[Tribune] Suicide en agricultureCharline : « Pour que l'espoir perdure dans nos campagnes »

| par Charline, fille d'agriculteur | Terre-net Média

A l'occasion de la journée d'hommage aux familles des agriculteurs qui se sont suicidés, le 8 octobre à Sainte-Anne d'Auray (Morbihan), Charline revient dans une tribune sur le suicide de son père agriculteur au printemps dernier. Pour éviter de nouveaux drames et trouver des solutions à la crise traversée par de nombreux producteurs, elle a adressé une lettre ouverte à Stéphane Travert ministre de l'agriculture en août dernier et vient de le rencontrer lors des Etats généraux de l'alimentation.

Après le suicide de son père, elle écrit au gouvernement.Après le suicide de son père, Charline a pris sa plume pour alerter le gouvernement et le grand public sur le mal-être des agriculteurs. (©Montage photo Terre-net Média/Watier Visuels)

« Alors que tous les acteurs de la filière agroalimentaire échangent pour rémunérer les producteurs au plus juste, mon Papa, lui, a quitté le navire au printemps. Il a abandonné 36 ans de travail sur son exploitation laitière, et avec eux sa femme, ses trois enfants et ses petits-enfants.

Après son départ, j’ai décidé d’adresser la détresse d’une famille entière au gouvernement et au grand public.

Une lettre pour que mon Papa parte sur le champ d’honneur plutôt que dans l’indifférence.

Une lettre pour lui et pour tous les éleveurs qui sont encore là, et pour qu’ils soient toujours là demain.

Une lettre car c’est mon seul pouvoir aujourd’hui de faire réagir chacun de nous à son échelle. Nous, le grand public, (NDLR : Charline n’est pas agricultrice, elle est salariée d’un groupe de distribution en fournitures agricoles) dont le regard et l’intolérance parfois sont destructeurs et découragent une profession qui ne cherche qu’une seule chose : vivre de son travail et le faire bien.

L'espoir de me faire entendre

J’ai donc adressé ma lettre ouvertement début août. Le premier écho a retenti rapidement auprès du grand public grâce aux réseaux sociaux, puis aux médias qui, bien que parfois destructeurs, m’ont vraiment aidée à relayer mon alerte.

L’espoir de me faire entendre a grandi grâce à l’accueil que m’a réservé Mme Buccio, préfète de Normandie. L’écoute sincère et l’accueil chaleureux de celle-ci m’ont permis d’échanger librement et sans tabou sur mon ressenti, sur mon désespoir et ce sentiment de gâchis qui m’habite depuis ce printemps de malheur.

Cet échange n’est pas resté sans effet puisque Stéphane Travert, ministre de l’agriculture, a confirmé son intérêt de me recevoir lors des Etats généraux de l’alimentation en région à Caen. C’était lundi 2 octobre, une journée riche en échanges…et en émotions.

Je pense à toutes les victimes de ce système vérolé

Monsieur Travert m’a confié qu’il était sensible à ces disparitions. Au-delà de la rémunération inexistante des éleveurs laitiers, l’Etat doit pouvoir agir vite sur la « charge mentale » des exploitants. L’absence de droit à l’erreur crée une pression supplémentaire dans leur quotidien. Quand je pense que mon Papy (Paix à son âme), éleveur également il y a 40 ans, touchait un prix du lait équivalent à mon frère, éleveur aujourd’hui, cela me prouve que la répartition de la valeur entre les acteurs sort de l’entendement. Comment peut-on laisser cet esclavage se produire sous nos yeux ?? Les transformateurs et distributeurs doivent obligatoirement prendre leurs responsabilités lors de ces Etats généraux. Quant à l’Etat, il doit inciter et réglementer pour moderniser l’élevage français pour réduire à la fois le temps de travail et le coût de production des élevages laitiers. Développer le revenu et libérer le temps de travail doit permettre de redonner le moral à nos pères, à nos frères, à nos fils. J’ai senti un ministre à l’écoute et en accord avec mes propositions.

Je sais que l’abandon de mon Papa ne sera pas le dernier

A défaut de savoir de quoi l’avenir sera fait, je garde espoir d’avoir posé ma pierre à l’édifice. Et je prie pour que mon espoir se diffuse et remonte le moral de quelques-uns.

Malgré tout, je sais que l’abandon de mon Papa ne sera pas le dernier, et je pense à toutes les victimes de ce système vérolé. Je prierai d’ailleurs pour chacune d’elles dimanche prochain, lors de la messe hommage aux agriculteurs ayant eux aussi quitté le navire, à Sainte-Anne d’Auray dans le Morbihan. »

A lire aussi sur la journée d'hommage aux agriculteurs suicidés : 600 croix devant la basilique Sainte-Anne-d'Auray, symboles des agriculteurs suicidés


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DÉJÀ 1 RÉACTION


Tomy
Il y a 65 jours
Je me permets de repondre à cette belle lettre. Oui c'est compliqué d'être agriculteur aujourd'hui. Nous sommes poussés en permanence à faire + que ce soit par les médias agricoles ou par les coopératives et toutes sortes de commerciaux. Certains ont choisi l'agriculture durable notamment en élevage laitier, cette voix permet de voir des éleveurs HEUREUX et qui ont du temps libre.
L'année dernière j'étais à Ste-Anne d'Auray et j'étais intervenu suite à une conférence de psychologue qui s'exprimait en soutien aux familles en deuil.
J'avais ajouté que le système mais aussi l'enseignement agricole poussait au toujours produire +, toujours travailler + avec des résultats économiques aléatoires Une possibilité de s'en sortir : avoir le pouvoir décisionnel chez soi.
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