est professeur de stratégie et
gouvernance des entreprises - Titulaire de la
Chaire Alter-Gouvernance, Université Clermont-Auvergne.
(©B. Valiorgue)

Le second scénario vise à stopper la tendance à la concentration et à maintenir un nombre significatif d’exploitations laitières aux modes de production diversifiés sur tout le territoire national.

Dans une telle perspective, il est indispensable de définir un objectif politique en termes de nombre d’exploitations laitières autour duquel les pouvoirs publics et les acteurs concernés doivent faire cause commune. Au-delà du chiffre et de l’objectif politique, la réussite de ce plan Marshall nécessite de donner aux agriculteurs un poids politique dans la régulation des marchés.

Comme le propose le laboratoire d’idées Agriculture stratégies, cela passe par des aides et des incitations pour encourager la constitution d’organisations de producteurs nationales et sans doute européennes, aptes à engager les exploitants laitiers dans des démarches de progrès et de régulation des volumes de production.

Les  producteurs de fruits et légumes sont parvenus à un tel schéma d’organisation et on ne voit pas pourquoi cela ne pourrait pas fonctionner pour le secteur du lait. Il convient également de repenser en profondeur les aides de la Pac qui privilégient aujourd’hui, en dehors de tout processus démocratique, le scénario de l’hyperconcentration. Le simple fait de coupler les aides à un ratio nombre de vaches/surface agricole disponible pourrait permettre de renverser la tendance.

Si elle veut conserver la maîtrise de ce qu’elle mange, la société française doit prendre conscience des transformations en cours et en faire de véritables enjeux politiques ouverts au débat démocratique.

Voulons-nous 2 260 fermes de 1 000 vaches au lait standardisé ou 55 000 producteurs qui maintiendront une diversité de produits et assureront durablement notre souveraineté alimentaire ?


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DÉJÀ 24 RÉACTIONS


steph72
Il y a 236 jours
Les fermes geantes ,je n'y crois pas du tout et surtout le consommateur n'est pas pret à accepter ce genre d'elevage.
Et il va falloir employer des roumains pour qu'elles soient rentables .
La main d'œuvre agricole coute beaucoup moins chere que la mo salariée,et c'est pour ça que le prix du lait est aussi bas aujourd'hui.
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C6l
Il y a 236 jours
Je crois que les années à venir vont voir se développer différents systèmes bien opposés en France, et pourtant complémentaires. D'un côté ces fermes géantes et spécialisées qui alimenteront les rayons en produits standards à un prix accessible pour tous. Mais ce type d'exploitation ne pourra pas permettre la production de matière première de qualité gustative ou texturelle pour satisfaire les critères français en terme de tradition.
De l'autre côté des fermes plutôt diversifiées et de petite taille qui fourniront en produits locaux et de qualité. Fortes employeuses de main d’œuvre. Et quelques élevages familiaux qui résisteront lorsque leurs productions et système seront basés sur les cahiers des charges AOP/IGP.
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jersiaise
Il y a 237 jours
0.65 producteur par communes quels membres ou organes vont t'ils nous enlever pour arriver a ce résultat depuis le temps que nous sommes toujours une moitié de trop de paysans
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Djeff
Il y a 247 jours
Quand le pognon dirige la façon de travailler..... (souvenons nous que pour celui qui aime le pognon, il n'a pas d'odeur)
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Moty
Il y a 248 jours
Cet article nous permet d'ouvrir les yeux MAIS
Un troupeau de 1000vl s'appelle une Usine à lait ou à vl mais pas une ferme.
Je ne suis pas certain que ce soit l'avenir ++ de beton ++ de maïs
++ de soja !!
En Bretagne, la chambre d'agriculture avait prédit des gros troupeaux pour 2020- 2025, ça grossit, mais on trouve de + en + d'éleveurs de cette nouvelle catégorie
( grosse production et peu d'autonomie ) en difficultés financiéres .
Le petit éleveur, en couple, avec ses 25vl résiste Bien
Sur des systèmes comme chez nous des jeunes sont intéressés
bonnes conditions de vie
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titian
Il y a 248 jours
Combien de combien de conseillers er autres grand stratèges a besoin la ferme France ?
Je sais pas mais n'y a t'il pas un véritable excès, en face d'un évident manque de bras à venir.
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debutant
Il y a 248 jours
10 20 50 100 1000 2000 vaches par troupeau a quand la ferme unique ou la nourriture viendra des ' coins du pays ? sous pretexcte qu il faut toujours plus de rentabilite . Derriere cela il ne faut pas oublier l energie fossile pour tous les alles et retours pour alimenter et ressortir les dejections .Un peu de serieux , d occupation du territoire ou par endroit seul les bovins peuvent y acceder mais cela date d une autre epoque .Le vrai progres c est apparement de detuir ce qui a ete fait
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Patrice Brachet
Il y a 248 jours
Jean beau résumé !! Que tous les avides de terre et surtout du bien d autrui dans un but d agrandissement ou des fois le travail laisse à désirer se reconnaissent et méditent à quel point les paysans ont est devenus idiots. Que tous les patrons de coops se posent la bonne question et que tous les syndicats se regardent dans une glace s ils en ont le courage
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jean
Il y a 248 jours
avant l'arrivée des quotas pour 25 milliards de litres de lait(plus qu'aujourd'hui )nous parlions de 600.000 exploitation.beaucoups de département étaient a moins de 40.000 litres par exploitationsmême en ayant une ferme avec 2500000litres..Le phénomène Gaec fait qu'il y a plus de lait produit par des Gaec qu'en fermes avec un chef d'exploitation.Il y a encore des moyenne par chefs d'exploitation en transparence des GAEC a moins de 200.000 litres.La diminution du nombres de producteur a déjà entrainé un affaiblissement de la force collectif.Puisse cette article ouvrir les yeux a ceux qui continuent de rever de tout avaler et de voir disparaitre leurs voisins.Les journaux agricoles ont bien fait la propagande d'être toujours plus grands.Défendons des structures a taille humaine où l'exploitant n'est plus esclave du travail et des vaches
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Patrick VEYRET via Linkedin
Il y a 242 jours
Mettre en opposition production de lait industrialisée et production de lait dans les terroirs liés à des marques ou des signes de qualité , n est pas la bonne question dans un pays comme le nôtre qui est un jardin.....Peut être faut il se demander si la première solution intéresserait des investisseurs genre fonds de pension ?????
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